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4 décembre 2005 7 04 /12 /décembre /2005 12:33
Tout était fini pour Elodie. Tout. Elle pénétra dans la salle de bain avec cette idée brillante et précise qui sonnait dans son crâne avec une justesse lumineuse, celle d’un grand sabre aiguisé, étincelant et poli, tranchant le voile de sa torpeur. Ses yeux s’arrêtèrent sur la lame usagée du rasoir de Térence. Hésitèrent. Non. Malgré la clairvoyance démoniaque qui élevait son âme au-delà du matériel, la compréhension surnaturelle de la vacuité du tout, de l’inexistence du temps et de l’omniprésence du néant, elle ne pouvait se résoudre à ce moyen-là : le réflexe fondamental du vivant persistait en elle, à savoir minimiser la douleur. Même si celle-ci devait durer un instant nul à l’échelle du temps. Vite, il fallait se dépêcher avant que l’illusion ne reprenne ses droits. Elodie ouvrit l’armoire de toilette, balaya en trombe et sans ménagement les produits de beauté, crèmes nourrissantes Clarins, baumes revigorants La Roche Posay, shampoings Garnier et compléments L’Oréal, rouges à lèvres Lancôme, cotons, de-makup. Les tubes et flacons crépitèrent par terre, vite, l’heure n’est plus au rangement, il faut profiter de cette accalmie, de ce rayon de lucidité pour en finir maintenant tout de suite, mascara Gemey, vite, fond de teint Accord Parfait, avant que l’angoisse insupportable ne lui griffe à nouveau les entrailles, vite, sur la seconde étagère, vite, Herbal Essence, Tricotissu chair, bétadine et…

Bétadine ?

Non.

Vite, alcool à 70°C, non, Uridoz non, vite Inipomp non, Lexomil ?, elle agita la boîte, plus assez, pas assez puissant, diantalvic non vite vite vite Topalgic non Dolko non Prozac surtout pas pastilles rennie non vite vite Biquinol non Rhinadvil et puis quoi encore vite Efféralgant non Voltarène non Xolaam non non et non, Stilnox…

Stilnox ?

Elle hésita.

Non !, elle reprit sa course effrénée, Aspégic 500 non, 1000 non, Ginseng non Doli Rhum non Lovenox non Duspatalin non Larozcorbyne non Humex non !, Ixtrim non Takadol non  Mopral non Tranxène pas assez puissant Euphytose bien sûr que non merde merde merde Inipomp non Divarius non non et n…

Elle avait trouvé. Ses bras retombèrent lentement. Le souffle court, elle savoura d’un regard de gratitude presque amoureux son sauveur : un flacon intact et vierge de 200 millilitres d’Atarax. Elle en caressa le verre. Le souleva avec précaution, et, toujours le flattant, le porta délicatement à ses lèvres, sourire confiant, pour le gratifier d’un long baiser d’amants. Hydroxyzine dichlohydrate. Excipients à effet notoire : lire la notice à l’intérieur. Toi et moi nous allons faire l’amour mon chéri. Elle se retourna, posa avec une lenteur cérémoniale la bouteille au bord du lavabo. Ramassa un à un les articles qu’elle avait fait tomber, pour les ranger avec une précision névrotique à leur emplacement exact. Elle referma les deux portes de l’armoire de toilette, caressa celle-ci avec affection. Tiens, il y a un peu de poussière. Oh oui, je vais faire une dernière fois la poussière. Elodie alla chercher dans la cuisine le nécessaire, astiqua consciencieusement l’armoire, ses rebords inaccessibles en se juchant sur une chaise. Voilà, c’est parfait. Finalement mieux fait que par Ingrid. Ingrid travaille vite mais manque d’application dans les détails. Ce n’est pas faute de lui avoir reprocher. Elodie remit la chaise en place, en prenant soin de positionner précisément les quatre pieds sur les marques laissées sur la moquette. Un tout petit peu plus à gauche. Là, voilà, c’est parfait. Elle retourna dans la salle de bain, fit face au grand miroir et porta sur elle un regard étranger. Elle découvrit son visage pour la première fois. Et la dernière fois. Un visage hagard et fatigué, aux yeux sombres injectés de sang j’adore tes yeux sous des paupières gonflées à force de pleurer. Elle fit un effort pour sourire de son large sourire j’adore ton sourire mais ne parvint qu’à produire une grimace absurde, découvrant les trente-deux os saillant de son squelette qu’elle sentait frémir sous sa chair. Mon squelette a-t-il la même blancheur parfaite ? Elle retira son tee-shirt pour découvrir son opulente poitrine j’aime quand tu frottes tes seins sur moi qu’elle contempla avec une fixité naïve. Ses deux tétons j’aime faire tanguer tes tétons sous ma langue lui renvoyaient le même regard morne. Elle s’étonna de voir sa gorge se soulever au rythme aberrant de sa respiration, sa jugulaire palpiter sur son cou j’aime enfouir mon visage dans ton cou, autant de signes de la vie qui l’animait encore j’aime respirer ton corps alors que tout en elle, au dedans d'elle, avait déjà basculé de l’autre côté. Elle jeta un coup d’œil oblique sur son portable muet depuis cinq jours. Il ne rappelait pas et ne rappellera pas. Elle brossa ses cheveux de jais, hirsutes et rebelles le vent t’est cheveux avec lenteur. Voilà, c’est parfait.

J’ai envie d’un dernier bain. Bien chaud.

Elle fit couler un bain bien chaud. Elle ajouta des perles de mousse parfumée à l’amande douce. Quatre. Pendant que l’eau coulait, elle se déshabilla complètement, passa au salon en appréciant la caresse de l’air sur sa peau satinée j’aime le goût de ta peau pour choisir dans la bibliothèque un dernier livre. Son doigt parcourut les tranches et s’arrêta sur un petit ouvrage, Novecento : pianiste, 90 petites pages, dont elle lut rapidement le résumé. C’est exactement ce qu’il me faut. Dans la salle de bain, la mousse gonflait. Cédant à l’habitude, elle peina une ultime fois à fermer le loquet de la porte, je n’aurai plus à le changer, disposa cérémonieusement le flacon d’Atarax et le livre au bord de la baignoire.

Depuis cinq jours, Elodie ne dormait plus, ne mangeait plus, fumait, se brûlait la rétine à garder les yeux ouverts. La fatigue extrême avait progressivement étendu son champ de conscience, elle percevait l’absurdité sous-jacente de l’existence. Son esprit avait bouclé sur l’idée du vide et de la mort : elle était traversée par le courant total du néant. Partout dans la rue, les chairs se liquéfiaient sous son regard pour révéler les squelettes qui tombaient à leur tour en poussière : le temps avait emboîté ses secondes successives en un seul instant multiple et parallèle insoutenable pour un mortel. L’issue funeste qu’elle préparait avec une application stupide, comme un funambule concentré sur son fil, n’était pas un acte de désespoir mais la seule solution logique pour apaiser ses sens en éveil. Elle communiait en cette seconde éternelle avec tous les miséreux de la planète nés dans l’omniprésence de la mort. Ces enfants nigériens affamés se croient malheureux, mais ils ont finalement de la chance : la réalité ne leur ment pas, à eux. Pas de déception. Elodie se sentait flouée par le vernis de sa vie à Neuilly. Ce vernis écaillé, elle ressentait une soif inextinguible pour l’immobilisme rassurant des atomes et la quiétude de l’oubli. D’autant qu’il n’avait pas rappelé. Et ne rappellerait jamais. Elle éteignit son portable d’une pression prolongée sur le bouton adéquat. Tout était fini.
Frissonnante, elle glissa son pied dans l’eau, savourant le contact pétillant de la mousse, la chaleur savonneuse du bain. Elle y glissa son corps comme dans un écrin. Ses muscles se dénouèrent. Elle soupira d’aise avant de dévisser le bouchon, porta le goulot à son sourire béat.

Hésitation.

Suite

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Published by Joël Bloch - dans Novecento
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commentaires

Sok 09/12/2005 20:09

Oups bis :)

L'Affreux Jojo 08/12/2005 13:26

Greg, c'est pas parce que je t'ai déjà fait lire la suite que tu dois déflorer le suspens pour tout le monde !

Grégory 08/12/2005 13:23

C'est pas fini, évidement. Elle va lire le livre et il va se passer un truc de ouf, genre des extraterrestres viennent et lui demande de leur apprendre une prise secrète de catch (ou un truc du genre).

Biquette 08/12/2005 08:46

C'est fini ou c'est pas fini?

L'Affreux Jojo 06/12/2005 17:40

Merci à Elodie pour la description minitieuse de son armoire de toilette...

Qui suis-je ?

"J'étais celui qui avait plusieurs visages. Pendant les réunions, j'étais sérieux, enthousiaste et convaincu ; désinvolte et taquin en compagnie des copains ; laborieusement cynique et sophistiqué avec Marketa ; et quand j'étais seul (quand je pensais à Marketa), j'étais humble et troublé comme un collégien. Ce dernier visage était-il le vrai ? Non. Tous étaient vrais : je n'avais pas, à l'instar des hypocrites, un visage authentique et d'autres faux. J'avais plusieurs visages parce que j'étais jeune et que je ne savais pas moi-même qui j'étais et qui je voulais être."

Milan Kundera, La plaisanterie



"Si tu étais une particule, tu serais un électron : tu es petit et négatif."


Grégory Olocco



"Tu es un petit être contrefait simplement réduit à ses fonctions vitales."


Vincent Méli