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29 octobre 2005 6 29 /10 /octobre /2005 23:00
Virage serré sur la place Dauphine, les pneus gémissent sur l'asphalte tandis que le guitariste de Muse torture son instrument dans les enceintes, Absolution, our time is running ouuuuut. Retourné de volant sur la bretelle d'accès sans freiner, ré-accélération en virage, les quatre roues motrices collent au pavé et la voiture vire sans broncher. Je ne rentre pas sur le périph, ressors aussitôt, dos collé au siège. Le feu de la porte Maillot est vert, orange, va-t-il y arriver le suspens est insoutenable tandis que le batteur  se déchaîne, our tiiiime is runnnnnning out... Je passe au moment exact où le feu vire au rouge !

A dix mètres dans la nuit, quelques bonshommes sombres font des moulinets avec des bâtons lumineux comme les techniciens d'un porte-avions dans Top Gun.

Merde.

Ils m'intiment de me ranger derrière leur fourgonnette de la Police Nationale. Bref coup d'œil à l'horloge de bord, il est minuit vingt en ce dimanche matin. Accélération furieuse, course poursuite dans le Bois de Boulogne, entrée subite dans un parking et j'éteins les phares en me couchant sur mon siège ? Naaaaan.

J'obtempère et ouvre la vitre. Mon professeur de théâtre, nous avait raconté son moyen de parade dans ce type de situations : prendre un air idiot. Il est temps de mettre à l'épreuve mes talents d'acteur et de suivre son conseil : trouver l'état du personnage, duquel naît le jeu du comédien.
Un petit homme au crâne rond et rasé, les sourcils froncés, s'approche avec sa collègue replète, les sourcils froncés ; les deux, têtes baissées et regards hauts, pour adopter une mine encore plus autoritaire. A tâtons, je cherche l'expression adaptée : relâchement complet du visage, la bouche entre-ouverte de laquelle saille, coincée entre les dents de ma mâchoire prognathe, ma langue repliée. Joues flasques et regard hagard.
- Veuillez couper le contact Monsieur.

Se fondre dans la peau du personnage. Rechercher son état. Lâcher prise. Etre concret. Je coupe le contact.

- Veuillez s'il vous plaît nous présenter une pièce d'identité, votre permis de conduire, les papiers du véhicule et votre certificat d'assurance Monsieur.
Politesse sèche.
- Parce qu'un permis de conduire ce n'est pas une pièce d'identité peut-être, Connard ?
Mes lèvres immobiles ont intelligemment retenu cette réplique cinglante. Nerveusement, je fouille dans mes poches. En sors mon permis de conduire, mon passeport, la pochette contenant la carte grise et le certificat d'assurance. Je tends le tout d'un bras mou.
- Vous venez de brûler un feu rouge Monsieur, reprend la femme alors que son collègue inspecte mes papiers.
- Rahhhh l'était pas vraiment rouge mais plutôt orange foncé M'dame...
Encore une fois, judicieux instinct de garder la bouche scellée. Je hoche au contraire la tête dans un silence accablé couvert à peine par un gémissement indistinct de demeuré.
- Vous ne niez pas ?
- Non, M'dame l'Agent, répondis-je d'une voix pataude d'enfant non-accompagné. Je pensais l'avoir à l'orange M'dame l'Agent, mais il a dû passer au rouge juste au moment où j'étais dessous M'dame l'Agent. Maintenant je peux pas vous contester qu'l'était rouge M'dame l'Agent.

Je sens que je trouve l'état là je sens que je trouve l'état.

- C'est votre véhicule ? interroge l'homme.
Il tient dans ses mains mon passeport à mon nom et la carte grise à mon nom. J'hésite. Il doit y avoir un piège.
- Oui.
Il hoche la tête : je dois avoir bon.
- Vous n'avez pas fait votre contrôle technique Monsieur. Pourquoi cela ?
Aïe. C'est vrai. J'ai l'impression subite d'être Bruce Willis isolé dans un gratte-ciel pris en otage par des terroristes sud-africains, les pieds nus et ensanglantés après avoir piétiné des débris de verre : Think, you've gotta think Johnny.
- En fait quand je devais le faire j'étais immobilisé parce que j'ai eu une opération et des béquilles et après c'est vrai je vous avoue que je n'ai pas eu le temps et quand je l'ai eu j'y ai pas pensé...
- ...
- ... M'sieur l'agent.

J'ai triché un peu dans les dates mais il y a de l'idée : je marque des points, d'autant que je prends l'expression d'un gamin du Kosovo, les yeux en bulles de savon, revenu de l'hôpital où sa mère vient de mourir. Youri son petit chien aveugle est dorénavant son unique ami, mais il est atteint de la lèpre. Mon menton tremble ostensiblement pour mieux indiquer que je vais fondre en larmes ; certes cette technique n'est pas tout à fait au point, toute ma mâchoire s'agite, mais malgré tout, là, là, je crois vraiment que j'approche de l'état.

- Vous ne pouvez pas rouler sans contrôle technique Monsieur : vous n'êtes pas assuré.
- Je savais pas.
Ma mâchoire s'est stabilisée.
- Et à l'orange on freine, reprend sa collègue.
- En fait je pensais l'avoir à l'orange M'dame. Les deux se regardent interloqués devant ma voix de plus en plus pâteuse et mon expression d'abruti, je sens que je marque des points, beaucoup de points. J'étais en pleine accélération et j'me suis dit qu'si j'aurais freiné, j'allais m'retrouver au milieu du carrefour. A l'orange on freine sauf en cas d'danger et là, j'me suis dit qu'ça pouvait être dangereux d'freiner M'dame.
Mon explication semble plausible. Ils sont à deux doigts de me laisser partir, je n'ai plus qu'à légèrement insister. Et cela y est : je l'ai trouvé. L'état.
- ... Et puis vous savez c'que c'est, il est minuit trente, samedi soir, on a envie d'se coucher après un dîner bien arrosé...

Oups ! Bad move, Johnny Boy.

Les deux affichent une mine ébahie, échangent un coup d'œil presque amusé ; là je crois que j'ai perdu deux trois points.

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Published by Joël Bloch - dans Fiction
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commentaires

L'Affreux Jojo 04/11/2005 19:26

Etre con, c'est comme être mort : le con ne s'en rend pas compte et c'est les autres qui sont navrés.

Elodie 04/11/2005 19:14

Pas d'accord, pas d'accord du tout, la connerie est une notion universelle, à jugement objectif et impartial. Un con est un con et n'importe qui peut juger de la connerie, et à priori, on devrait tous tomber d'accord.
La connerie implique à mon sens, une part de méchanceté, la bêtise en est dépourvue. Comme elle l'a si bien dit elle-même, Eve Angeli est bête mais pas conne. Hitler, c'est un con, intelligent mais con.

Obno 04/11/2005 17:45

La connerie soulève le délicat point du référentiel.
S'eriger comme la norme a la "non-connerie" m'apparait délicat.
Ne sommes nous pas toujours le "con" d'un autre ?

"les cons, ca ose tout, c'est comme ça qu'on les reconnait"

Elodie 04/11/2005 11:40

Je pense qu'il faut avant tout distinguer la connerie de la bêtise.

Si on naît bête, on reste bête et on a peu de chance de sortir de cette bêtise.

Si on naÎt con, à priori on reste con, sauf si quelqu'un de suffisamment intelligent arrive à vous faire comprendre que votre connerie va finir par vous rendre bête aussi.


Si on naît pas bête, on ne le devient pas.

Si on naît pas con, on peut le devenir, si on fréquente des gens cons qui vous font croire qu'être con, c'est être intelligent. Mais faut être un peu bête pour croire à ça je trouve.


Voilà ce que j'en pense. C'est l'avis d'une fille ni bête ni con, mais qui connait beaucoup de cons bêtes.

L'Affreux Jojo 02/11/2005 18:23

Ce qui est acquis, c'est que je vais en prendre un pour taper sur l'autre.

Qui suis-je ?

"J'étais celui qui avait plusieurs visages. Pendant les réunions, j'étais sérieux, enthousiaste et convaincu ; désinvolte et taquin en compagnie des copains ; laborieusement cynique et sophistiqué avec Marketa ; et quand j'étais seul (quand je pensais à Marketa), j'étais humble et troublé comme un collégien. Ce dernier visage était-il le vrai ? Non. Tous étaient vrais : je n'avais pas, à l'instar des hypocrites, un visage authentique et d'autres faux. J'avais plusieurs visages parce que j'étais jeune et que je ne savais pas moi-même qui j'étais et qui je voulais être."

Milan Kundera, La plaisanterie



"Si tu étais une particule, tu serais un électron : tu es petit et négatif."


Grégory Olocco



"Tu es un petit être contrefait simplement réduit à ses fonctions vitales."


Vincent Méli