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2 mai 2016 1 02 /05 /mai /2016 07:20

Le Russe, ce n’est pas difficile.

 

Avant de vulgariser, si cela s’avérait vraiment nécessaire, la triviale grammaire russe, penchons-nous sur son alphabet. Bon nombre de personnes jugent ses caractères comme une barrière infranchissable ; il n’en est rien, l’apprentissage d’un nouvel alphabet s’apparente à celui d’un texte de théâtre : le par cœur est une condition nécessaire plus facile que l’on imagine, mais loin de représenter le coeur du travail.

Regardez-moi : après 25 ans de lecture assidue du cyrillique, je ne trébuche plus (moins) sur les mots courts (de moins de 15 lettres. Qui constituent, certes, moins de 10% de la langue. Mais bon… j’ai la force de le reconnaître : je suis mauvais.)

 

Révisons d’abord les origines de l’alphabet cyrillique, qui expliquent... beaucoup de choses...

 

Le frère Cyrille, autrement appelé Constantin le Philosophe et Chatounet par ses esclaves-sexuelles, a vécu au milieu du IXème siècle. Tout le monde connaît l’histoire officielle, ressassée au collège et relayée par la presse people : né vers 830 en Thessalonique, fils de Léon et Marie, benjamin d’une portée de 7 chiards, il est pris, à la mort de son père, âgé de 14 ans, lui, pas son père, sous la protection du premier ministre. Il fait des études brillantes à Constantinople, devient un scientifique émérite et dédie sa vie aux livres. Je serai bref, Wikipedia vous fournira les détails aussi précis qu’inexactes : en mission chez les Khazars, puis en Bohême-Moravie, il consacre des années à la langue des Slaves, le Slavon, qu’il dote à mains nues d’un nouvel alphabet : le Cyrillique.

 

L’histoire plus confidentielle de Cyrille n’a été dévoilée qu’au XXème siècle, lorsqu’a été exhumé le journal intime de l’intéressé. L’affaire fit scandale, retenue sous le nom de Cyrilleaks, et fut mal étouffée par Gorbatchev car remettant en cause les fondements de la langue de l’empire. On connaît les conséquences : l’effondrement du bloc soviétique et la résurgence des dialectes nationaux : Ukrainen, Biélorusse, Géorgien, Breton et Catalan.

 

Cyrille est plus à plaindre qu’à condamner. Fils de Marie, fille de joie, et d’une poignée de dollars thessaliens, sa mère accepte d’épouser Léon, brutal négociant africain, meilleur client de son bordel. L’homme ne pardonnera jamais à la péripatéticienne la dissimulation de ses morveux, qu’il découvre braillant le lendemain du mariage. Les relations du couple s’enveniment. Le beau-père, ruiné par la honte publique, la rancune et par les bouches avides des bâtards, aviné au picrate, tombe tous les soirs à bras raccourcis sur le benjamin déjà bien amoché par ses demi-frères. En bon dernier, il est le plus faible, et accuse plus cruellement encore le manque d’argent et de nourriture : il n’y aura jamais assez d’alcool ni de dessert pour atteindre sa ration.

Cyrille grandit, court et chétif, dans l’amertume propre et figurée qui contracte son visage en une moue retorse indélébile, et allume son regard d’une flamme torve. Il finira, à 14 ans, sans avoir jamais goûté à une tarte aux pommes, par tuer son beau-père et s’enfuir dans les jupons du premier ministre. Dans le palais, Il troque Cyrille contre Constantin, famine contre orgie, violence contre abus sexuel.

A l’école, animal oméga de la meute, les sévices s’aggravent. Il se réfugie dans les livres. Et Dieu sait qu’une couverture rigide, ça peut faire mal.

Drogué au malheur, Constantin grandit un mépris pour l’humanité, se forge un rempart d’indifférence crispée devant l’adversité, ce qui lui vaudra le surnom de Constantin le Philosophe. Derrière ce mur, les structures fragilisées de sa psyché s’effondrent : la nuit, il punit des esclaves sexuelles (celles qui l’appellent Chatounet, oui), fait des cauchemars où bouillonnent mathématiques et religions, et où les lettres grecques violent sauvagement leurs cousines latines. Il se réveille invariablement chaque matin dans l’odeur âcre des corps amollis en ruminant sourdement une terrible vengeance.

Cyrille profitera d’une mission d’évangélisation pour s’éloigner de Constantinople. Il trouvera une cible parfaite avec les Slaves : derrière leurs airs sévères, miroir de son visage, ils se montrent curieux et bonhommes. Les pauvres diables ne se douteront de rien. La perversité de Cyrille/Constantin/Chatounet accouchera de son plus sombre rejeton, un cadeau empoissé de fiel qui teintera à jamais l’Orient : son nouvel alphabet.

 

Trêve d’histoire.

 

Sautons à pieds joints dans l’étude du cyrillique. Un exemple vaut mieux qu’une leçon :

 

ШИНПИШИПЩИЙ

 

Eloignez-vous et regardez à nouveau.

 

Oui, selon des études scientifiques sérieuses, un mot russe ressemble à 94,7% à un labyrinthe Télé 7 jours longiligne ; et à 96,4% à un jeu en bois inclinable dont le but est d’amener la bille à l’extrême gauche.

Je vous rassure, ce mot n’existe pas. En tout cas pas à ma connaissance. Je vais vérifier, ils en seraient bien capables.

Un mot peut donc s’envisager de manière artistique : tracez des barres verticales sur toute une ligne, que vous rejoindrez deux à deux par des traits horizontaux ou diagonaux, un œil fermé, pinceau dressé et langue tirée.

 

Le salopard.

 

Mais zoomons plutôt sur les majuscules d’imprimerie.

Un des pièges les plus connus de cet alphabet : les lettres « A», « K », « M » et « T » sont effectivement « A», « K », « M » et « T » et dans le même ordre. C’est troublant.

Pour le reste,

  • В est un V,
  • С est un S,
  • Н est un N,
  • У est également une voyelle me se prononce « OU ».
  • Où est l’As de pique ?

 

Chaque voyelle existe en double : la voyelle de base, dite dure, et sa contrepartie dite molle. Ne faites pas de réflexion déplacée.

  • Perdu ! Le Я n’est pas un R, ni même une consomme comme aimerait nous le faire croire certaines affiches de films, c’est le pendant mou du A : à prononcer IA. Sauf quand il se prononce « i ». La règle ? Je note la question, vous chercherez la réponse pour la prochaine fois.
  • Э est une voyelle, c’était un piège. C’est le « é ». Sa contrepartie molle, Е se prononce « ié ».
  • O se dit « O ». S’il est accentué. Sinon, il se prononce « A ». Le connard. Ë se prononce « io ».
  • У, comme nous l’avons vu, se prononce « ou ». Ю se prononce « iou ».
  • И est i. Sauf quand il se prononce « ié ». Pour l’explication de quand, cf. , le Я.
  • Ы est un i dur : pour le prononcer correctement, louchez, bavez et prenez l’intonation d’un débile.
  • Й serait l’équivalent, de dos à 300 mètres, de notre « ille ».

Le i existe en cyrillique. Я pourrait s’écrire ИA, Ë, ИO, etc. Alors pourquoi des lettres distinctes ? Relisez la biographie...

 

Fort de cette introduction, vous pouvez déjà vous entraîner à la lecture :

  • Ё са ва ?
  • уи, э туа ?

 

Cela se lit… se lit… se lit…

Vous ne faites vraiment aucun effort. Cela se lit phonétiquement :

  • Yo ça va ?
  • Oui, et toi ?

C’était pourtant facile. Réessayons : Са сэ ее !

Bien, vous aurez facilement déchiffré : ça c’est yéyé.

 

Certaines consonnes sont donc empruntées du Grec. Fins mathématiciens rompus à l’analyse de Fourier que vous êtes, vous aurez déjà déchiffré : Р est le ro, se prononce donc R, Г le gamma, se prononce GUE, Д le delta, se prononce D, П est le pi, se prononce P et Ф, phi, se prononce F.

СССР, en Russe URSS, est en fait… SSSR ! Tout de suite, cela fait plus de sens. Enfin, moi je trouve.

 

Ajoutons les lettres russes prononçables :

  • Б, ce delta qui a avalé un ballet, est le B. Facile. B comme ballet.
  • Л, notre L débouclé.
  • Ш, notre ch, Щ, notre chi.
  • З, notre Z.
  • Ж, notre J.
  • Ч. Tch. ТШ aurait été trop simple.

 

Refaisons un petit test : юу, жэ суи ла !

Oui, c'est bien un Espagnol qui vous appelle : iouhou, jé souis là !

 

Finissons par les lettres impensables :

  • Х. Ce son n’existe pas en Français, et s’apparente à un matou irrité qui vous crache à la gueule. Très simple de s’en souvenir : « X » est souvent utilisé comme translitération du ksi grec. Et « Kssss » est justement ce qu’on utiliser pour chasser le chat qui crache en roulant le Télé 7 jours.
  • Ь. Cela se prononce 
    Techniquement, il faut mouiller la lettre précédente, c’est donc plus facile à prononcer avec un verre d’eau à proximité.
  • Ъ. Cela se prononce
    Si vous avez une idée, vous m’appelez.

 

Ces deux dernières lettres, appelés signes mous et durs, poussent dans les mots comme des champignons après une pluie d’automne. J'ai concocté de manière expérimentale la méthode suivante, qui semble empiriquement valable :

  • Jetez un dé.
  • Ecrivez un nombre de lettres correspondant au résultat.
  • Rejetez un dé, multipliez le résultat pour le nombre de jours du mois en cours modulo votre année de naissance + 10.
  • Si le résultat est pair, ajoutez le symbole Ь. Si le résultat est un nombre premier, ajoutez le symbole Ъ.

Vous l’aurez compris : Ь est plus fréquent que Ъ.

 

L’ordure.

 

Vous pouvez déjà vous débrouiller dans la rue en déchiffrant quelques mots :

  • РЕСТОРАН n’est pas une divinité égyptienne tout en pectoraux, mais se lit… «Restaurane». Et une fois dedans ? On demande le МЕНЮ.
  • БАНК un peu partout n’est pas l’annonce d’un concert de Bach, mais... une banque. L’inscription « АРЕНДА » (oui, bien, à prononcer « arenda ») que l’on rencontre souvent signifie « à louer » et indique qu’elle a fait faillite. PrivatBank est en bonne santé, annonce des taux d’intérêt de 23% sur les comptes bloqués, ce n’est pas du tout suspect.
  • НОТАРИУС n’est pas un revendeur de céréales au hocolat. A lire « notarious », c’est bien un… notaire. Oui, il faut quand même aussi faire des révisions en anglais si vous voulez parler Russe. Pourquoi ИУ au lieu de Ю ? Excellente question.
  • КАФЕ ХАУС. J’ai fini de tout vous souffler, c’est à vous de jouer. Indice : révisez votre anglais.

 

En complément :

  • Жоэль : Joël. Enchanté.

 

Vous savez tout. Rien de sorcier, mais l’expression « cela s’écrit comme cela se prononce » a dondc autant de sens en Russe qu’en Français.

 

Ah pardon et j’oubliais l’écriture manuscrite : t s’écrit m, parfois t, д (d) devient g, н (n) devient n (bah tiens justement) et и (i) devient u.

Reste à saupoudrer le tout de petites règles simplettes : à la fin d’un mot, Г se prononce k, В (V) se prononce F. Ainsi, « y va encore faire chier longtemps le popof ?» devrait s’écrire « y va encore faire chier longtemps le popov ?». J’anticipe, tout le monde y reconnaîtra bientôt le génitif pluriel masculin. Naturellement, les gutturales Г, K, Х ne peuvent qu’être suivies des voyelles A, Y, O, E et И. Evidemment, derrière les chuintantes Ж, Ш, Щ, Ч, on autorise en plus le Ё.

Enfin, ОГО se prononce OVO au lieu d’OGO en fin de mot, uniquement quand on parle vite, parce que si on parle lentement, c’est quand même OGO. Ne me regardez pas comme ça.

 

Je terminerai ce préambule par quelques conseils :

  • Ce lien très utile vous permettra de réviser la prononciation du X : https://www.youtube.com/watch?v=e68dngNwypw
  • Parlez avec 4 ou 5 cailloux acérés en bouche. Sans vous aider strictement à la prononciation, cela vous permettra d’avoir l’intonation plaintive.
  • Ne soyez pas amers : Cyrille a également beaucoup souffert.
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Published by Joël Bloch
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26 mars 2016 6 26 /03 /mars /2016 08:53

 

- Que fais-tu de beau à Kiev par ce temps ?

- Écoute, cela faisait un moment que je voulais me remettre à l'écriture, comme une démangeaison pulsant à l'arrière du crâne, se prolongeant en picotements insidieux dans la main. Je regarde par la fenêtre cette neige tomber, sous ces nuages anthracites boursoufflés, et cela m'inspire : je sens mes murs internes se fissurer, le barrage craqueler, les mots tonitruants bouillonner comme un sang violent à mes tympans ;* alors je cède au flot, je jette les idées à corps perdus sur le papier. J'en suis déjà à la 4ème page de mon testament. 

-...

 

Bordel.

 

*Je fais parti du MFDPV (Mouvement Français de Défense du Point-Virgule)

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25 mars 2016 5 25 /03 /mars /2016 16:55

- Tu as un peu grossi, non ?

- Oui je me laisse un peu aller en ce moment.

- Tu sors trop ?

- Non cela n'a rien à voir avec mon rythme nocturne, ni ce que j'ingurgite. Je manque simplement d'exercice  : depuis quelques semaines, je desserre un peu les mâchoires.

- ...

 

Connard.

 

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Published by Joël Bloch - dans Brève Comic Strip Dialogue
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25 mars 2016 5 25 /03 /mars /2016 11:13
A Stéphane Albertini

 

Je repense au 13 Novembre avec les attentats du 22 Mars, et je retransmets ici ce que j'avais déjà posté sur les réseaux sociaux.

 

Je ne suis pas fan des partages consensuels sur les réseaux, de la bougie numérique, de la solidarité à peu de clics, j’en ai déjà débattu.
En revanche je tiens à honorer la mémoire d’une des personnes que je connais depuis le plus longtemps, victime des attentats samedi soir.

J’ai été très proche de Stéphane Albertini à l’heure où les premiers souvenirs se construisent, dépassent les images rémanentes des albums photos jaunies : à l’heure de San Ku Kai, Spectroman et Musclor, des divorces des parents, des Treets et Raiders deux doigts coupe-faim.
Les années, la distance nous ont séparés jusqu’à ce que l’on se croise il y a quelques années au restaurant Livio qu’il co-gérait : un grand bel homme souriant, pétillant de charme, suffisamment de qualités pour se faire immédiatement détester par un p’tit cynique comme moi. Sauf que non, Stéphane n’était vraiment pas doué pour cela, ne pas se faire aimer, bien au contraire : il rayonnait d’une confiance sereine, d’une assurance non pas arrogante, mais rassurante et communicante, qui désarmait toute résistance. Stéphane faisait partie des bons. Des good guys.
Nous nous n’étions pas proches mais nous étions en liens réguliers et fréquents via Facebook. Un commentaire par si, un tag par là, un message privé… un pincement régulier du fil de la toile, une vibration, toujours un sourire.

Le fil est rompu, Stéphane, son ami Pierro et beaucoup d'autres ont été brutalement extirpés de notre bulle de réalité vendredi soir, un rappel violentissime du fait que le film projeté sur nos pupilles peut s’arrêter de manière absurde, sans générique de fin, ni logique scénaristique construite. Que cette bulle est minuscule et a des parois si fragiles.

Et putain, ça fait mal, à en être hagard.

Cela sera difficile de retourner chez Livio, sans avoir une boule broyant le fond de la gorge, sans chercher en dépit du bon sens sa silhouette au détour des tables. Il faudra y retourner pourtant.

Je lis « Même pas peur », je lis que "L’amour vaincra », je lis beaucoup de messages positifs.
J’ai peur, j’ai bien peur que tout ceci n’ait aucun sens, que rien n’ait de sens, et qu’il faille serrer les dents, les poings, et au contraire montrer beaucoup de colère mais réfléchie. Voire même, cela lui aurait plu, d’appeler Musclor pour qu’il utilise tout le pouvoir du crâne ancestral.

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25 mars 2016 5 25 /03 /mars /2016 09:56
From the Abyss

He is back, and he is not happy.

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11 février 2012 6 11 /02 /février /2012 09:43

 

Je suis au Cambodge et tout va beaucoup mieux maintenant. Après la visite d'Angkor, je suis allé directement à Pnom Penh. En urgence. A l'Hôpital Central.

Je n'avais pas compris les avertissements du guide concernant les mines et le "hors-piste" : qu’il ne faille pas s'aventurer dans les recoins inexplorés de régions reculées, certes ; mais de là à ne pas s’écarter des sentiers les plus visités…

Le sifflement stridulent des cigales, plus aigu que le doigt humide d’un couillon glissant sur un rebord en cristal, résonnera à jamais gravé dans mon oreille comme un avertissement. Je m’étais éloigné pour pisser. L'air a soudainement vibré du chuintement sec de bière décapsulée.

Les secours ont mis plusieurs jours à rassembler mes membres : j'étais tellement en souffrance au moment de perdre connaissance que j'eusse pu atteindre le septième sens. Mes neurotransmetteurs avaient à merveille joué leur rôle d'interrupteur : je me suis réveillé à l'hôpital engourdi de morphine, le cerveau emmêlant les quelques jours récents, que je vous livre dans un ordre approximatif.

 

Les temples sont magnifiques dans toute leur décadence. Des coursives en bas-relief élimés creusent les ruines. S'y battent Krishna, Brama, Vishnu, Shiva et Bouddha parmi des éléphants et des najas. Attaqué par la Thaïlande, influencé par l'Inde, envahi par le Vietnam, les Khmers ont côté religion fini par bouffer à tous les râteliers du quartier. A Bayon, dans l’enceinte d’Angkor Thorn, des portails très bas relient les salles, que je franchis en inclinant la tête pour feindre d'être plus grand que je ne suis. Les herbes grignotent les interstices des pierres et les tours aux quatre faces se dévisagent. A Ta Prom, des coulées de racines végétales, tentacules géantes échappées d'un manga sur des mutations nucléaires, déchirent les murs entre des Coréens souriants.

Les touristes sont partout, Français, Coréens, Japonais, Allemands, Russes, Malaysiens, Espagnols... Qui tous considèrent que ces temples centenaires sont beaucoup plus photogéniques avec leurs trente-deux dents brandis connement à l'objectif que dans leur calme sauvage. Les téléphones mobiles crépitent de leurs flashs : à l'appareil jetable a succédé l'instantané Facebook.

J'essaie d'accrocher le regard de couples français, mais ils l'esquivent avec raideur et resserrent leur étreinte : ma solitude leur est honteuse, voire contagieuse.

 

Le chant des vendeuses stridule avec une persistance lancinante. Elles me poursuivent sans relâche en ânonnant leurs slogans et, quand finalement je me lasse de refuser, dans une immobilité frémissante, elles stoppent leur litanie, immobiles aussi, me toisant en attendant un mouvement trahissant une acceptation. Elles reprendront leur litanie au moindre regard pour obtenir en vain une capitulation.

Ce fléau naît d'une incompréhension fondamentale : le touriste bardé de jouets ne pourra jamais appréhender le dénuement total dans lequel sont prisonniers ces gens qui ont un défi journalier ; s'acheter à manger et payer l'école de leurs enfants. Demain est un futur lointain. Les vendeurs ne comprennent pas qu'il faille vendre quelque chose à ces gens pour qui le dollar n'est rien : les babioles qu'ils proposent sont un mince rempart à la mendicité. Le harcèlement constant ne fera que braquer plus avant le chaland, que je suis : à table au déjeuner, le bourdonnement de mouches et de ces gamines m'insupporte. Quelques claques règlent vite les deux problèmes.

 

Je me lève à 4h30 pour voir l’aube poindre sur Angkor Wat. La lenteur avec laquelle flottent les moustiques dans ma chambre indique que les salopards se sont bien rincés le gosier. Le lever de soleil est beau. Comme il l'est sur la Place de la Concorde. Je ne me réveille jamais aux aurores pour le voir à Paris. Il est 6h30 du matin, la foule se disperse et je suis crevé.

 

Le parc des temples est vide de vie et devient à la longue monotone. La pierre ressemble à la pierre, Krishna à Vishnu. Aucun village à l'horizon n’épice le paysage et hormis les vendeuses, quelques pseudo-moines perchés dans des alcôves vendent des bâtons d'encens. Je verse ma donation et me trouve menotté d'un bracelet rouge, celui du dieu protégeant le touriste qui a payé.

 

Vers d'autres sites plus éloignés, les racines infléchissent la pierre, courbent les droites et se répandent comme un tissu organique visqueux. Là où les temples japonais domestiquent la nature avec harmonie, un combat fait rage ici : la forêt en gigantesque monstre engloutit et digère l'humain. Je déambule dans ces ruines fantomatiques, témoin de cette lutte, il faut l’avouer, extraordinaire.

 

En milieu d'après-midi j'opte pour un massage. D'après la médecine chinoise, le corps entier se retrouve dans la voûte plantaire. Une heure de réflexologie m'apprend, si c'est vrai, que j'ai mal partout ; en particulier aux pieds. 

 

Je dîne en ville au Sugar Palm où les résidus de colons, chemises en lin et cols amidonnés, discutent d'une voix trop fortes et mouvements de bras exubérants. Attablé seul sous une hélice, je visualise mes photos du jour sur mon appareil reflex géant et griffonne des notes technologiques sur mon iPad blanc. La nourriture khmère est à base de soupes et de mélanges d'épices, ce qui est succulent si l'on aime le lait de coco. Je prendrai le lendemain un carré d'agneau en croûte de sel au Malraux. Un couple américain voisin m’interpelle, me prenant pour un écrivain photographe voyageur lyrique. J'informe laconiquement Hank et Hilary de mon état, ingénieur voyageur, arrogant et cynique.

 

Je délaisse les lieux et m'attache aux gens, je consacre le lendemain à visiter la ville de Siem Reap et ses quartiers lointains.

Les Cambodgiens affichent ce même air de gentillesse candide que les Birmans. Leurs traits sont fins et réguliers, leur corpulences sveltes et leurs peaux foncées. Les femmes sont belles de leur visages géométriques, pommettes saillantes et mâchoires triangulaires ayant la bouche en point de fuite ; leurs yeux en amendes brillent, obscurs sans être opaques, teintés de verts ou de vermeils. Les lèvres charnues de boudeuses sourient sur des dents éclatantes et parfaites.

Les jeunes font plus jeunes que leur âge car elles sont asiatiques ; les plus âgées, plus que leur âges, burinées qu'elles sont de soleil et de pauvreté.

Aux confins de la ville, un moine accepte que je visite son monastère. Il a 21 ans, est moine depuis 10 : il vient d'une province reculée sans école, où l'entrée en religion est la seule possibilité d'éducation. Au-dessus du four crématoire, brûle de l’encens dans une canette de bière découpée.

 

Plus loin, une famille m'invite d'un geste à entrer pour la photographiée. Je refuse dans un premier réflexe français, puis me souviens pourquoi je suis là et désengage le frein. Je prends des clichés, groupes et portraits, et nous trinquons à l'Angkor Beer. Le cousin me tend une Alain Delon tandis que le frère, m'indiquant sa sœur que j'ai trop regardée, m'informe qu'elle est célibataire et prête à m'épouser. Je la dévisage une seconde de trop, en riant de la blague que je sais n'en pas être une : ses yeux striés de malice m'enveloppent dans une gangue douce et chaleureuse. J'ai envie de baiser, elle me fait de l'effet. Je me surprends un bref instant à avoir, pour une nuit, envie de négocier. Je secoue la tête, comme pour m'ébrouer d'une mauvaise pensée. Le frère m’invite à participer aux frais de la bière, sans préciser de montant : l’invitation cordiale dissone et le bon souvenir en devenir s’ébrèche. Je paie la bière au tarif restaurant, abrège la réunion et m'éclipse. J'ai entraperçu la brèche du sordide, mais d'après le Lonely Planet, je peux m'estimer heureux qu'ils ne m'aient pas proposé un morveux.

 

Sur le bas-côté des routes, les enfants en pyjamas jaunes à fleurs promènent des buffles. Ils se parlent en riant. Les adultes retournent mes hochements de tête en guise de salut. On a planté des mines, il a poussé des gens heureux ; et à les regarder, on conclurait que le bonheur est un état normal et naturel. L'Independence est arrivée en 1955 à temps.

Je m'arrête dans un village sur la route d'un temple éloigné, prends des portraits. Les enfants hurlent de rire, les parents m'accueillent chez eux des étoiles plein les yeux. À aucun moment il n'est question d'argent. C'est déroutant.

 

Un célibat entériné est le premier corollaire de ma position débraguettée au moment de l'explosion. À moi la sérénité. Une brûlure a retroussé mes lèvres et découvre mes dents. On ne pourra plus dire que je ne souris jamais. La peau de mon visage a pris cette brillance de plastique laqué : ciao la dermato, c'en est fini de l'acné. 

Il n’y a aucun souci à se faire, il faut positiver : j’ai d’ailleurs depuis ma chambre un soleil radieux. Et mes jambes n'étaient plus tout à fait les miennes de toute façon. La pension que je vais palper me permettra de fuir en bonne conscience mes responsabilités. 

Je surfe sur internet depuis mon lit, je parcours eBay à la recherche de fers à repasser. Je suis donc disponible par mail, mais pas par chat : j'ai appris la dactylographie et vais avoir du temps recâbler mes réflexes sur les deux majeurs qui me restent, avec lesquels je vous salue.

 

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Published by Joël Bloch - dans Fiction
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9 septembre 2008 2 09 /09 /septembre /2008 20:46
Non, je ne vous annonce pas la décision saine de ne plus jamais vous revoir, malgré la vacuité unilatérale de nos échanges et la prise de conscience tardive que vous ne servez à rien.

Non, je n'annonce pas mon suicide malgré le fait que la Vie est vaine, que nous ne laisserons rien à horizon de milliards d'années, que Jennifer Connely est déjà mariée et que le prix du mètre carré des lofts à Boulogne est vraiment trop élevé.

Je n'annonce pas ma mort. J'annonce notre mort. J'annonce la fin du monde.

Voilà, c'est fait.

Demain, le large collisionneur d'hadrons (LHC) sera mis en service à Genève. Son but : unifier les grandes théories de la physique et ses forces élémentaires. Car si les couvertures de Biba, Cosmo et Jalouse nous assènent quatre fois par an des numéros « spécial maigrir » pour expliquer le « comment » du ventre plat, la Science avec un grand S, donc, n'explique toujours pas le « pourquoi » du poids. Le plus grand instrument de mesure physique jamais construit, engloutissant plus de quatre milliards d'euros, devrait mettre en évidence le Boson de Higgs. Non, il ne s'agit pas du clown vedette du nouveau cirque en ville mais d'une des plus petites particules imaginées.

Pourquoi « Boson » ? Parce que tout ce qui est petit se termine par –on (bien que je connaisse beaucoup de gros cons), que « protons » et « électrons » sont déjà utilisés par la physique classique ainsi que « gluon » par Téléchat.

Pourquoi Higgs ? Car Peter Higgs est le chercheur ayant émis l'hypothèse de son existence.

Cette particule, donc, d'après le Sciences & Vie n°1088 de mai 2008 (faut pas croire, on s'documente !) n'est rien d'autre que la pièce manquante du puzzle de la matière, la quinte flush de la physique unifiant les quatre forces fondamentales : interaction forte, faible, gravitation et force électromagnétique, Corno-fulgure et Goldorack go. D'où son nom de "Particule de Dieu". Manquante car, comme son Maître, hypothétique. Des chercheurs, certainement férus de fresques galactiques et de pizzas pâtes pan, ont imaginé des équations équilibrant des bosons W et Z, qui, comme chacun sait, sont incompatibles. Le tout conduisant à des aberrations : on n'additionne pas comme cela des tubas et des choux de Bruxelles. D'où l'introduction d'une particule glissée en catimini d'un côté de la feuille griffonnée : le… b….bbbBo... BBBBBBoho…
 
Le Boson de Higgs. Faut suivre.
 
Pour résumé, le Boson de Higgs est avant tout une cale mathématique glissée sous un signe égal. Devant cette pirouette scientifique, il y a deux choix possibles : 

- Admettre que l'on s'est trompé ;
- Construire une super-collisionneur de particules de 27 kilomètres de circonférence sous le sol Suisse afin de super-accélérer des protons, les aligner, à la dégonfle, vlaaaan, et révéler la particule promise dans un choc frontal sans ceinture libérant une énergie inégalée.

Des fans d'auto-tamponneuses haut-placés ont voté, et libéré le budget. 

Quel rapport avec la fin du monde ? A cause de l'énergie libérée justement. Des scientifiques à la réputation non moins crédibles que les autres ont déclaré dans le Courrier International du 2 avril 2008 (vraiment documenté le gars) qu'elle pourrait provoquer l'apparition… d'un trou noir sur Terre : l'aspirateur sidéral de matière qui, non content de digérer la Terre, détruirait à moyen terme le système solaire. Le bon spectateur de blogbusters américains que je suis, aimant Hulk et Star Wars, serait tenté de hurler : « Ouaaaaaaaaaaaaaaais ! », fier du paroxysme de destruction qu'atteindrait l'Homme. Seulement, les scientifiques homologues pro-collisions répondent dans le même numéro du Courrier :
« c'est peu probable ».
 
Ah.

Ah. Voilà qui est rassurant, tout va bien alors.
 
Hum.
 
Après enquête, les mini-trous noirs engendrés ne devraient pas être stables. Et au pire, voire au mieux, la Suisse seule serait balayée.

Demain, nous saurons. En attendant, j'ai bien l'intention de profiter à fond des dernières miettes de bonheur que peut m'offrir cette vie : je vais de ce pas regarder une dernière fois le Baiser Mortel du Dragon en tétant une petite Desperado.

Ne vous faites pas d'illusion. Si nous survivons aux Suisses et leurs trous noirs, nous périrons bientôt sous le Soleil de Provence : le projet de fusion nucléaire ITER, d'origine soviétique et construit en région PACA, pourrait bien nous surprendre en retour de volée d'ici 2016 ; car non maîtrisé, il génèrerait pas moins qu'un nouveau Soleil sur Terre. C'est un fait reconnu, s'il est une chose que les Sovétiques savent bien maîtriser, c'est leurs programmes de centrales énergétiques.

Mais ceci est une autre histoire… et qui vivra mourra.

En attendant, regardez
plutôt.

 
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4 mai 2007 5 04 /05 /mai /2007 10:20
Préambule : ce récit a été écrit sans trucage. Aucun animal ni individu n'a été blessé durant l'écriture.

*

Sonnerie de l’interphone, sursaut, 8h du matin. Le créneau était de 7h30 à 10h, ils sont matinaux et c’est tant mieux. Je me lève précipitamment, revêts un peignoir et me recoiffe brièvement.
- Oui ?
- Les compagnons d’Emmaüs.
- Quatrième.

Les trois échalas investissent les lieux dans une violente odeur de cigarette nocturne, la mine et la peau cendreuse. Ils me serrent la main, murmurent un salut d’une voix contenue. Le plus âgé, ou plus exactement, le plus abîmé, la peau séchée par le tabac et probablement l’alcool, me jauge avec la sévérité d'un miséreux contemplant avec mépris un odieux Neuillyien en son odieux repaire de salopard de riche. Ils inspectent avec circonspection le canapé qu’ils sont venus chercher, enlèvent avec une précaution chirurgicale la housse du sommier pour constater qu'il y a une tâche de brûlure excentrée. De me rappeler d’un coup d’un seul le micro incendie l’ayant provoqué lors de mon emménagement il y a quatre ans.
- Ah désolé Monsieur, nous ne pouvons pas le prendre, qu'ils me disent d'un air contrit à la limite du dégoût. Leurs regards scrutateurs m’accusent muettement, vous avez maladroitement tenté de nous refourguer vos ordures mais nous ne sommes pas des éboueurs. Et nous ne sommes pas dupes !
Je regarde éberlué le canapé que j'occupe quasi quotidiennement, sur lequel un ami a dormi il n'y a pas si longtemps, canapé à l'assise parfaite qui aurait seulement besoin d'un lavage, canapé abject dans le regard de ces compagnons et qui pourtant, revêtu de sa housse, ne présente aucun défaut.
- Mais je ne comprends pas, balbutié-je sous le coup de la surprise, c'est un bon canapé. Même si vous ne vous en servez pas comme lit, ne pouvez-vous pas vous en servir comme... canapé ?
- Non Monsieur, me répond-il emprunt de la lassitude du professeur développant pour la sempiternelle fois à un élève peu attentif une explication vaine car l'élève n'est ni bon ni attachant, mais dé-ses-pé-rant ; il faut toutefois lui fournir, cette satanée explication car cela fait partie de leur travail dans sa splendide ingratitude. Non Monsieur, nous ne prenons que les objets impeccables.

Le dernier mot résonne avec la fragilité du cristal. Silence.

Exaspérés de s'être déplacés pour rien, ils me saluent avec le minimum de courtoisie et s'en vont dans un soupir tabagique, à travers mon regard fixant toujours le canapé criminel. Son remplaçant sera livré lundi, sans place vide à remplir. La prochaine collecte des objets encombrants est dans dix jours. Il me faudra appeler deux jours avant, et deux jours avant seulement car la responsable à la mairie est dans l'incapacité psychomotrice de tourner la page de son agenda au-delà d'une date, après-demain, qui constitue pour elle l'ultime frontière tangible de la réalité avant le néant. La fin des temps et des possibles.

J'appelle directement Emmaüs, témoigne mon étonnement. Vous habitez où ? A Neuilly. Ah, s'exclame spontanément et sans retenue la voix dans le combiné, oui, c'est encore cet équipage. Nous avons des problèmes avec eux. Il ne s’étendra pas plus mais il est clair que pour ce trio infernal, les donations de ces salopards de richards sont soumises au feu d'une critique bien plus intransigeante que celles des moins favorisés ; car ces salopards de riches pourraient faire l'effort d'offrir mieux, voire de donner du neuf. Pouvez-vous donc envoyer un autre équipage ? Non Monsieur, je suis désolé. Et il semble l’être sincèrement.
Nous raccrochons. Je suis désolé aussi. Furieusement.

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3 novembre 2006 5 03 /11 /novembre /2006 19:11
« Je ne parle jamais de religion, d’animaux de compagnie ni de maladie aux gens qui ne sont pas concernés. »
Mafalda Sudessi

« Tu es seul. Quand tu souffres, il n’y a que toi qui souffres. On est tous seuls. Tous. Il suffit de le savoir. »
Ma mère

*

- Alors, qu’est-ce qu’il t’est arrivé, pourquoi tu n’es pas venu ?
- Je ne pouvais plus marcher. Littéralement. Je me cramponnais au mur. Ce coup-ci, je ne pense pas que je pourrai couper à l’opération. Et j’avais mal au ventre comme dans les grands moments, ceux où je ne peux rien avaler. Il n’y a rien à faire, ils n’ont rien trouvé. Rajoute à cela qu’à cause de ma nuque, j’avais une migraine épouvantable, j’ai dézingué une boîte d’efferalgent dans la journée.
- …
- Bref, je ne savais plus trop où me réfugier dans mon corps pour m’échapper. Du coup, j’ai un peu… comment dire… Craqué. Et je ne me voyais pas faire bonne figure à un dîner. Voilà.
- Bon. C’est dommage, mais ce n’est pas grave.

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19 octobre 2006 4 19 /10 /octobre /2006 06:34
Je déambule dans le sous-sol de la Fnac des Ternes entre les publicités pour jeu Playstation et les rangées de portables alignés. A ma gauche, une plantureuse jeune femme, la vingtaine, des cheveux longs et blonds et voluptueux, parle haut et fort d’une voix irrésistiblement pimbêche dans une Motorola Razor V3i rose bonbon et acier. Mon oeil attiré par la couleur chatoyante du cuir glisse jusqu’à ses hautes bottes de cowgirl urbaine, je les ai achetées sur vente privée c’est trop cool ce site faut aaaabsolument qu’j’te parraine c’est que du love, dépassant ses genoux, qui lui confèrent aux sommets de grands et larges talons une hauteur usurpée de dix bons centimètres. J’adopte ma technique de séduction habituelle avec les belles femmes, à savoir, les ignorer superbement ; technique éprouvée qui porte invariablement ses fruits puisqu’elles adoptent sournoisement la même en retour. Que les femmes sont fourbes...

Ne pas perdre de vue sa cible.

J’achève cette relation fusionnelle et destructrice tétanisée de non-dits, dépasse cette tentatrice et continue rapidement vers le fond du magasin : direction, les imprimantes photos A3. J’atterris devant l’Epson R2400 et la HP 8750. Coup d’oeil à gauche, coup d’oeil à droite, point de 9180 sur la ligne d’horizon.

Je m’approche du comptoir derrière lequel fourmillent les vendeurs en livrées jaunes et vertes. Devant moi, un bellâtre au regard d’acier d’un Brad Pitt frayant à la proue d’une trirème, mâchoires carrées identiques au susvisé acteur, serrées pour renforcer une virilité de minet, semble disponible dans sa carrure bodybuildé d’abonné au Club Med Gym de Levallois Perret.

- Bonjour, lui adressé-je en guise d’introduction.
Il arrête ma phrase d’un geste autoritaire de la main, paume brandie tel un élu de la Matrice arrêtant une rafale de fusil mitrailleur. De se retourner vers son voisin.
- Tu manges où à midi ?
La Fnac est à votre écoute...
- Avec toi si tu veux.
- Ok. Oui ? se retournant vers moi.
Son regard s’arrête à quelques centimètres à ma gauche, ses lèvres taillées au couteau de vétéran du 'Nam esquissent un sourire énigmatique de Joconde masculine et séductrice. Son regard adopte un mouvement de balayage vertical, du sol à hauteur d’yeux, ce regard typiquement masculin et presque instinctif évaluateur de mensurations. A juger par sa mine réjouie, je table sur un bon 90-70-85.

- Je voulais me renseigner sur les imprimantes jet d’encre A3.
Ses yeux clignotent vers moi, son sourire se relâche.
- Oui ?
- L'epson R2400 et la HP 9180.
Son attention redépasse mon oreille, reprend son balayage vertical de mufle, et c’est distraitement qu’il me répond
- Vous vouliez savoir quoi ?
Tiens donc. Deux imprimantes A3 jet d’encre photo. Que peut-on bien vouloir savoir ?
- Laquelle était la meilleure pour imprimer une saucisse de Francfort photographiée avec une brouette, Khônard !
La tentation est forte de lui formuler cette réponse, qui serait malgré tout vaine pour EXISTER, concentré qu'il est sur mon flanc, sourire à nouveau flottant sur ses lèvres carnassières. Dans la commissure de mon regard je devine ma bottée.
- Je ne vois pas la HP9180. Vous l'avez ?
- La quoi ?
- La HP 9180.
- Je regarde si j’ai la référence.

Hum.

- Non c’est bon ça va aller.

De faire volte-face, devant ma cowgirl plus plantureuse que jamais, (90-70-90 je relève rapidement, pas si loin), qui sera certainement plus douée que moi à extraire des informations de ce pantin écervelé.

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Qui suis-je ?

"J'étais celui qui avait plusieurs visages. Pendant les réunions, j'étais sérieux, enthousiaste et convaincu ; désinvolte et taquin en compagnie des copains ; laborieusement cynique et sophistiqué avec Marketa ; et quand j'étais seul (quand je pensais à Marketa), j'étais humble et troublé comme un collégien. Ce dernier visage était-il le vrai ? Non. Tous étaient vrais : je n'avais pas, à l'instar des hypocrites, un visage authentique et d'autres faux. J'avais plusieurs visages parce que j'étais jeune et que je ne savais pas moi-même qui j'étais et qui je voulais être."

Milan Kundera, La plaisanterie



"Si tu étais une particule, tu serais un électron : tu es petit et négatif."


Grégory Olocco



"Tu es un petit être contrefait simplement réduit à ses fonctions vitales."


Vincent Méli