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27 novembre 2005 7 27 /11 /novembre /2005 16:41
Henri.    Mais si, il sait très bien, seulement nous ne voulons pas qu'il sorte de son lit.
Sonia.    Il est incapable de se servir tout seul à boire.
Henri.    Il est tout à fait capable mais il n'a pas le droit de sortir du lit.
Sonia.    Arnaud ne sait pas se servir à boire tout seul.
Henri.    Bien sûr que si !
Inès.      A six ans, on sait se servir à boire tout seul.
Sonia.    Pas notre

La porte s'ouvrit brutalement, interrompant notre lecture. Un petit bonhomme à l'âge indéfinissable, aux cheveux de fer, au nez épaté et au front buriné par des années de labeur fit irruption dans la salle de classe en maugréant. Je me raidis, mal à l'aise. Sa longue blouse bleue et le chariot qu'il poussait, comportant des détergents, un seau de plastique rouge dans lequel barbotait une serpillière, attestaient de son emploi de technicien de surface. Sa tâche quotidienne à l'université Dauphine consistait à nettoyer les salles du premier étage de l'aile B, afin qu'élèves et professeurs puissent le lendemain, à coups de craies balancées, de canettes écrasées, de papiers de barres chocolatées, de brouillons froissés et de chewing-gums mâchouillés, tout re-saloper avec l'effronterie de garnements mal élevés, assurés qu'ils étaient, enfants trop gâtés, qu'il y aurait dans les interstices du temps un larbin sans visage responsable de tout laver. Ce qui était vrai.
Nous squattions cette salle de faculté tous les lundis afin de répéter : il était 22 heures et nous étions tombés dans les coulisses. L'agent bâtisseur de lendemains meilleurs, tel un farfadet habituellement invisible aux yeux des mortels, cligna des yeux surpris devant nos visages interdits. Embarrassés par cette intrusion impromptue, nous interrompîmes tout à fait le premier acte des Trois versions de la vie de Yasmina Réza. L'irritation succéda à l'étonnement dans le regard de l'étranger devant notre présence en cette heure avancée du soir ; et de pousser par à-coups violents son véhicule afin de reprendre possession du territoire. Baragouinant des mots inintelligibles, lui conférant un air de demeuré, il tenta de nous faire comprendre que nous remettions en question la propreté des lieux, présente et à venir. Que nous devions partir. Tandis que l'un d'entre nous parlementait, l'assurant de notre départ imminent, nous échangeâmes des regards amusés. Je souris d'un sourire métallique et forcé, complice hypocrite, alors que mon malaise s'accentuait. Nous restâmes silencieux et moqueurs, tandis que l'homme passait la serpillière pour faire la moisson des déchets journaliers. Puis il partit.

Ses yeux baissés m'avaient à peine effleuré, j'étais pour lui un anonyme au visage flou parmi tant d'autres. Pourtant, moi, je l'avais reconnu. Je l'avais vu pour la première fois il y a presque dix ans. Depuis ce temps, j'avais aligné les diplômes avec mentions, puis, quittant Dauphine, j'avais suivi un troisième cycle à Polytechnique. J'avais immédiatement trouvé un emploi intéressant et mes connaissances et compétences s'étaient multipliées : j'étais devenu un jeune cadre dynamique. Depuis dix ans, j'avais mûri, gagné en assurance et en prestance, mon salaire, qui d'entrée devait être largement supérieur au sien aujourd'hui, avait fortement augmenté. Profitant de mon confortable niveau de vie, j'avais développé ma passion du geste, de l'image et des mots ; j'avais repris le piano, élargis mes cercles de relations et d'amis.
Il y a presque dix ans, c'était lui, déjà lui, qui, jour après jour, errait dans les couloirs de l'Université en poussant un chariot, un seau rouge dans lequel barbotait serpillière et détergents, pour nettoyer les salles du premier étage de l'aile B. Invisible de tous et même des secondes : c'était un naufragé du temps.

Ses pas s'estompèrent dans le couloir. Nous reprîmes bien vite la répétition.

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Published by Joël Bloch - dans Chronique
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Qui suis-je ?

"J'étais celui qui avait plusieurs visages. Pendant les réunions, j'étais sérieux, enthousiaste et convaincu ; désinvolte et taquin en compagnie des copains ; laborieusement cynique et sophistiqué avec Marketa ; et quand j'étais seul (quand je pensais à Marketa), j'étais humble et troublé comme un collégien. Ce dernier visage était-il le vrai ? Non. Tous étaient vrais : je n'avais pas, à l'instar des hypocrites, un visage authentique et d'autres faux. J'avais plusieurs visages parce que j'étais jeune et que je ne savais pas moi-même qui j'étais et qui je voulais être."

Milan Kundera, La plaisanterie



"Si tu étais une particule, tu serais un électron : tu es petit et négatif."


Grégory Olocco



"Tu es un petit être contrefait simplement réduit à ses fonctions vitales."


Vincent Méli