"Quand il y a 4% de chance que cela se passe mal et que l'on est dedans, c'est 100% dans la gueule."
Joël Bloch, pour continuer dans l'autocitation narcissique.
Le staphylocoque doré n’est pas dangereux en soi. Le danger provient, comme deux produits chimiques détonant à leurs contacts, de l’association d’un staphylocoque et d’une prothèse ; par exemple une prothèse de hanche posée il y a à peine cinq semaines et dont le docteur C. achève tout juste de palper la trop grande cicatrice. Pour des raisons que j’ignore, les alliages de plastique, céramique et métaux qui constituent la nouvelle articulation sont de véritables aimants à infection qui, lorsqu’elle s’est logée en son sein, ne peut être éliminée.
« On va vous mettre sous perfusion d’antibiotique, reprend le docteur C. Et il va falloir vérifier jusqu’où va l’infection : si elle vient de la prothèse ou de la cicatrice. Nous allons faire un curetage : un nettoyage de la cicatrice. Si l’infection vient de la prothèse… Il faudra vous l’enlever.»
Terreur. Certaines grand-mères raconteront que la douleur précédant l’intervention est telle que le réveil d’une pose de prothèse paraît indolore. Suis-je particulièrement douillet ? La douleur fut pour moi transcendantale : le cerveau sature de messages de détresse et la morphine n’a aucun effet. Je clique sans relâche sur la pompe mais la morphine ne vient pas. J’appelle sans arrêt l’infirmière, froide, qui vient, agacée, m’assure qu’elle ne peut rien faire, que j’ai dépassé la dose dans le temps imparti. Je l’appelle tant et si bien que son armure se fissure, sa voix dérivant à l’aigu trahit son désarroi. Il faut pourtant faire quelque chose Madame. Je sanglote. Je supplie. La douleur s’est répandue comme une flaque d’huile dans mon esprit et détrempe toute pensée cohérente. Je suis immobilisé dans mon lit et dans la nuit, masse paralysée de souffrances par ce corps étranger, beaucoup trop volumineux pour les muscles et les tendons traumatisés, qui a été planté à grands coups de maillet dans mon fémur raboté. Tout mon être le rejette. Tout mon être le regrette. Je connaissais le prix à payer. C’était un investissement : concentrer sur quelques jours la douleur distillée au quotidien pendant des années. Le corps n’a qu’une mémoire diffuse de la souffrance, il oubliera. J’oublierai. Oui mais je pouvais marcher. Prendre le métro. Je pouvais monter et descendre des escaliers. Je pouvais dormir. Avais-je suffisamment attendu ? J’avais défendu auprès de ma mère, qui avait insisté pour que je ne reporte pas l’intervention, que cela pouvait mal se passer. Que cela n’était pas sans danger. Et si depuis quelques jours je semblais presque joyeux, à mesure que la brûlure de la plaie se faisait plus intense, n’étais-ce pas lié à la satisfaction perverse et destructrice de pouvoir affirmer : « je te l’avais bien dit » ? J’avais pris ma décision un jour où la douleur avait mystérieusement disparu, un jour de répit, car j’étais ce jour-là détendu et donc plus gentil, moins déshumanisé par la maladie. J’avais pris cette décision pour les autres et je souffrais seul.
Jour. Le docteur W., anesthésiste, injecte dans mon cathéter quelques millilitres d’un produit. Un torrent de silence tonitruant inonde mes tympans, ma tête se renverse, les lumières fondent et s’inversent dans mes yeux ouverts. Le monde est de lumière noire et chavire, la douleur annihilée par une vague d’insensibilité : mon corps disparaît. Je suis éthéré. J’entends un écho de voix emmêlées me demandant si je vais mieux. Ma bouche est ouverte mais je ne peux parler, car parler signifie bouger : je n’ai plus le contrôle de mes muscles. Plus aucun, à tel point que les spectateurs pensent que je dors. Je ne m’endors pas : je perds connaissance.
Après chaque anesthésie mon système urinaire peine à se remettre en route et les perfusions d’anti-inflammatoire font gonfler ma vessie. L’envie d’uriner se transforme en douleur, qui ne tarde pas à rivaliser avec celle de la hanche. Le docteur W. s’en inquiète, il va falloir « intervenir ». Je le rassure car je ne veux pas de sonde : cela se passe toujours comme cela Docteur. Mais cela ne vient pas, la douleur est si pointue qu’elle devient insoutenable. Docteur, je veux bien que l’on me pose une sonde. Vous n’avez pas compris, on pose de manière standard les sondes sous anesthésie. Pour une raison que l’on n’explique pas, on n’a pas pu le faire chez vous. Il va falloir passer par le ventre. Percer devant. Attendez Docteur… Attendez… Mais cela ne vient pas. C’est douloureux de percer par devant Docteur ? C’est tolérable. Attendez Docteur… Attendez…
Pourquoi est-il aussi pâle ? Il a perdu beaucoup de sang, et on ne l’a pas transfusé. Il est tellement mal, pourquoi ne pas le transfuser ? Cela comporte toujours un risque.
Jour. Ma faiblesse est extrême. J’explose en sanglots au dessus de mon plateau repas, inexplicablement devant mon père désemparé. Je ne peux rien avaler. Je me recouche péniblement avec l’aide de l’infirmier, mon cœur bat vite, ma tension a soudainement rechuté.
La douleur progressivement s’atténue. Mais ma jambe opérée est gourde, lourde et tétanisée. Je sais que je remarcherai normalement comme je sais que je mourrai : c’est une vérité que mon esprit ne peut appréhender. Il faut vous lever m’intime le kinésithérapeute. Je ne peux pas. J’ai trop mal. Je suis trop faible. Je peux à peine me tenir droit dans mon lit sans vertige. Je ne peux pas. Je n’en peux plus.
L’infirmière retire progressivement les pansements devant mon cœur serré. Peu à peu se découvre une cicatrice gigantesque, plus d’une trentaine de points, tracée de fils et de sang séché sur la face avant de mon bassin. C’est une très belle cicatrice me dit-elle avec légèreté. Mes yeux se remplissent de larmes à la vue de mon corps mutilé.
Je ne comprends pas. Tu as vécu tellement pire, ce n’est rien d’enlever un drain. On tire et c’est fini. Je jette à ma mère un regard de haine. Est-ce que j’ai le droit de ne pas supporter ça ? Est-ce que tu peux me laisser ce droit et sortir ? Est-ce que tu ne comprends pas que ce n’est pas rien en comparaison du reste, c’est en plus du reste. Ma mère sort. L’infirmière saisit le drain à pleine main et me demande de respirer fort. Je respire fort et trempe mon lit de sueur.
Jours amorphes de dépendance. Je passe mes journées posé sur un canapé. Je m’excite sur une console de jeux jusqu’à en avoir le vertige. Je ne peux rien faire seul, pas même m’habiller. Et quand finalement, après de longues semaines, je recommence à marcher, à sortir, la cicatrice commence à brûler.
Il faut tout recommencer.
L'Affreux Jojo | ||
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par Joël Bloch
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Récit
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