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15 janvier 2006 7 15 /01 /janvier /2006 12:50
Avertissement : cette nouvelle est à déconseiller aux mères de famille pratiquantes, aux poètes lyriques, aux personnes âgées de moins de 16 ans, aux femmes enceintes, aux âmes romantiques, aux personnes non pourvues d’un sens de l’humour typiquement masculin dans son amour de la destruction descendant dans les tréfonds du 5ème degré, aux couples amoureux, aux gens heureux, ainsi qu’aux personnes âgées de plus de 15 ans. En réalité, cette nouvelle n’est pas recommandée. Particulièrement aux enfants croyant encore au Père Noël.

*
Ding !
- Déjà ?!

Le corps secoué de tremblements convulsifs peinant à respirer sur lequel Doug était assis ne parvenait à ébranler sa masse. Il se remit laborieusement sur pieds, enjamba la chaise renversée, piétina les touffes argentées de la barbe rougie éparpillée au sol et reposa l’économe sur la table. Ses lames bourbeuses de chair crue disparaissaient sous les filaments blancs et pourpres emmêlés. Doug barbouilla de grenat sa salopette en y essuyant ses mains poisseuses.

- Toujours sûr qu’t’en veux pas ?

Une indicible terreur nichée dans des yeux roulant dans leur orbite lui répondit. Un râle perpétuel, animal et sibilant, jaillissait des lèvres du vieil homme, lèvres dont la nouvelle absence découvrait des dents jaunies claquant sur une vieille chaussette de laine sale engoncée jusqu’au fond de sa gorge. Par delà la puanteur rance du vêtement, par delà les remugles abjectes de son bourreau, l’odeur insoutenable de sa propre viande suffoquait les narines du malheureux.

- T’es vraiment un sale con.

Doug bailla. Il ramassa son assiette, se retourna et nonchalamment, pesamment, boita vers la cuisine. Des taches noirâtres maculaient la porte opaque du four. A l’intérieur, la graisse grésillait sur des zones cuites et durcies, tandis que le reste du morceau demeurait cru. Doug fronça les sourcils : à côté de la viande, çà et là, des ailes et quelques collections de fines pattes dépassaient de petites flaques brunes en ébullition. Doug cligna des yeux. L’odeur de viande putride tiède agressa soudain sa glotte, une bouffée de transpiration angoissée hérissa sa nuque. Un gargouillement douloureux secoua son estomac. Il eût à peine le temps d’atteindre l’évier pour vomir un jet bouillonnant, chaud et grumeleux sur la pile d’assiettes sales. Doug se redressa.

- Putain d’merde. C’te putes de mouches m’ont définitivement coupé l’appétit.

Doug essuya sa bouche d’un revers de manche raide, actionna le robinet pour rincer la vaisselle. Gêné lui-même par les relents fétides, il consentit à ouvrir la fenêtre. La bise glaciale s’engouffra dans la cuisine, renouvelant l’air vicié. Doug inspira et expira profondément des goulées fraîches et pures. La tension dans ses épaules s’évanouit. J’vais p’t être attendre avant d’remanger, murmura-t-il.
Il retourna dans le salon. Les violentes convulsions du vieil homme s’étaient calmées, son regard s’était lustré d’une fixité vide où la raison se diluait. Son râle s’était affaibli, ses mâchoires mâchonnaient une litanie stupide.

Doug s’immobilisa. Quelque chose n’allait pas. La chaise n’était pas au même endroit. Non, cela pouvait s’expliquer par les secousses paniquées de cet empaffé un tantinet douillet. Il y avait autre chose. Doug darda avec intensité l’homme presque immobile au sol. Des pieds ligotés au siège jusqu’à la tête. Les mains attachées disparaissaient derrière le dossier, contre le sol. Il était devenu difficile de lire une émotion sur les restes de son visage. Non, il devait se faire des idées. Doug tira une chaise et s’assit à côté du supplicié. Il piocha au hasard un petit paquet bariolé de la hotte d’osier, qui lui parût anormalement léger. Langue pincée au coin de la bouche, il le dépiauta avec l’impatience d’un enfant et ouvrit les pans du carton.

- Mais qu’est-ce que… ?

Le paquet était vide. Doug s’empourpra, chiffonna le tout et s’empara d’un autre paquet plus gros, d’une autre couleur, pareillement léger. Vide aussi. La colère inonda ses veines.

- Tu t’fous d’moi ?

De prendre un autre paquet rageusement, puis un autre, rageusement, jusqu’à ce que la hotte soit vide. Le sol était couvert d’une dizaine de cartons et de papiers cadeaux déchirés.

- TU TE FOUS DE MOI ?!

De nouveaux spasmes terrifiés agitèrent le corps gisant du vieil homme. Doug agrippa sa perceuse à moteur Bosch PSB 500 RE dotée d’une mèche à bois de douze millimètres de diamètre. L’homme esquissa un mouvement mais Doug se jeta sur lui, rebondissant lourdement sur l’abdomen et coupant sa respiration. La pression du dossier sur ses mains attachées produisit un crissement de gâteaux secs écoeurant. La gorge écarlate et veineuse de l’homme enfla mais les hurlements moururent contre la chaussette moisie. Les yeux en larmes, terrorisés, exorbités et fous de douleur cherchaient une lueur d’humanité sur le visage furibond et violacé penché sur lui. Chaque particule de son corps, chaque parcelle de son âme imploraient pitié.

- PUTAIN TU VAS VRAIMENT LE REGRETTER ! TOUS LES ENFANTS EN AVAIENT ! TOUS !

A travers le vêtement rouge, Doug piqua le foret sous la clavicule de l’homme qui se trémoussait en vain sous la masse trop lourde. Une tache sombre grandit dans l’entrejambe du malheureux, tandis qu’une odeur acide d’urine se répandit. Doug pressa la gâchette. Le moteur vrombit.

- TU CROIS QU’TU SOUFFRES ? TU CROIS QU’TU SOUFFRES ?! ET MOI TU SAIS C’QUE J’AI VECU ? TU SAIS P’T’ETRE C’QUE C’EST QU’LE DESESPOIR ? TOUS LES ANS J’TE D’MANDAIS UN BIG JIM ! TOUS LES ANS ! ET AUJOURD’HUI TU VIENS M’NARGUER AVEC DES PAQUETS VIDES ?

Les vociférations couvraient le bruit de la perceuse mais les oreilles du martyr restaient sourdes : il avait perdu connaissance. Doug relâcha la gâchette et essuya son visage détrempé. Sa salopette était mouchetée de sang et de débris d'os. Ignorant le malaise de sa victime, il repiqua sa mèche dans le manteau, au milieu du sternum. Celle-ci se ficha dans un obstacle solide.

- Qu’est-ce que… ?

Doug reposa l’engin, saisit les deux revers du vêtement par le col et d’un geste sec, arrachant les gros boutons blancs, découvrit le torse velu du vieil homme. Suffocant, les narines gorgées de sang, sa tête roula et ses paupières clignèrent. Doug demeura interdit.

- Mais… Qu’est-ce que c’te saloperie ?

Suite

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commentaires

L'Affreux Jojo 17/01/2006 17:17

Il faut s'en garder sous le pied pour la suite. Quant à l'avertissement, je l'ai également rajouté sur la première partie en fait.

Guilain 17/01/2006 17:08

Avec tous ces avertissements, je m'attendais à pire. Je dois être un de ces esthetes gastronomes dont la particularité est de s'émouvoir  plus à l'idee qu'on morve quand on mange qu'à celle de se prendre une meche de douze dans la clavicule.Le fait qu'il ait toujours ses paupières est une autre preuve de legerete soit dit en passant. L'absence de levre etait du meilleur gout en revanche.

L'Affreux Jojo 16/01/2006 13:57

Après un bon confit de canard mayonnaise et une charlotte au chocolat trempée dans du café au lait, moi j'trouve que ça se lit tranquille en fumant un cigare...

Nirm 16/01/2006 13:50

Et tu pourrais rajouter : "déconseillé aux gens qui sortent de table". En attendant le suspense est à son comble !!

Qui suis-je ?

"J'étais celui qui avait plusieurs visages. Pendant les réunions, j'étais sérieux, enthousiaste et convaincu ; désinvolte et taquin en compagnie des copains ; laborieusement cynique et sophistiqué avec Marketa ; et quand j'étais seul (quand je pensais à Marketa), j'étais humble et troublé comme un collégien. Ce dernier visage était-il le vrai ? Non. Tous étaient vrais : je n'avais pas, à l'instar des hypocrites, un visage authentique et d'autres faux. J'avais plusieurs visages parce que j'étais jeune et que je ne savais pas moi-même qui j'étais et qui je voulais être."

Milan Kundera, La plaisanterie



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"Tu es un petit être contrefait simplement réduit à ses fonctions vitales."


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