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1 mars 2005 2 01 /03 /mars /2005 00:00
 « Pourquoi moi ? »

Cette question, je me la posai, les yeux globuleux et la bouche ouverte sur un cri muet. Les badauds alentours avaient un bref instant stoppé leur marche et tournoyaient en me fixant, exhalant de grandes volutes blanches de leurs lèvres entrouvertes. Les autres véhicules avaient, comme si de rien n’était, poursuivi leur route impassible. J’étais tel un poisson rouge prisonnier d’un aquarium incontrôlable : la frayeur glaçait ma nuque et ma colonne vertébrale. Je terminai au ralenti ce splendide tête-à-queue en heurtant dans un bruit sourd un plot de béton massif, ceux-là même qui cabossent les portières lorsqu’on les ouvre précipitamment. Oui, pourquoi moi ? J’avais depuis plus de cinq ans une Subaru Impreza, bolide de rallye équipé de quatre roues motrices à la tenue de route prétendument inégalable ; je roulais très lentement en cette matinée enneigée, certainement pas plus vite que les voitures me précédant ; je freinai à peine lorsque…

Soudain je compris : on perd de l’argent à vouloir faire des économies. L’ABS. Il y a à peu près cinq ans de cela, je pris la décision de renoncer à cette option jugée alors trop onéreuse. Jamais depuis lors je n’avais été saisi d’un tel sentiment d’incontrôlabilité. Dieu merci, j’étais seul sur la chaussée. Ne l’eussé-je pas été qu’eût pu survenir une catastrophe.

Oui. « Ne l’eussé-je pas été ».

Est-ce une formule trop littéraire ? Assurément, mais je n’y puis rien, j’en suis le premier affligé. Depuis quelques semaines, je souffre d’un mal étrange : une subjonctivite à caractère plus-que-parfaitement obsessionnel. En d’autres termes, je glapis du subjonctif et produis des phrases, à l’écrit comme à l’oral, d’un niveau de langage absurdement élevé.
Aux premiers signes, je suis allé consulter le docteur Robert, psychanalyste spécialisé dans les troubles neurolinguistiques. Il identifia bien vite ma pathologie lorsque je lui détaillai les symptômes de mon mal étrange, non sans hoqueter, entre quelques indicatifs épars, des subjonctifs barbares. Ensemble, nous tentâmes tout d’abord d’analyser les causes potentielles de cette épidémie labiale. Ma lecture du moment eût-elle été responsable ? Le docteur blêmit lorsque je lui en révélai le titre : j’étais absorbé dans le deuxième tome de la saga médiévale Le Trône de fer, un tome difficile pour la famille Stark. « Imbécile ! » s’exclama-t-il. J’en convins : depuis des centaines de pages, mes yeux étaient sans relâche grêlés par une pluie crépitante d’accents circonflexes, signe distinctif entre l'imparfait du subjonctif et le passé antérieur de l’indicatif.
Pour parachever la contamination, j’avais, afin de me familiariser avec les temps de ce mode peu usité, organisé une Grevisse Party avec mon ami Florent que j’appellerai ici Guilain dans un souci d'anonymat. De nous immerger dans l’épaisse bible, à la faveur d’une bougie écarlate, pour nous pénétrer des arcanes de la redoutable grammaire française ; de découvrir ainsi que non, le subjonctif n’était pas mort. A l’instar de la mathématique, il était ignoré de tous, rejeté, alors qu’il prédominait en tout lieu et toute phrase.

Chaque mode, indicatif, impératif, conditionnel, subjectif, a une signification transcendantale, autrement appelée valeur fondamentale. Connaissez-vous celle du subjonctif ? Que ne vous me laissâtes vo…, pardon, je me dois de résister à ce mal qui me ronge… Laissez-moi vous rafraîchir la mémoire :

« Le subjonctif indique que le locuteur (ou scripteur) ne s’engage pas sur la réalité du fait », Grevisse - Le bon usage, page 1265 paragraphe 864.

Soit. Oups pardon, celui-là m’a échappé.
Comment, me rétorquerez-vous, ainsi donc les professeurs de mathématiques n’étaient pas sûrs d’eux ? Pourtant, de nous asséner sans cesse des énoncés ainsi formulés : « Soit f une fonction… Soient deux triangles équilatéraux de…».
Je ne sache pas que ces sinistres personnes aient manqué d’assurance [là il m’est impossible de résister puisque « le verbe savoir au subjonctif présent et avec la négation, surtout à la première personne du singulier, exprime, dans la langue soignée, une hypothèse que l’on envisage avec réprobation » page 1266 paragraphe 865d. C’est précisément ce que je voulais exprimer et n’avais, pour l’heure, guère d’autres choix puisque je ne voulais provoquer de césure brutale de style.] Je ne puis imaginer que ces bourreaux arithméticiens avançaient timidement leurs problèmes alors que leurs yeux rageurs dissimulaient en réalité la peur secrète d’une révolte estudiantine.

La prescription du docteur Robert fut sans appel : interrompre séance tenante la lecture venimeuse du Trône de Fer. Diantre ! Fichtre ! Que Dieu ne m’eût empêché de l’avoir même commencée [c’est ici obligatoire car « il se trouve dans les phrases injonctives et dans les phrases optatives, surtout lorsque l’impératif n’est pas disponible, c’est-à-dire à la troisième pesonne » page 1265 paragraphe 865a. Et je sais tout de même reconnaître une phrase optative quand j’en vois une !] si c’était pour me le retirer aussi cruellement par la suite !
Tant de souffrances m’eussent été épargnées [rien d’illicite puisque « le subjonctif plus-que-parfait à valeur dans la langue soignée de conditionnel passé » page 1267 paragraphe 865e.] à l’heure critique où le clan Stark était en si mauvaise posture !
Pourtant, mon supplice ne s’arrêtait pas là : le docteur m’adjoignit de lire les Nouvelles sous Ecstasy de Frédéric Beigbeder. Je les ai déjà lues, lui répondis-je avec une moue dégoûtée. Et bien relisez-les !

La sentance semblait sans appel. La négociation fut âpre. Je réussis malgré tout à troquer ces immondes lectures contre les titres d’Agota Kristof : la trilogie des jumeaux composée du Grand Cahier, La Preuve et Le Dernier Mensonge figurait parmi les œuvres m’ayant le plus marqué ; l’écrivain Hongrois, avec un style dépouillé à l’extrême, sujet, verbe au présent, complément, martelait les pages de sa détresse psychologique comme un ouvrier frappant en rythme lancinant son établi d'un maillet pesant. Providentiellement, les éditions du Seuil publiaient un nouveau titre, C’est égal, regroupant une trentaine de nouvelles de l'auteur. L’utilisation du présent de l’indicatif me fit peu à peu reprendre pieds, bien que, vous pouvez le constater, je souffre encore aujourd'hui de quelques séquelles ; m’eussiez-vous écouté il y a quelques jours, vous seriez à même de mesurer mes progrès.

Je ferme cette parenthèse pour achever mon histoire : après une longue pause pour reprendre haleine, je fis demi-tour au ralenti, regagnai mon logis et me rendis au travail en bus.

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Published by Joël Bloch - dans Humeur
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Qui suis-je ?

"J'étais celui qui avait plusieurs visages. Pendant les réunions, j'étais sérieux, enthousiaste et convaincu ; désinvolte et taquin en compagnie des copains ; laborieusement cynique et sophistiqué avec Marketa ; et quand j'étais seul (quand je pensais à Marketa), j'étais humble et troublé comme un collégien. Ce dernier visage était-il le vrai ? Non. Tous étaient vrais : je n'avais pas, à l'instar des hypocrites, un visage authentique et d'autres faux. J'avais plusieurs visages parce que j'étais jeune et que je ne savais pas moi-même qui j'étais et qui je voulais être."

Milan Kundera, La plaisanterie



"Si tu étais une particule, tu serais un électron : tu es petit et négatif."


Grégory Olocco



"Tu es un petit être contrefait simplement réduit à ses fonctions vitales."


Vincent Méli