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8 janvier 2006 7 08 /01 /janvier /2006 20:41
Avertissement : cette nouvelle est à déconseiller aux mères de famille pratiquantes, aux poètes lyriques, aux personnes âgées de moins de 16 ans, aux femmes enceintes, aux âmes romantiques, aux personnes non pourvues d’un sens de l’humour typiquement masculin dans son amour de la destruction descendant dans les tréfonds du 5ème degré, aux couples amoureux, aux gens heureux, ainsi qu’aux personnes âgées de plus de 15 ans. En réalité, cette nouvelle n’est pas recommandée. Particulièrement aux enfants croyant encore au Père Noël.

*

Ding !
- C'est prêt.

Doug transperçait son hôte d'un regard fixe. Celui-ci se tortilla dans un gémissement étouffé. Doug renifla bruyamment, souleva son énorme carcasse de 260 livres dans un raclement de chaise. Il manquait d'exercice. Plus exactement, déplacer sa masse obèse dans les trois pièces de sa petite masure constituait son seul sport, ça et conduire son SUV Ford Explorer kaki acheté d'occasion voilà maintenant cinq ans à Pete, le garagiste de la ville. Un brave type ce Pete, toujours prêt à rendre service : il lui assurait l'entretien pour une poignée de dollars. Sûrement parce qu'il n'avait pas la conscience tranquille après avoir vendu une telle épave, rouillée de partout, aussi cher. Mais quand même, rien ne l'obligeait et c'était plutôt chic de sa part. Doug ne se baladait plus avec son 4x4 sur les chemins de terre depuis longtemps, il ne sortait dorénavant que rarement, uniquement pour faire son ravitaillement dans la vallée. Il hachait également du bois au début de l'hiver, une fois par an. Autant dire que tout cela ne le musclait pas beaucoup. Son visage déjà rougi par la chaleur que dégageait la cheminée vira au cramoisi sous l'effort. Sa transpiration redoubla, les gouttes salées dégoulinèrent sur sa peau grasse dans les renflements adipeux de son cou. Son mouvement agita les miasmes de sueur, de vomis et de merde que son corps et ses vêtements exhalaient, au point de le gêner lui-même. Il émit un long pet sifflant et la pièce s'emplit d'une puanteur nauséabonde. Sa face poupine se plissa de dégoût comme celle d'un vieux bouledogue, il torcha son nez d'un revers de manche sale, et claudiqua jusqu'à la cuisine. Ses jambes boudinées dans sa salopette raidie par la crasse écartaient violemment les objets en tout genre qui jonchaient le sol : des bibelots ringards, le trophée de chasse qu'il avait gagné à l'été 93, des raquettes de marche trouées, des bouteilles de bière vides, un tournevis cruciforme, d'autres outils variés, une bible, des bouteilles de Bourbon vides, un cadre renfermant une photo de mariage de ses parents en noir et blanc, un bâton de ski, il avait perdu le deuxième, un piège refermé sur un rat mort depuis près de trois mois, l'ébauche d'une niche pour Rodolphe commencé l'été dernier avant qu'il ne se fasse écraser... Il regarda stupidement ce fatras. Il s'était dit un jour qu'il faudrait ramasser tous ces objets, les jeter ou les ranger sur les étagères qu'il avait bricolées l'année dernière. Il restait à les poncer, elles étaient hérissées d'échardes. Il s'était même penché une fois, décidé à nettoyer tout ce bazar mais s'était bien vite redressé tout essoufflé. Il était devenu trop gros. Payer Gloria pour faire un coup de ménage ? Cette pute vissée au comptoir du Hollywood Tex Mex n'avait plus voulu remettre les pieds chez lui depuis qu'il l'avait tâtée un peu trop fort. Elle en avait été quitte ce soir-là pour une joue tuméfiée. Il l'avait dédommagée en allongeant trois billets supplémentaires, mais elle n'avait rien voulu savoir et avait juré de prévenir les flics. S'étaient donc ajoutées à l'addition une lèvre fendue sur une dent cassée. Le goût du sang lui avait fait passer celui des menaces, elle avait déguerpi en empochant la monnaie : c'était il y a neuf mois, la police n'était jamais montée jusqu'au chalet et Doug n'avait plus baisé. Les objets resteront par terre jusqu'à nouvel ordre et au final, cela ne gênait personne. Et c'est tout.

La cuisine était lumineuse : une grande fenêtre dessinait un large rectangle blanc dans lequel des flocons gros comme des bourdons s'agitaient devant le paysage boisé de la montagne. Doug pouvait contempler de longues heures ce panorama immobile en tétant sa bouteille de Jack Daniel's. Il aimait le calme, cela l'apaisait ; progressivement, son esprit s'emplissait de la quiétude des lieux et son corps de la chaleur de l'alcool. Cela purgeait son agressivité. Il oubliait tout. C'était bien. Aujourd'hui, le silence désertique était seulement troublé par le vrombissement des mouches au-dessus de la pile d'assiettes sales dans l'évier, le crépitement des bûches dans la cheminée et le couinement de la chaise de l'autre salopard dans la pièce d'à-côté. Les mouches s'envolèrent à son approche, il prit une assiette dans laquelle des miettes de viande avariée avaient durci avant de se recouvrir de moisissure. La pile de vaisselle usagée puait la charogne. Il rinça l'assiette d'un jet d'eau tiédasse, la frottant du plat de la main, et ouvrit le four micro-ondes. Un jus épais goutta par terre. Doug engouffra sa pogne dans le four, agrippa la masse de viande humide et la jeta dans le plat. Laissant l'appareil ouvert, il fit le trajet en sens inverse et se rassit pesamment en face de son convive.

- T'en veux pas ?
- ...
- T'es sûr qu't'en veux pas ?
- ...

Doug criblait l'homme d'un regard venimeux. Son immobilité évoquait un cobra prêt à jaillir pour tuer. L'autre se tortilla de plus bel.

- T'es con. T'aurais b'soin d'prendre des forces.

Doug s'enfila une large rasade de Whisky, essuya sa bouche d'un revers de main, passa sa langue râpeuse sur ses lèvres gercées. Il saisit la viande dans ses doigts, petits boudins noircis de crasse. Le morceau était cru, froid et sanguinolent, parsemé de tâches foncées indiquant une cuisson partielle. Doug cisailla péniblement avec ses dents un grand morceau. L'effort crispa sa face couperosée graisseuse de sueur. Le jus écarlate roula sur son menton replet, rebondit sur les plis de sa gorge pour dégouliner sur sa peau aqueuse, sous son pull. Le spectateur réprima sa nausée, et, malgré son dégoût, regardait avec fascination cette atroce scène.

- T'es vraiment con : c'est bon.

Morceau après morceau, fixant toujours son invité, Doug mastiquait laborieusement la chair tendineuse qui dégorgeait de ses lèvres blêmes toujours plus de sang en glougloutant. Un filet de morve verdâtre agglutinée au bout de son nez épaté coula lentement, comme une araignée descendant son fil. Doug finit la viande et suçota chacun de ses doigts avant d'émettre un rot sonore. Il frotta son cuir chevelu croûteux, tapota son énorme bedaine.
- J'ai encore faim. Bouge pas, j'vais aller m'en r'couper un bout.
Raclement de chaise, son visage cramoisi s'empourprant davantage, Doug se releva, ramassa le manche posé par terre, se redressa et se dirigea vers la porte d'entrée. La lame émoussée de la hache à bois, constellée de rouille et maculée de sang, traînait par terre à sa suite dans un crissement lugubre. L'homme le suivait de ses yeux agrandis par l'horreur jusqu'à ce que Doug le dépasse. La porte grinça et se referma. L'homme éclaboussa la pièce de coups d'oeil paniqués, la table devant lui, les objets, les ustensiles, cherchant quelqu'un ou quelque chose susceptible de lui venir en aide. Un coup sourd lui parvint de l'extérieur. Un autre. Un craquement obscène d'os et de cartilage hérissa sa chevelure d'argent. Il gigota sur sa chaise en gémissant. Coup sourd. Coup sourd. Courant d'air glacé, Doug rentra tout essoufflé en maugréant.

- Coriace le bestiau.

Doug reposa la hache contre la porte. Son autre main pétrissait une grosse poignée de viande crue et sanglante. Il alla à la cuisine l'enfourner dans le four micro-ondes, positionna la molette sur dix minutes et enfonça le bouton Start. Le four vrombit. Quelques mouches prisonnières éclatèrent comme du pop corn. Doug revint, remit une bûche dans l'âtre, s'assit, gratta l'acné purulent galopant sur son front et lâcha un pet gras. L'odeur pestilentielle flotta bientôt dans la pièce déjà irrespirable.

Silence.

- Tu comprends pas, hein ?

L'homme déglutit.

- CHAQUE ANNEE J'TE FAIS TA FETE, CHAQUE ANNEE J'TE BUTE MAIS CHAQUE ANNEE TU R'VIENS ! TU CROIS QU'TU PEUX GAGNER CONTRE MOI C'EST CA ?

La voix de Doug était dévorée de folie. La bouche de l'homme se dessécha tandis qu'il faisait des signes affolés de dénégation. L'effroi luisait sur sa figure livide. Doug le contemplait sans pitié, avec une implacable froideur. Il fouilla le sol à ses pieds. Avec la maladresse d'un enfant de trois ans, il aligna sur la table devant lui une paire de ciseaux, un économe, un couteau émoussé et une perceuse électrique. Il reprit d'une voix basse, d'autant plus menaçante.

- Pas grave. T'aimes bien morfler, tu vas morfler.

En face de lui, à côté de sa hotte pleine de paquets, dans son grand et chaud habit rouge, le visage enfoui dans une barbe blanche broussailleuse, ligoté à la chaise et bâillonné, le vieil homme jetait des regards suppliants. Doug s'empara de l'économe, extirpa une épluchure de pomme de terre séchée des deux lames rouillées.

- T'es descendu du ciel, mon p'tit père, t'es pas prêt d'y r'tourner.

Suite

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commentaires

Elodie 11/01/2006 12:23

Moi c'est les fourmis que je traumatisais. Je voulais tester leur capacité à être "solidaire". Donc je repérais 2 fourmis plutôt proches l'une de l'autre, que l'on pouvait supposer "amies".
J'en attraper une à l'écart et l'écraser à moitié. Il était important qu'elle soir blessée mais pas morte. Donc une partie bougeait encore. Je la mettais délicatement sur une feuille et la balançais à proximité de sa copine.
Et j'attendais. Si la copine fuyait laissant la blessée mourir sans remords (je le supposais ça aussi), et bien la fourmi lâche moourait directement sous ma chaussure, non mais...
J'avoue qu'en plusieurs années de torture, peu de fourmis ont été solidaires, et j'ai été parfois obligée d'abréger les souffrances de ma malheureuse abandonnée.
 
Voilà, pardon, je me suis étendue sur cette histoire qui n'a pas d'autre intérêt que d'avoir probablement soulager ma conscience.

L'Affreux Jojo 11/01/2006 10:58

C'est peut-être le meilleur commentaire que je pouvais attendre, merci. Il fallait bien que je rejustifie le nom de ce site :-)J'espérais réveiller la fascination morbide du sale garnement qui torturait des mouches, qui sommeille encore en chacun de nous. En tout cas au fond de moi. (Au fond, j'insiste, je ne ferais pas de mal à une mouche, au sens premier du terme.)

Nirm 11/01/2006 10:50

Effectivement on s'y croirait (hélas pour mon pylore qui a le plus grand mal à empêcher mon estomac de se déverser dans mon oesophage). J'adore la partie sur la viande mal cuite, beurk. En bref, un mélange de jubilation et de répulsion qui fait que je ne sais pas trop si j'espère ou si je redoute la 2ème partie... Les deux à la fois probablement.

L'Affreux Jojo 10/01/2006 10:10

A ceux qui ont eux du mal à lire cela :1 - je vous déconseille de lire la suite : si on ne fait pas les choses à fond cela ne sert à rien.2 - je pense que les personnes qui écrivent des trucs atroces sont ceux qui se marrent le plus. Evidemment, il vaut mieux être celui qui tient la plume que celui qui se prend le texte en pleine face.

Elodie 10/01/2006 10:07

Bon, c'est sûr là, tu veux me faire gerber ?
Non, mais c'est très bien, sauf que j'ai vraiment eu des hauts le coeur... Mais c'est très sympa à lire (sérieusement), ça se visualise parfaitement, on sentirait presque les odeurs...
 
Bon, faut que j'aille régurgiter.

Qui suis-je ?

"J'étais celui qui avait plusieurs visages. Pendant les réunions, j'étais sérieux, enthousiaste et convaincu ; désinvolte et taquin en compagnie des copains ; laborieusement cynique et sophistiqué avec Marketa ; et quand j'étais seul (quand je pensais à Marketa), j'étais humble et troublé comme un collégien. Ce dernier visage était-il le vrai ? Non. Tous étaient vrais : je n'avais pas, à l'instar des hypocrites, un visage authentique et d'autres faux. J'avais plusieurs visages parce que j'étais jeune et que je ne savais pas moi-même qui j'étais et qui je voulais être."

Milan Kundera, La plaisanterie



"Si tu étais une particule, tu serais un électron : tu es petit et négatif."


Grégory Olocco



"Tu es un petit être contrefait simplement réduit à ses fonctions vitales."


Vincent Méli