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20 février 2005 7 20 /02 /février /2005 00:00
Préambule : toute ressemblance avec des personnages réels ou imaginaires serait purement fortuite.

Et si je voyais quelques amis samedi soir ? Etant depuis peu enseveli dans les intrigues noueuses de la saga Le Trône de Fer, épopée médiévale politique haute en couleurs et à la langue bigarrée, j’eus l’envie d’organiser une partie du jeu de stratégie éponyme, permettant de simuler, entre amis, les affrontements secouant les familles de Westeros. Se battre avec ses copains et leur défoncer le groin, c’est très jus de raisin. D’envoyer aussi sec un mail à Kristian, Jérôme, Florent, Guillaume et Frédéric. Le lieu : chez moi. L’heure : 17h30, car une partie durant près de six heures, je voulais éviter un coucher trop tardif. J’avais besoin, pour ma séance photo du lendemain, de toutes mes ressources…

Florent, venu chez moi subtiliser en douce quelques gorgées de Baileys, accepta le premier, avant de surfer sur ma connexion Internet illimitée. Deux. Kristian accepta bien vite en retour de courrier. Trois. Jérôme fut le suivant à se déclarer prêt à guerroyer. Quatre.

Les tambours grondaient déjà en vue des plaines sanglantes lorsque Frédéric annonça son indisponibilité avant une heure plus avancée.

Os. Quatre. Les baguettes suspendirent leurs roulements.
Guillaume confirma la tendance, il ne pourrait nous rejoindre avant 19 heures. Quatre. Décommander ? Opter pour un jeu plus court afin de réunir malgré tout ce groupe ? J’émis ce nouvel édit, tous seraient probablement disponibles. Six. Quelques courriers plus tard, non, Kristian et Jérôme persistaient sur la première proposition sous peine d’annulation. Quatre. Ces deux sbires me susurraient en douce que Robin, inopinément invité dans la conversation virtuelle échevelée, pourrait remplacer l’un des joueurs défectueux, un sixième n’étant alors point difficile à dénicher. De résister sur quelques courriers à l’appel de la trahison des compères retardataires ; lorsque Frédéric se décommanda, j’abdiquai. Cinq. Robin annonça quelques minutes plus tard son indisponibilité, sa muse lui refusant cette soirée. Quatre.
« Très bien » me disais-je alors, puisqu’un jeu est un support restreignant le nombre et freinant ces dames, supprimons cette contrainte : déposerions-nous les armes que des bataillons de personnes, dont cette mystérieuse et envoûtante race, les femmes, nous rejoindraient : je lançai l’invitation, Robin et Hélène, Guillaume et Candice, Kristian, Florent, Jérôme et Sandy, Frédéric et Serena. Onze ! Onze ? Grégory et Agathe, Pascal, Elodie, Aline, Isabelle et Rachid, Jost, Fabien et Delphine, Vitold et Marie, Charlotte, Obno, Fanny. Vingt-sept ! Amenez donc qui vous voulez ! Cent !

Un message automatique de Vitold me signala son absence de Paris. Quatre-vingt dix-huit. Elodie partait le jour même pour Bruxelles, quatre-vingt dix-sept, Aline avait à peine organisé sa soirée, Obno pendait une crémaillère, quatre-vingt quinze, Isabelle ne répondit pas, quatre-vingt treize, pas plus que Robin, Charlotte, Jérôme, Fanny, quatre-vingt sept, Fabien et Delphine dînaient en famille,… quatre-vingt cinq…
Restaient en lice, au bout du compte, Frédéric et Serena, Florent et Kristian, Grégory et Agathe, Pascal. Et moi.

Huit. Ca suffit.
Mais. Vendredi soir. Florent rappela : une demoiselle avait remporté sa préférence… Sept. Kristian déclina car seul l’eût intéressé de jouer. Six. Soit.
Mais. Samedi après-midi. Agathe, terrassée au lit, déclinait, cinq, Grégor…

Ca suffit. Un.

Les épaules lourdes d’une frustration humiliée, la messagerie écrasée de centaines de courriers vains, je filai en ce début de soirée, regard bas, au super-marché pour acheter mon seul compagnon : un pot de Ben & Jerry, ruinant mes efforts de ces trois dernières années aux réunions BA (les Ben&Jerry-Caramel-Chew-Chew Anonymes.)
Je laissai de retour chez moi la glace reposer dans l’évier. Faiblement éclairée par le jour morne et tombant, ma face morne et tombante se résigna à poursuivre sa rééducation lugubre contre le romantisme : je m’emparai du deuxième disque de la première saison de Sex and the City, que j’introduisis dans le lecteur de DVD. Je retournai chercher ma glace tiédasse et molle, gluante sur la louche, écœurante en bouche, que je mangeai à même le pot devant les révélations de Carrie Bradshow who knows good sex et de ses trois amies autopsiant les pensées féminines intimes. L'originalité de cette série résidait dans le fait que les héroïnes n'étaient pas des canons de la beauté ; les auteurs ne s'étaient cependant pas risqués à choisir des femmes véritablement vilaines.
Je serrai les mâchoires mais me résonnai : toute rééducation se fait dans la douleur. Mange ta glace et souffre en silence. Mes veines charriaient des milliers d'aiguilles.

Anton Tchékov avait dans l’Ours qualifié la femme de « créature poétique ». Il n’avait pas dû traîner à Manhattan. Dans l’épisode intitulé Three-some, Carrie Bradshow s’interrogeait sur la triangularisation des rapports amoureux ; de soirées mondaines en boîtes de nuit, elle menait son enquête sociologique, sans être cette fois-ci… hum… "séduite" par un inconnu dirai-je. Des dizaines de personnes interrogées à l’écran le confirmaient : être un couple moderne, ce n’était plus vivre exclusivement à deux, mais à trois.

J’étais loin du compte.

L’esprit vide, par désir ou nécessité, les paupières lourdes, je terminai l’épisode et la glace, jetai le pot à la poubelle, rinçai méticuleusement la cuillère et allai me coucher. Je me réfugiai sous une couette tiède, dans les pages anesthésiantes de mon roman. Cersei Jannister s’emparait à peine du trône de fer tandis que Robb Stark, apprenant la capture de son père Eddard, convoquait le ban pour…

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Published by Joël Bloch - dans Humeur
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Qui suis-je ?

"J'étais celui qui avait plusieurs visages. Pendant les réunions, j'étais sérieux, enthousiaste et convaincu ; désinvolte et taquin en compagnie des copains ; laborieusement cynique et sophistiqué avec Marketa ; et quand j'étais seul (quand je pensais à Marketa), j'étais humble et troublé comme un collégien. Ce dernier visage était-il le vrai ? Non. Tous étaient vrais : je n'avais pas, à l'instar des hypocrites, un visage authentique et d'autres faux. J'avais plusieurs visages parce que j'étais jeune et que je ne savais pas moi-même qui j'étais et qui je voulais être."

Milan Kundera, La plaisanterie



"Si tu étais une particule, tu serais un électron : tu es petit et négatif."


Grégory Olocco



"Tu es un petit être contrefait simplement réduit à ses fonctions vitales."


Vincent Méli