L'Affreux Jojo




 
 
Dimanche 16 octobre 2005
"Et si tout n'était qu'illusion ? Si rien n'existait ? Dans ce cas, j'aurais payé ma moquette beaucoup trop cher."
Woody Allen, Dieu, Shakespeare et moi

Ma montre Swatch Irony noir et acier à quartz acheté 60 euros hors taxe dans la zone duty free de Roissy sud affichait 11h54. Il était l'heure de partir. Je mis mon ordinateur Dell Lattitude D600, un portable fabriqué en Irlande doté d'un processeur cadencé à 1,2 gigahertz, en veille. Je saluai mes collègues. Descendis l'étage en empruntant l'escalier, vingt-trois marches, malgré l'araignée noire d'une taille gigantesque, car non nulle, collée au mur depuis treize jours. Je dépassais le chantier du rez-de-chaussée où s'affairaient des ouvriers en cols bleus, aux mains calleuses et aux visages burinés, pour faire jaillir des locaux vides de nouvelles cloisons délimitant de nouvelles cages modernes : quatre murs blancs, des prises réseaux éthernet haut débit, des lignes téléphoniques et des tables blanches, le tout balayé par des ondes Bluetooth et WIFI.
Je badgeai la porte de ma carte professionnelle à puce sans contact pour sortir. Pris le volant de ma voiture 799 CBX 92 pesant 1,255 tonne à vide, mise pour la première fois en circulation le 28 octobre 1999. Je sortis de la Z.A. du Petit Nanterre, naviguai sans trop d'excès de vitesse en écoutant There there, la 9ème chanson durant 5 minutes et 23 secondes du fabuleux album Hail to the Thief de Radiohead. Le tunnel de la Défense, dont la voûte soutenait un titanesque enchevêtrement de câble, gravas et canalisations, débouchait sur le Pont de Neuilly ; je me garai avenue de Madrid sur une place interdite, risquant effrontément 35 euros d'amende.

Aucun amas humide de cristaux en suspension dans l'atmosphère ne bloquait les rayons émis par l'étoile naine distante de 149 597 870 kilomètres, dont la lumière, 3,826x10exp26 watts quand même, nous parvenait en 8 minutes : le soleil brillait dans le ciel immaculé. Le temps était magnifique.

La portion de l'avenue Charles de Gaulle comprise entre les stations Sablons et Pont de Neuilly constitue une zone d'affaires où prolifèrent les cabinets d'avocats, les banques, les compagnies d'assurance, bref, les sociétés brassant de grandes quantités d'argent. A l'heure du déjeuner, ce quartier fourmille d'hommes et de femmes dynamiques aux revenus relativement élevés se mêlant sans dépeindre à la faune des autochtones. Les costumes cravates parfaitement ajustés sur des torses bombés succèdent à des tailleurs moulant parfaitement ajustés sur des jambes élancées. Les coupés cabriolets allemands se garent en double file, les talons hauts et semelles ferrées claquent le bitume d'un rythme décidé, les sourires immaculés, bijoux et mollets galbés scintillent dans la chaleur. Les peaux sont soignées et maquillées, les corps embaument des arômes chers et capiteux, les vêtements sobres mais tendances froufroutent, les chevelures soyeuses ondoient, les culs chaloupent et les muscles roulent. Hommes et femmes s'apostrophent, s'embrassent avec des accolades outrées, se parlent d'une voix légèrement trop forte. Dans cette effervescence flotte le plaisir naturel d'être, de la dépense et du paraître. Et à raison : l'argent rend indiscutablement plus beau. La même femme aura dans une banlieue nord les cheveux filasses, la peau grasse constellée d'acné ; elle se vêtira de sacs disgracieux car trop amples, son accent n'aura pas la même hauteur inaccessible suscitant le désir de conquête. Car en filigrane de ce spectacle donné chaque jour sur les planches de Neuilly suinte le parfum du pouvoir, de la domination et donc du sexe.
J'éprouvais pour ce milieu la répugnance fascinée de celui qui, malgré son désir, n'avait jamais pu s'y intégrer, ne pouvant céder à l'habitude d'intellectualiser. Comme un gaucher s'efforçant à écrire de la main droite, j'avais renoncé à m'y sentir à l'aise, sans une nostalgie profonde pour l'impression de facilité qu'il dégageait. Un détachement jaloux m'avait toujours relégué au rôle de spectateur moqueur, amer et désabusé.

Pour l'heure, j'attendais Fabien avec qui j'avais rendez-vous au Paradis du Fruit pour déjeuner. Les vitres du restaurant renvoyaient mon reflet que j'esquivai pour m'absorber dans la contemplation passionnante de mes lacets. Chahuté comme un petit enfant par la foule pressée, je m'écartai de quelques pas timides vers la papeterie. Mon regard vagabonda sur la devanture et s'arrêta sur la couverture du numéro d'octobre de Science & Vie. Je me figeai devant le titre du dossier.

"Le monde existe-t-il vraiment ? De plus en plus de physiciens en doutent. Et si tout n'était qu'une hallucination ?"

Bah merde alors.

Les jambes flageolantes, je titubai à l'intérieur pour acheter la revue. Le monde vacillait et j'eus la subite impression que la réalité gondolait et se décollait de ma rétine. Ce vertige fugace m'avait déjà effleuré lorsque ma santé avait été drastiquement plus mauvaise ; la douleur me permettait-elle en ces occasions de déchirer le voile de l'illusion ? Je ressortis, magazine en mains, et contemplai le monde, potentielle fiction. Yeux écarquillés, je portai le regard impudique d'un enfant sur les passants. Avec la lucidité d'un fou, je fixai les détails et admirai le travail dont l'infinie précision n'avait d'égal que l'acuité de mes sens.

J'appris en lisant l'article page 68 que c'était précisément le cas.

L'ouvrage de vulgarisation Le cantique des quantiques m'avait initié il y a près de dix ans aux rudiments théoriques de la physique de l'infiniment petit. Tout repose sur la dualité ondulatoire et corpusculaire de la lumière : le photon est-il une onde ou une particule ? Les deux mon Général. De là découle la remise en cause absolue du fondement de la matière lorsque l'échantillon atteint une taille élémentaire, pour aboutir à une représentation de l'atome totalement différente et paradoxale : finie la vision des électrons tournoyant autour d'un noyau telle que nous l'imposent les barils d'Ariel ; non, la matière serait une superposition d'ondes probabilistes définissant des états distincts co-existant simultanément, constituant autant de réalités parallèles. Notre regard en déterminerait une parmi les autres : tant que nous n'avons pas soulevé le gobelet, les cinq dés du Yatzee réalisent toutes les figures possibles. L'observation fige la réalité, ou plutôt une réalité, réduisant le paquet d'ondes à un seul état mesurable car mesuré ; comme si de nos yeux jaillissait un rayon laser rouge, pulvonium, non pas destructeur mais au contraire structurant. Gobelet soulevé, je garde le brelan de 4, le 6, je relance le 2. Ainsi, puisqu'il est impossible de décrire le monde sans l'observer, et puisque l'observation altère le résultat, la physique quantique remet en cause la notion d'objectivité.

Fabien n'arrivait toujours pas, il était 12h29 et dans une minute le menu déjeuner plat+boisson du jour allait passer de treize à seize euros.

Les états probabilistes de particules élémentaires s'étant croisées sont inéluctablement liés, ce que Michel Houellebecq applique aux destinées humaines dans son deuxième roman. Toute observation sur une particule lève instantanément l'indétermination des autres, quels que soient leurs éloignements : l'information est comme téléportée. La physique quantique bouleverse donc également notre connaissance de la trame de l'espace et du temps, sans pour autant justifier le retard de Fabien. Mais puisque les physiciens se questionnaient depuis le début du siècle dernier sur l'existence même de ce monde sans conscience pour le percevoir, qu'allait apporter le numéro d'octobre 2005 de Sciences et Vie ?

Les scientifiques changeaient aujourd'hui d'angle d'attaque : les données déchiffrées par nos sens, comme dans la saga Matrix, constituaient peut-être une illusion et la réalité, qui n'était que l'information que nous avions sur elle, ne se réduisait peut-être qu'à cette information. Notre perception, en tant que concept intangible, était l'unique support du tangible. Socrate n'avait pas poussé assez loin son raisonnement : rien ne projetait d'ombres sur la paroi de sa caverne.

Une femme me bouscula, me sortant de ma rêverie et de ma lecture. Coup d'œil à ma montre, 12h37. Le menu à tarif réduit, foutu. Je me replongeai dans la revue.

Ainsi, mon chat n'était pas gris : c'était l'information issue de mon chat qui véhiculait la perception de la teinte grise, si tant est que tout le monde s'accorde à dénommer "gris" cette couleur. Cela changeait tout. Il y avait pire : mon chat n'existait peut-être qu'à travers mon regard, il n'avait pas d'existence propre en dehors de l'interprétation de 0 et de 1 par mes sens. Pourquoi me réveillait-il en miaulant à 4h du matin ? Et il y avait encore pire : si dans le film Matrix, les hommes étaient maintenus sous le joug d'une illusion générée par des entités ennemies, nous étions probablement dans la réalité victime du jeu de notre propre conscience. Notre perception collective tissait la matrice. Alors pourquoi donc étais-je petit ?

Succédait à cet article une publicité pour Télé Poche.

Je relevai la tête. Fabien était là, devant moi, tout sourire. Je ne l'avais ni vu ni entendu arriver : concentré sur ma lecture, le monde avait disparu à mes sens. Un doute s'insinua en moi tandis que je le saluais : était-ce véritablement lui, ou bien mon esprit projetait-il cet homme ? Son retard était-il une coïncidence ou le fruit de mon désir afin que je puisse finir l'article ? Par-delà l'illusion de mes sens, s'appelait-il Robert ? Y avait-il seulement un véritable Fabien ? N'était-ce qu'un être imaginaire réapparaissant lors de nos rencontres, doté d'une personnalité et de faux souvenirs à chaque fois recomposés ?
Nous pénétrâmes dans ce qui semblait être le restaurant et nous installèrent. La cohorte habituelle de pétasses attablées, qui participait au charme de la place, se jaugeait avec défiance dans une délibération tacite du concours narcissique de la plus séduisante. Je balayai l'endroit d'un regard total et froid, tentant comme Neo de déchiffrer la trame sous-jacente. Fabien me parlait, je répondais machinalement, attentif aux sons derrière les sons, aux paroles derrière les tons. A mes sens ouverts se déversait un torrent bouillonnant et indistinct de sensations. Je me concentrai pour tenter d'altérer le monde par ma seule volonté, à recorréler le monde selon mon désir. Je me tortillais sur ma chaise en vain sans savoir quel muscle actionner.

Fabien se tut, bouche bée, lorsque notre serveuse apparut. Je compris bien vite son silence : une jeune femme élancée au teint bistre nous tendit les cartes. Ses yeux vermeils nous dardèrent avec intensité. Son nez busqué et ses traits anguleux évoquaient la noblesse égyptienne antique, et de son port altier émanait la fierté de ce peuple qui, loin de l'arrogance, forçait l'admiration et le respect. Cette apparente froideur contrastait avec un charme sympathique et un charisme bonhomme. Elle s'éloigna à pas félins effleurant le sol. Son pull-over écru aux mailles serrées découvrait ses épaules tavelées de caramel, son jean à la trame élimée jouait de ses bleus dégradés sur une croupe parfaite. Sa peau satinée invitait la caresse légère, sa gorge sombre et crémeuse conviait le souffle. Je devinais, juchées sur sa poitrine généreuse, des aréoles petites et grumeleuses, qui tangueraient sous ma langue tandis que ses jambes fines s'enrouleraient autour de mes reins en une douce étreinte. Son corps entier semblait ciselé dans un bloc brut de féminine sensualité. J'eus l'envie de la frôler, de la palper, de la pétrir, de la humer, de l'écouter, de la goûter, de la mordre, de l'aimer, violemment, passionnément, tendrement, de me fondre en elle.
Les brumes quantiques qui polluaient mon esprit se dissipèrent et je fus replongé dans mon corps, plaqué dans le monde physique inaltérable, rigide comme mon sexe. L'accélération brutale du désir, comme une brûlure aux tripes, me fit ré-adhérer à la seule et unique réalité ; et si elle n'existait pas, tudieu, il fallait continuer à l'inventer.

par Joël Bloch publié dans : Chronique
 

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