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14 mars 2005 1 14 /03 /mars /2005 00:00

La voiture avança dans une subite gerbe de neige. Je marchais un peu plus bas dans la rue. Je regardai les flocons retomber avec mollesse. Soudain je m’aperçus que les trottoirs étaient parfaitement secs et immaculés : la neige tombée les jours derniers n’avait pas tenu. Je me re-concentrai sur les flocons blancs tourbillonnant lentement : ce que j’avais pris au premier abord pour de la neige était en fait des plumes de pigeon.

Je fus pris d’un léger vertige : je venais de voir pour la première fois la mort officier en direct, sous la forme d’un oiseau se faisant écraser par une voiture. Il avait littéralement explosé sous la pression des quelques centaines de kilos du pneu. Nous avons tous vu la carcasse séchée et plate d’un pigeon maintes fois chahutée par les roues de véhicules, mais combien ont déjà assisté à l’événement en direct ?


Je déteste les pigeons. Ils sont sales et semblent avoir pour unique vocation de déféquer leurs excréments toxiques sur les monuments citadins ou les peintures métallisées de voiture. A tel point que l’on peut raisonnablement se questionner sur l’utilité de ce volatile au sein de la Création, et, en particulier, quelle était sa fonction avant l’existence, plutôt tardive dans l’Histoire, des susvisés monuments et peintures métallisées. Je ne déteste cependant pas les pigeons au point de vouloir leur mort ; ni les pigeons, ni aucune espèce : je suis animé d’un respect fondamental pour le vivant, partant du principe que nous sommes tous égaux vis-à-vis du Temps. Je ne ferai donc, au sens propre, pas de mal à une mouche.

Mon père m’avait dans mon enfance confié : « Ce qui unit l’homme et l’animal, c’est la peur instinctive de la mort. Les hommes ont une conscience plus précoce de leur mort. Cependant, à l’heure dite, tous les êtres vivants savent qu’ils meurent et ont peur. »

Alors que je me souvenais de cette vérité qui m’avait marqué de manière indélébile, je me questionnai : ce pigeon avait-il ressenti cette peur ?


Ces congénères occupant la chaussée avaient eu le temps de prendre leur envol. Pas lui. Il n’avait certainement pas prévu cette fin funeste lorsque, quelques minutes auparavant, il s’était innocemment posé au milieu de ses frères. En ce mardi midi, revenant de ma pause déjeuner, je fus soudain confronté, non, ramené, à la nature périssable de la vie, au caractère instantanée et incisif de la mort. Certains parleront d’obsession, mais non, je fus vraiment témoin du massacre. Il y a quelques semaines, un homme fut poussé sur les rails du métro à la station Rambuteau par un fou. Sa vie fut tranchée en pleine course. Quelles pensées occupaient son esprit quelques minutes avant l’incident ? Quels étaient ses rêves, ses ambitions ? Ses projets pour la soirée ? Quel livre allait-il, pendant le trajet, continué ? Combien avait-il de frères et sœurs ? Aimait-il quelqu’un ? Etait-il marié ? Quelle était la dernière phrase qu’il avait prononcée ? A qui ? Quelle heure indiquait sa montre la dernière fois qu’il l’avait regardée ? Qui serait la première personne à l’appeler sur son portable ? Comment serait-il mort si ce fou ne l’avait pas choisi ? Quand ? Avait-il eu le temps de saisir l’inéluctabilité incongrue de sa mort précoce ? Avait-il pris le temps de se raser ce matin-là ? Avait-il des enfants ? Quand avait-il fait l’amour pour la dernière fois ? Qu’avait-il mangé à son dernier repas ? Devait-il ramener des œufs en rentrant ? Devait-il souhaiter l’anniversaire à quelqu’un ce jour-là ? Etait-ce son anniversaire ? Quand était son anniversaire ?


Rideau. La mort avait frappé. Sans prévenir. S’il y a une chose de certaine, c’est celle-ci : cet homme n’était pas prêt pour sa mort et ne s’attendait pas à cela en compostant son billet.


Je remontai la rue, les mâchoires serrées, l’œil bas rivé devant moi sur le bitume, pour m’empêcher de regarder. Une boule sourde s’était formée au creux de ma gorge. Le duvet blanc de l’oiseau voltigeant chatouillait la lisière de mon regard. Il y a six milliards d’habitants sur cette planète ; dans cent cinquante ans, il y en aura peut-être huit, je ne connais pas le chiffre exact. Non pas deux milliards de plus, mais huit nouveaux milliards : six milliards d’individus auront péri. Moi. Vous. Comment vais-je mourir ? Ecrasé par une voiture comme ce pigeon ? D’un cancer ? A cause des effets secondaires des nouveaux médicaments que je prends et que l’on découvrira dans dix ans ? D’une septicémie liée à une simple blessure que je n’aurai pas désinfectée ? Brûlé dans un incendie ? Noyé ? De crise cardiaque ? De vieillesse ? D’une fracture crânienne en glissant sous ma douche ? Durant une opération chirurgicale ? Quand vais-je mourir ? Vais-je souffrir ? Quelles seront les réponses à toutes les questions qui me viennent pêle-mêle pour cet inconnu que je ne connaîtrai plus jamais ?


Je me figeai, tournai la tête. Les entrailles du pigeon gisaient sur le bitume, rosâtres. Englué au sol par ses propres fluides, la moitié de son corps était aplati. Une aile intacte battait sporadiquement. Etait-ce le réflexe d’un animal déjà mort ? Etait-il encore conscient, quelle que soit la définition de ce terme pour un pigeon ? Avait-il peur ? L’intuition venimeuse de la mort parcourait mes viscères : compassion inter-espèce et transcendantale d’un être vivant assistant, impuissant, à la mort d’un autre être vivant. Que quelqu’un ou quelque chose l’achève bordel de merde.

Je pris une grande inspiration et poursuivis mon chemin, pour bien vite remplir mon esprit des détails insignifiants du quotidien.

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Published by Joël Bloch - dans Chronique
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Qui suis-je ?

"J'étais celui qui avait plusieurs visages. Pendant les réunions, j'étais sérieux, enthousiaste et convaincu ; désinvolte et taquin en compagnie des copains ; laborieusement cynique et sophistiqué avec Marketa ; et quand j'étais seul (quand je pensais à Marketa), j'étais humble et troublé comme un collégien. Ce dernier visage était-il le vrai ? Non. Tous étaient vrais : je n'avais pas, à l'instar des hypocrites, un visage authentique et d'autres faux. J'avais plusieurs visages parce que j'étais jeune et que je ne savais pas moi-même qui j'étais et qui je voulais être."

Milan Kundera, La plaisanterie



"Si tu étais une particule, tu serais un électron : tu es petit et négatif."


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"Tu es un petit être contrefait simplement réduit à ses fonctions vitales."


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