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22 janvier 2006 7 22 /01 /janvier /2006 22:34
Avertissement : cette nouvelle est à déconseiller aux mères de famille pratiquantes, aux poètes lyriques, aux personnes âgées de moins de 16 ans, aux femmes enceintes, aux âmes romantiques, aux personnes non pourvues d’un sens de l’humour typiquement masculin dans son amour de la destruction descendant dans les tréfonds du 5ème degré, aux couples amoureux, aux gens heureux, ainsi qu’aux personnes âgées de plus de 15 ans. En réalité, cette nouvelle n’est pas recommandée. Particulièrement aux enfants croyant encore au Père Noël.

*
Un long fil noir jaillissait du pantalon rouge, et, scotché à même la peau à intervalles réguliers, serpentait le long de l’abdomen jusqu’à la poitrine. A son extrémité était fixé un petit microphone noir écrasé sur lequel la mèche de la perceuse avait buté. Doug arracha le fil de la peau ruisselante de souffrance. Sous le pantalon, le micro endommagé était relié à une petite radio grésillante qui scandait faiblement cette phrase : « Père Noël écho bravo indiquez votre position, Père Noël écho bravo indiquez votre position…» Doug, hébété, écoutait en silence cette litanie. Il humecta ses lèvres striées de peaux mortes d’une grosse langue molle. Ses pupilles se dilatèrent dans ses yeux rétrécis, il bondit tout à coup, agrippa son fusil de chasse et se précipita dehors dans le froid glacial.
Il s’enfonça dans la neige et dépassa rapidement la carcasse animale couchée sur le flanc et largement éventrée. Il fit quelques pas hésitants, le visage flasque plissé sous l’effort d’observation. La lueur crépusculaire glissait sous l’horizon en chatoyant des couleurs fauves. Il se tenait immobile et tendu vers l’orée du bois, scrutant chaque branchage, attentif au moindre bruissement. Ses bottes crissant faiblement, il se déplaça lentement en cercle autour de la maison, les mains serrées sur la crosse, l’index prêt à tirer. Dans le ciel qui s’hérissait progressivement d’étoiles, la Lune blême et joufflue nimbait le paysage d’une brume spectrale. SOUDAIN UN HIBOU HULULA ! Vrombissant entre ses mains, le fusil cracha sa toux brutale de métal. L’écho de la détonation coula dans la montagne. Des oiseaux s’envolèrent avec un froufroutement laineux, tandis qu’un geyser de plumes et d’entrailles plut en une chiasse écoeurante sur le sol spongieux. Doug gloussa. Un silence mou et gluant se redéposa sur les cimes. Il reprit sa ronde et, progressant à pas de loup, la tête secouée de coups d’oeil torves, fit ainsi le tour complet du chalet. Rasséréné, il observa la radio qui continuait son inlassable mélopée. Tournant une minuscule molette, il l’éteignit tout à fait. Il progressa à reculons jusqu’au seuil de la maison.

- Apparemment y z’ont perdu ta trace, lança-t-il d’une voix forte pour être entendu à travers la cloison. Sont pas prêts d’se pointer tes lutins. Et si tu veux mon avis, z’ont intérêt à rester au Pôle, parce que Dougy, il a suffisamment de mollards pour les recevoir en beauté. T’es tout seul, mon pote. Tout seul avec ton pote qu’a bien envie d’continuer à jouer.

Doug posa son fusil devant la porte, tapa ses talons pour déneiger ses bottes et pénétra dans sa demeure. Le front livide et ruisselant, l’épaule disloquée et béante, la peau glacée et frissonnante, le vieil homme, jouant des outils au sol, s’était libéré et levé. Sa face dessinait dans ses chairs à vif et moribondes une grimace macabre. Ses dents découvertes, perdues dans la flaque tendineuse et pourpre de la partie inférieure de son visage, claquaient irrépressiblement. Sa gorge enrouée éructait des sons déments. Ses yeux étincelaient d’une fièvre d’agonie où la douleur se noyait dans la folie. Son bras gauche, dissimulé derrière son dos, tâtonnait sporadiquement tandis qu’il titubait avec la maladresse d’un ivrogne aviné de plusieurs nuits ininterrompues de beuverie.

- Tu vas où là ?

Le rire rocailleux qui secouait Doug agglutina dans sa gorge un glaire gras. Il se rembrunit lorsque le bras valide du vieil homme resurgit armé d’un petit revolver vacillant. Derrière lui, une paire de menottes jusqu’alors coincée dans le pantalon rouge tomba avec un fracas métallique au sol. Rassemblant toutes ses forces, le malheureux souleva l’arme branlante pour viser le ventre obèse tandis que son doigt brisé cherchait douloureusement la gâchette. La face bouffie se fendit d’un sourire. Avec la douceur infinie d’une mère soulevant son enfant endormi, Doug s’avança avec tendresse, saisit délicatement le revolver qu’il ôta sans aucun effort de la main tremblante du vieil homme dont les dents s’entrechoquèrent de plus bel. Doug étudia l’arme avec une patiente gourmandise. L’homme chancelant, à bout de forces, amorça un demi-tour, mu seulement par un instinct dérisoire de fuite futile.

- Mais fallait me dire que tu m’avais apporté des cadeaux !

Doug visa à bout portant le genou droit et fit feu. Dans une explosion osseuse et viscérale, sciant littéralement son appui latéral, le vieil homme s’étala de tout son long en produisant un rugissement animal. Son épaule laminée heurta violemment le plancher, lui arrachant un indicible râle. Doug cracha son gros mollard sur le dos nu et ruisselant, s’assit de toute sa masse à califourchon sur sa victime, tortura amoureusement les reins fiévreux du canon de l’arme. Ramassant fermement les cheveux blancs dans son énorme pogne, il souleva le crâne pour mieux l’écraser avec force contre le sol. Les gencives nues craquèrent dans un bruit mou et, tandis que Doug essuyait le plancher du visage flou, les dents éparpillées se plantèrent dans ses joues. Les râles se muèrent en gémissements plaintifs qui moururent bientôt en une respiration sibilante. Doug planta le revolver dans la nuque agonisante.

- Bon allez zou. Tout ça m’amuse plus trop et j’ai décidé d’être sympa.

Doug fit feu une nouvelle fois.

Suite et fin

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commentaires

L\\\'Affreux Jojo 26/01/2006 10:31

Pour l'impression que cela allait bien finir, oui, c'est un peu fait exprès ! Pour le reste, il y aura peut-être un épilogue. La torture est mon truc, oui : c'est moi qui écris :)Disons que ce qui m'intéresse, c'est le mélange de dégoût et de facination morbide que cela provoque, comme l'a dit Nirm dans un commentaire précédent : le lecteur trouve cela ignoble mais ne peut s'empêcher de continuer à lire (dans le meilleur des cas). Et, à la différence d'un film gore, il ne peut pas se détourner en se cachant le visage en attendant que cela passe : pour que cela passe, il est obligé de continuer, ou de s'arrêter. Il n'y a pas de demi-mesure.Cette nouvelle est plus pour moi l'occasion d'une exercice de style, à différents niveaux : vocabulaire de l'horreur, dissimulation d'infos au lecteur, et le jeu sur cette fascination morbide.

Elodie 26/01/2006 10:12

Alors... c'est fini ? On aurait presque pensé à un moment que ça allait terminer en Happy End Américaine avec le déboulement de la cavalerie... Tu es un peu comme ce Doug, la torture, c'est ton truc hein ?
;-)

Qui suis-je ?

"J'étais celui qui avait plusieurs visages. Pendant les réunions, j'étais sérieux, enthousiaste et convaincu ; désinvolte et taquin en compagnie des copains ; laborieusement cynique et sophistiqué avec Marketa ; et quand j'étais seul (quand je pensais à Marketa), j'étais humble et troublé comme un collégien. Ce dernier visage était-il le vrai ? Non. Tous étaient vrais : je n'avais pas, à l'instar des hypocrites, un visage authentique et d'autres faux. J'avais plusieurs visages parce que j'étais jeune et que je ne savais pas moi-même qui j'étais et qui je voulais être."

Milan Kundera, La plaisanterie



"Si tu étais une particule, tu serais un électron : tu es petit et négatif."


Grégory Olocco



"Tu es un petit être contrefait simplement réduit à ses fonctions vitales."


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