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12 février 2006 7 12 /02 /février /2006 17:06
Son cœur rata un battement. En apnée, il remua d'un geste sec la souris. Son bras s'immobilisa. Cliqua. Une roquette chuinta dans ses tripes, décolla dans son tube digestif et explosa derrière son nez, projetant une kyrielle de couleurs vives dans ses prunelles. Ses yeux embrumés de folie balayèrent les caractères flous sur son moniteur 14 pouces que les années avaient jauni. Il relut.

Et il était le seul. Le seul.

Il resta totalement fixe, hébété, yeux exorbités, pupilles dilatées et bouche stupidement ouverte. Son cœur pulsait dans sa gorge nouée, si fort que toute sa frêle carcasse en tremblait. Il respirait lentement et faiblement par le nez. Une deuxième vague d'exaltation indicible, de panique erratique mêlée, gigantesque tsunami, déferla sur son être, de ses baskets à la racine des cheveux hérissés. Toute pensée cohérente avait abandonné ses neurones saturés, les images psychédéliques, un galimatias de mots et de sensations, tournoyaient à un rythme effroyable sous son crâne, faibles déchets emportés dans le tourbillon d'une chasse d'eau. Combien de temps resta-t-il ainsi au bord de la folie ? Il sursauta. L'écran avait imprégné sa rétine d'un rectangle blanc persistant. Il cilla. Déplaça le curseur de la souris vers le lanceur Club Internet pour déconnecter le modem USR Robotics 33,6 qu'Hervé lui avait donné à la réception de sa freebox. Il arrêta son mouvement, un rire mauvais et délirant crépita, il se leva brusquement, vertige, humecta ses lèvres salées et mal rasées. Une goutte de transpiration rigola sur sa tempe, sur sa joue, lui faisant prendre conscience que ses cheveux étaient détrempés de sueur. A pas lents, très lents, volontairement lents pour calmer l'accélération diabolique de ses sens et de son cœur, il franchit les quelques mètres qui séparaient le canapé-lit de la minuscule chambre de la minuscule salle de bain. Les étagères hirsutes s'hérissaient de lotions bon marché, de produits de pharmacie en promotion. Sa main irréelle ouvrit le robinet, passa sous l'eau sans proprement transmettre la sensation glacée à son cerveau dérouté, déroute, yes, déroute. Il aspergea son visage anesthésié. La fraîcheur ouatée, distante, peina à refroidir ses traits ahuris. Il ferma les yeux. Il voyait le réseau rougeoyant du sang de ses paupières filtrer l'obscurité. Sa conscience jaillit de son corps pour décoller à une vitesse ahurissante, s'éloigna de la Terre, petite bille dans l'Univers, pour rechuter à une vitesse non moins vertigineuse, traversant l'atmosphère, les nuages, plongeant sur la France, sur Paris, dans le Xème arrondissement, dans son studio, pour retomber lourdement dans son corps convulsé. Une vague de transpiration nouvelle l'inonda, il eut à peine le temps de se courber au dessus de la cuvette pour vomir. Il riait dans ses hoquets de la réaction incongrue de son organisme. Il se redressa, hilare, se débarbouilla et se brossa les dents en tremblant. Il devait rêver. Il devait rêver. Il avait peur de retourner vérifier. Il inspira profondément. Sous ses pieds, il percevait le vrombissement de la Terre soumise à son accélération gravitationnelle collant au sol ses baskets Adidas rouges achetées en solde il y a trois ans. Il enleva ses chaussures et les regarda stupidement. Il ne parvenait plus à penser. Elles sentaient mauvais. D'un revers de semelle, il balaya les étagères pour renverser tout leur contenu au sol, brisant les flacons. Il écrasa méticuleusement du talon les tubes qui dégorgèrent sur le carrelage sale leurs liquides adipeux. Un rire dément et sporadique secouait ses mâchoires. Il tâta ses joues flasques comme celles d'un étranger, dessina en tirant la commissure de ses lèvres un sourire de clown qu'il regarda en louchant dans le miroir. Il tira la langue et fit un pied de nez à son reflet. Il sortit de la pièce, sautillant partout comme un chien fou, agrippa son portable, appela Emmanuelle, sa copine du moment. Elle répondit. Il resta muet, la bouche desséchée, humecta ses lèvres, toujours salées, toujours mal rasées, d'une langue râpeuse, cherchant les mots qui s'agglutinaient pêle-mêle et indistincts dans son cerveau. Emmanuelle s'impatientait devant un silence parfaitement identifié par le numéro appelant, qu'est-ce que tu fous Robert ?, lui, restant muet, un sourire stupide toujours flottant. Elle raccrocha, carrément énervée. Il fit claquer le clapet de son Motorola, le tapota contre ses incisives. Parcourut la liste trop courte de ses connaissances enregistrées dans le carnet. Appeler ses parents ? Ils habitaient à la campagne, à une heure et demie d'ici, venaient rarement et l'appelaient encore moins souvent. Et leur dernier passage, il l'avait appris a posteriori par sa sœur chez qu'ils avaient séjourné. La préférée. Qu'ils aillent se faire foutre. Qu'ils aillent se faire foutre, tous et toutes. Une vague de rancune acide clapota dans ses veines, vénéneuse et grisante. Il regarda son portable comme pour la première fois, prenant conscience de son ancienneté. Trop vieux ce téléphone. Il ouvrit le vide ordure malodorant et pour y jeter l'engin qui dégringola les parois verticales en ricochant dans des chocs métalliques. Il l'entendit sonné dans sa chute mais il était trop tard. Cela devait être Emmanuelle qui rappelait, mais il avait déjà entériné la décision de quitter cette conne, décision prise il y a longtemps sans avoir le courage de la formuler. Emmanuelle était égoïste, cyclothymique et farouche. Il ne sentait plus aucune obligation, et encore moins celle de lui annoncer cette rupture. Il se laissa tomber sur son canapé, soif, se redressa vivement et plongea dans son frigo pour piocher une bouteille de vin rouge à peine entamée et mal rebouchée. Il arracha le bouchon avec les dents, le recracha avec force. Il la vida à grandes gorgées à même le goulot vertical. L'alcool diffus dans ses veines à jeun assécha son angoisse pour révéler une joie d'enfant. Il devait rêver. Son menton trembla et il explosa en sanglots. Des larmes abondantes inondèrent ses joues avinées, celles d'un adolescent soulagé d'un retour au foyer ponctuant une fugue effrayante. Il se moucha bruyamment, rit stupidement, prit dans le tiroir de son bureau un grand cahier à spirales, un bic noir et s'affala derechef. A l'intersection de deux lignes, il traça avec une application concentrée un petit tiret. Puis la bille hésita, à quelques millimètres du papier. Il réfléchit. Les images clignotèrent à toute vitesse, un bateau, des casinos, de grands vins, la mer turquoise, du whisky fin, des voitures, des grands restaurants, des femmes magnifiques, du rhum trente ans d'âge. Oui, il en avait goûté une fois lors d'une soirée organisée par son ex-patron pour la nouvelle année, et le souvenir de cette flaveur, un an plus tard, parvenait encore à l'émouvoir. Il eut une érection magistrale. Il regarda les photos, les objets, les meubles de son studio comme un malade agonisant, serein et heureux de partir, emporte une dernière image d'un monde dépassé. J'ai faim. Envie d'un gros gâteau au chocolat, celui qui lui faisait toujours envie dans la vitrine de la boulangerie de la rue Drouot, à côté de son ancien bureau. Il avait été licencié pour raison économique. Son responsable l'avait plusieurs fois abordé pour tenté de discuter avec le plus de précaution possible de son "problème d'alcool". Il avait réagi violemment. Raison économique, tu parles ! Le dédommagement l'avait cependant dissuadé d'aller aux Prud'hommes, d'autant que le témoignage d'autres collègues, tous ces cons, auraient pu lui nuire. Il allait y retourner, tiens. Les aligner contre un mur, et un à un, leur cracher un gros mollard dans la figure. "Gâteau au chocolat de la rue Drouot" inscrivit-il sur le cahier. Et il avait faim de cette mignonne petite boulangère pulpeuse, qui l'aguichait de ses yeux noisettes rieurs, concupiscents, qu'il esquivait jusqu'alors d'un regard fuyant. Son regard ne fuirait plus. Plus jamais. Je vais y aller, et je vais me la faire. Et pourquoi pas tout de suite ? Hein, c'est vrai ça, et pourquoi pas tout de suite ? Il se remit sur pied, vertige, la Terre continuait sa course effrénée, prit dans l'armoire, sous la pile de sous-vêtements froissés, l'enveloppe contenant ses économies, enfourna cinq cents euros dans sa poche et se rechaussa. Soif. Oui, avant la boulangère et son gâteau, précédent son appétit de sexe et de nourriture, il avait soif, une soif inextinguible de rhum. Un bon rhum de trente ans d'âge, sec avec un glaçon, qui allait réchauffer son gosier, ses tripes et son âme. Il allait s'offrir une cave entière de rhum. Est-ce que Gégé en avait ? Il irait à son bar et verrait, il offrirait aux habitués sa dernière tournée. Surfant sur le réconfort et l'assurance que lui conférerait l'alcool, il irait à la boulangerie et se paierait le gâteau et la boulangère
comme cerise. Cécile je crois qu'elle s'appelle. Il rit de son bon mot. Ensuite il disparaîtrait à jamais de leur vie. A tous et toutes. Il enfila ses chaussures et sortit. Sur le palier, il se retourna pour contempler son studio de cauchemar, cette cave infâme, qui dès, à présent, lui inspirait un dégoût viscéral, vestige d'une vie misérable qui avait basculé avec son ticket. Le morceau de papier traînait sur la table. S'avançant à pas de loups, il s'en empara, plia religieusement la relique en quatre, prenant soin d'aligner les bords et l'inséra avec précaution dans son portefeuille. Oui, il irait étancher sa soif, sa soif inextinguible, et avant d'aller à la boulangerie, il irait quand même récupérer le pactole. Il se souvint des conseils de Florent, qui le serinait d'arrêter de jouer, qu'il n'avait aucune chance de gagner : moins d'une sur 70 millions ! En attendant, des millions d'euros, il allait en empocher 186. Il enverrait à Florent une petite grille, ce sera son seul cadeau. Juste pour le narguer, cet empaffé.

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Published by Joël Bloch - dans Fiction
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Qui suis-je ?

"J'étais celui qui avait plusieurs visages. Pendant les réunions, j'étais sérieux, enthousiaste et convaincu ; désinvolte et taquin en compagnie des copains ; laborieusement cynique et sophistiqué avec Marketa ; et quand j'étais seul (quand je pensais à Marketa), j'étais humble et troublé comme un collégien. Ce dernier visage était-il le vrai ? Non. Tous étaient vrais : je n'avais pas, à l'instar des hypocrites, un visage authentique et d'autres faux. J'avais plusieurs visages parce que j'étais jeune et que je ne savais pas moi-même qui j'étais et qui je voulais être."

Milan Kundera, La plaisanterie



"Si tu étais une particule, tu serais un électron : tu es petit et négatif."


Grégory Olocco



"Tu es un petit être contrefait simplement réduit à ses fonctions vitales."


Vincent Méli