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13 novembre 2005 7 13 /11 /novembre /2005 00:00
Le fou de rire est complètement passé. Je ne peux dire combien de semaines ou mois se sont écoulés. Tout ce que je sais : aujourd'hui, soixante et ce sera bon.

Ma chambre est confortable. J'aime la fermeté du lit. Les murs crème me reposent, m'apaisent. Elle est exiguë, certes, mais cela suffit à mes activités : je dors d'un sommeil impénétrable ou je rêve les yeux ouverts. J'ai le plus souvent la paix, quand les médicaments font effet. Lorsqu'ils s'estompent, je réfléchis. C'est insupportable.

Deux fois par semaine, la porte obstinément fermée s'ouvre et laisse pénétrer le docteur Cardin. J'aime discuter avec lui : il m'écoute, hoche la tête avec compréhension, prend des notes avec application. A mon arrivée, je restais muet. Puis, durant de longues semaines, sa présence suffisait à me faire pleurer : des crises de larmes d'une telle violence que j'avais peine à respirer, je suffoquais. Ils ont alors augmenté les doses, et ma névrose, comme ils l'appellent, se diluait dans un brouillard de béatitude hébétée. Schizophrénie.
Puis ma langue s'est déliée, avec le sentiment inexplicable de ne rien avoir à cacher.  J'évoquais mon enfance, mes espoirs, ma vision du monde, mes vacances, mes déceptions, mon travail, mes amours, mes remords, la maladie, mes regrets, mon parcours, mes parents, mes frustrations, mes trahisons, mes passions, mes aspirations, mes fantasmes ; les innombrables anecdotes et expériences qui jalonnent la vie d'un enfant, d'un adolescent, d'un adulte, et forment jour après jour le quotidien d'un être humain. Qui façonnent et polissent tout esprit en un univers unique d'une richesse infinie.
Le docteur Cardin acquiesçait lorsqu'il le fallait ; répondait lorsqu'il le fallait ; questionnait lorsqu'il le fallait. Prenait consciencieusement des notes d'une écriture droite et serrée. Il est effrayant de constater à quel point peu de mots, peu de phrases, suffisent à décrire nos vies : une petite urne contenant nos cendres.

Non, ne pas y penser. Ne pas penser.

Depuis un mois je ne porte plus de camisole. Je préfère cela, je ne la supportais pas : je ne supporte pas d'être entravé dans mes mouvements. J'ai mal choisi mon corps, j'ai mal choisi ma vie. J'ai dorénavant ce que je voulais : la paix. Le silence. Du temps pour rêver. Alors je rêve et je souris.

La relation avec le docteur Cardin s'est usée. Je le lui ai soigneusement caché : il a beau être médecin, il n'est pas très intelligent. A la vie comme à l'asile, il est si aisé de manipuler. Je l'ai séduit pour lui faire perdre son détachement. Il a perdu son détachement. Il s'est fait avoir comme les autres. Il me trouve mieux. Je ne trouve pas. Il a baissé mon traitement, ce qui laisse mon esprit clair durant de plus grands laps de temps. C'est insupportable. Cela a provoqué le retour de l'angoisse, cette bonne vieille angoisse qui chope les tripes au réveil et les pétrit, les pétrit. Dans mes veines gicle un venin d'une acidité meurtrière. Je résiste alors à l'envie frénétique de plonger mes doigts tétanisés dans mes entrailles, dans mes viscères, et de tout arracher. Au lieu de cela, je me lacère les avants-bras. Les murs molletonnés absorbent mes hurlements comme un buvard. J'ai protesté, j'ai supplié le docteur, mais il a refusé : il soutient que je dois "affronter la réalité". Je lui rétorque "quelle réalité ?", mais il ne semble pas pénétré de la dimension presque physique de ma question. Il insiste pour que j'accepte les visites de ma famille, de mes amis. Je ne veux pas, je n'ai jamais voulu, je ne les ai jamais revus. Je suis parti trop loin, ils ne peuvent plus m'atteindre. Ils ne comprendraient pas, ils souffriraient. Je ne veux pas.

Je ne veux plus rien.

Alors j'ai commencé à économiser. Deux à chaque repas. Six par jour. Je les cache dans un repli de la manche retroussée de mon pyjama. Aujourd'hui, soixante, et cela devrait suffire. Oui, c'est certain, cela suffira.

La porte s'ouvre, je salue Pascal qui apporte mon repas. Je lui demande plus d'eau. Oui Pascal, j'ai très soif. Il m'apporte gentiment toute une carafe. Je le remercie avec un élan de gratitude inhabituel qu'il ne comprend pas, je le vois bien. Je n'y peux rien, mon cœur est saisi d'un élan irrépressible d'amour et de compassion pour tout être vivant. Ce sentiment est si violent que cela en est douloureux. Pascal me laisse.
Mon angoisse latente se dénoue, se dilue, s'évanouit complètement devant ce bonheur qui coule en moi comme une source d'eau fraîche et cristalline. Elle purifie chaque parcelle de mon corps, chaque pensée impure, et pardonne. Je leur pardonne, à tous et toutes, puis à moi-même.
Je mange avec une lenteur étudiée et un plaisir inégalé. Je savoure la texture et le goût des aliments avec une acuité sublimée. La nourriture est simple, c'est pourtant le meilleur repas qu'il m'ait été donné de goûter. J'en apprécie chaque bouchée.
Je déplie ma manche et les comprimés crépitent sur le plateau. Je me sers un premier verre d'eau. Aujourd'hui, soixante et je peux dire, peut-être pour la première fois, que je suis heureux. Un à un, je les place avec délicatesse sur ma langue et les fais glisser dans une gorgée. Soixante. Avec une lenteur solennelle, empruntée, je me recouche soigneusement. Je lisse les draps consciencieusement. Je souris, épanoui comme un spectateur réjoui à l'issue d'un film hollywoodien : tout est bien qui finit bien.

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Published by Joël Bloch - dans Fiction
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commentaires

denis 14/11/2005 18:46

bon, et bien il est grand temps de faire quelque chose.

Elodie 14/11/2005 10:03

C'est fou, ça continue de me faire rêver...

Qui suis-je ?

"J'étais celui qui avait plusieurs visages. Pendant les réunions, j'étais sérieux, enthousiaste et convaincu ; désinvolte et taquin en compagnie des copains ; laborieusement cynique et sophistiqué avec Marketa ; et quand j'étais seul (quand je pensais à Marketa), j'étais humble et troublé comme un collégien. Ce dernier visage était-il le vrai ? Non. Tous étaient vrais : je n'avais pas, à l'instar des hypocrites, un visage authentique et d'autres faux. J'avais plusieurs visages parce que j'étais jeune et que je ne savais pas moi-même qui j'étais et qui je voulais être."

Milan Kundera, La plaisanterie



"Si tu étais une particule, tu serais un électron : tu es petit et négatif."


Grégory Olocco



"Tu es un petit être contrefait simplement réduit à ses fonctions vitales."


Vincent Méli