Le menton d'Elodie trembla imperceptiblement. Elle poursuivit la lecture. La poisse. Toute une éternité là-haut, au Paradis, avec deux mains droites. (D'une voix nasale.) Allez maintenant on va faire un beau signe de croix ! (Il commence à le faire mais s'arrête. Il regarde ses mains.) Je ne peux pas vous dire combien de temps. Tu ne sais jamais laquelle utiliser. (Il hésite un instant, puis fait un rapide signe de croix avec les deux mains.) Mais quand même Docteur, est-ce que cela se chiffre en semaines ? En mois ? En années ? Toute une éternité, des millions d'années à passer pour un débile. (Il refait le signe de croix à deux mains.) Elodie gratta nerveusement le pansement sur son avant-bras. Ses jambes s'agitèrent sur son lit. L'enfer. Au Paradis. Pas de quoi rire. Son cerveau ne semble pas avoir subi de dommages, elle est en état de choc. Nous allons la garder et faire tout ce que nous pourrons, mais personne ne peut répondre à votre question. (Il se tourne vers les coulisses, s'arrête un pas avant de sortir, se tourne de nouveau vers le public : il a les yeux qui brillent.)
Personne. Bien sûr... mais quand même, tu imagines, Elodie tourna la page cette musique ?... Elodie émit un bref rire qui claqua comme un coup de fouet. Qu'est-ce qu'elle a ? Elle peut nous entendre ? avec des mains-là, avec deux mains droites, deux... Vite, sortez et appelez l'infirmière ! évidemment, à condition qu'il y ait un piano... VITE ! Les mâchoires d'Elodie s'entrechoquèrent dans un claquement lugubre.
(Il redevient sérieux.)
C'est de la dynamite que tu as sous les fesses, mon frère. Lève-toi et va-t'en. C'est fini. C'est fini pour de bon cette fois. "
(Il sort.)

FIN.

Elodie lança le livre dans la pièce, son corps sans âme se révulsa, un piaulement animal jaillit de ses lèvres hébétées, scandé sur un rythme primitif, celui des balancements de son corps en sueur sur son lit.
Tout va bien Elodie. Je ne sais pas si vous pouvez m'entendre mais tout va bien. C'est la fin c'est la fin je ne veux pas c'est la fin c'est la fin c'est la fin... répondit-elle d'une voix blanche, plainte lancinante adressée au vide. Ses yeux fixaient une réalité disloquée dans laquelle le docteur Cardin ne prenait part, pas plus que cette chambre exiguë.
Térence réapparut avec Carole, l'infirmière toute sourire. C'est ma petite princesse ! Elle ramassa le livre, 90 pages cornées et usées, le rendit à Térence qui lui tendit en échange un imposant carton Amazon. C'est la fin c'est la fin c'est la fin c'est la fin c'est la fin c'est la fin c'est la fin.... Mais non princesse ce n'est pas la fin ! J'ai un nouveau livre pour toi. Je suis sûr que tu vas l'aimer. L'infirmière ouvrit le carton et prit un des multiples exemplaires identiques. Voilà pour ma petite princesse. Carole referma les mains d'Elodie sur le roman, le plaça devant son regard vide. Elodie, du fond de son monde, lut le titre. Novecento : pianiste. Son visage s'illumina, ses doigts avides agrippèrent la couverture. Les balancements de son corps ralentirent. La mélopée faiblit et mourut. Elle s'endormit avec la béatitude d'un enfant choyé par ses parents.
Les trois autres sortirent sans bruit.

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Commentaires

Cet épilogue a été compris par 50% de son comité de lecture...
Commentaire n°1 posté par Joël le 18/12/2005 à 08h37
moi, je n'ai rien compris mais j'ai eu des frissons quand même...
Commentaire n°2 posté par Biquette le 18/12/2005 à 10h47
je suis un peu perdu... par contre l'atmosphère créer par la modification des caractères très très bon !
Commentaire n°3 posté par jean-michel le 18/12/2005 à 19h41
J'hésite entre donner une explication complète ou laisser le flou. C'est vrai qu'après tout, cela ne me dérange pas plus que cela que l'on ne comprenne pas. Mais un peu quand même. A la manière d'une mise en scène théâtrale qui balise des "espaces" différents (un salon, une rue, etc.) avec des éleménts de décor très simples, il y a de manière assez flagrante 3 types de police utilisés : normal, gras, et italique. Ca paraîtra peut-être plus clair (je dis bien : peut-être) si on désentrelace ces phrases qui correspondent à des "espaces" différents. Maintenant, à la question "Tu comprends quoi ?", une certaine Elodie m'a ressorti précisément tout ce que je voulais exprimer (sauf un truc).

Bon. Je commence à croire que ce commentaire n'est pas des plus clairs non plus... Autant se taire...
Commentaire n°4 posté par L'Affreux Jojo le 19/12/2005 à 09h55
Si vous insistez, je peux le dire... :-)Mais relisez encore, vous comprendrez, c'est encore meilleur quand on découvre seul je trouve.
Commentaire n°5 posté par Elodie le 19/12/2005 à 09h59
HELP !!!
Commentaire n°6 posté par Biquette le 20/12/2005 à 10h32
Je donnerai l'explication dans une lettre spéciale aux abonnés.
(Il faut bien que l'abonnement donne des bonus...)
Commentaire n°7 posté par L'Affreux Jojo le 20/12/2005 à 10h53
Alors, en fait , il a voulu montrer que... et surtout... Oh, mais j'aurais bien aimé être la révélatrice !!! Non, je ne peux pas faire ça, c'est tellement chouette de recevoir tes newsletters... :-)
Commentaire n°8 posté par Elodie qui aime les Newsletters et qui les recomma le 20/12/2005 à 18h25

Qui suis-je ?

"J'étais celui qui avait plusieurs visages. Pendant les réunions, j'étais sérieux, enthousiaste et convaincu ; désinvolte et taquin en compagnie des copains ; laborieusement cynique et sophistiqué avec Marketa ; et quand j'étais seul (quand je pensais à Marketa), j'étais humble et troublé comme un collégien. Ce dernier visage était-il le vrai ? Non. Tous étaient vrais : je n'avais pas, à l'instar des hypocrites, un visage authentique et d'autres faux. J'avais plusieurs visages parce que j'étais jeune et que je ne savais pas moi-même qui j'étais et qui je voulais être."

Milan Kundera, La plaisanterie



"Si tu étais une particule, tu serais un électron : tu es petit et négatif."


Grégory Olocco



"Tu es un petit être contrefait simplement réduit à ses fonctions vitales."


Vincent Méli

 

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