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16 février 2005 3 16 /02 /février /2005 00:00
Je fis à Marrakech la rencontre d’un homme étonnant. Nous nous croisâmes autour d’un déjeuner luxueux servi dans un club de golf, où j’étais allé rejoindre des amis. Je détaillai chaque visage en prenant place à la table, et pris peur devant l’ambiance cigare-Ralph-Lauren-Armani de ces cinquantenaires. Ambiance qui me collait aux chaussures depuis mon arrivée au Club Med : colliers de perles, foulards et rouges à lèvres de soirée au petit-déjeuner où l’on se donnait du « vous » et du « monsieur » ; une moyenne d’âge élevée d’un milieu social aisé où l’amusement s’empruntait d’une pesante gravité.

La discussion s’engagea, tant sur le golf, les affaires que les femmes. J’avais visiblement affaire à des chefs d’entreprises et leurs brillantes épouses, tantôt avocates, tantôt inactives. La conversation vira au machisme, qui commande à la maison, au grand plaisir de ces dames. Et de me dire : « grand Dieu ! » Milan Kundera a une fois de plus raison : selon lui, les hommes se divisent en deux catégories, les machos et les poètes. Les femmes préfèrent les machos.

Sans être passionnante, la conversation fut légère et totalement oubliable comme celle d’un banquet familial. Sans acrimonie mais avec l’esprit neutre, l’insouciance du temps qui passe du vacancier que j’étais alors, j’acceptai ces personnes pour ce qu’elles semblaient être. Ou pour ce qu’elles étaient : je demeure à ce jour convaincu que l’habit fait le moine. Dans la mesure du possible, nous choisissons nos vêtements, notre style, nos signes extérieurs de richesse ou de misère, nos propos et nos intonations. L’autre perçoit avec ses sens, sa culture et juge avec son esprit, mais il s’agit de l’interprétation de ce que nous lui tendons ; et même si ce premier contact cache toujours une profondeur insoupçonnée, il indique malgré tout une facette de vérité et place, comme dans un jeu d’échec, la position relative des différents interlocuteurs.

J’étais en bas de l’échelle sociale et en haut de l’échelle culturelle.

Je retournai à la piscine et m’installai sur un matelas lorsqu’un des magnats du déjeuner, dont j’ignorai le métier exact, me rejoignit. C’était un petit homme replet, le front dégarni devant des cheveux noirs plaqués par du gel au rendu humide, le cigare fiché dans sa bouche grasse. Il n’avait du patron arrogant que la description précédente : son ton était doux, son rire se répandait avec une jovialité naïve et son visage affichait une mine débonnaire. Cette débauche de gentillesse mièvre accentuait cette impression d’avoir en face de moi un homme stupide : réflexe de pensée du petit parisien teigneux que j’étais, faisant tout de suite l’amalgame entre bonhomie et bêtise.

Nous discutâmes. Thierry était le directeur de rédaction d’un grand quotidien national. Il m’annonça cela d’un ton égal, sans aucune nuance de vantardise. Il avait publié trois romans chez Grasset. Il avait dès lors réussi à capter mon attention, tant par l’absence totale de prétention que par ses hauts faits. Il avait cessé d’écrire des années auparavant, lorsque son quatrième roman, un recueil de nouvelles, lui avait été rejeté sans aménité à la figure par l’éditeur, avec un commentaire lapidaire. « C’est du sous-Perec. »

Il fit une pause dans son récit, un petit sourire flottant aux lèvres.
- Je dirige des centaines de journalistes, autant de correspondants de presse et de photographes. Et je m’emmerde.

La violence implicite de cette dernière phrase contrastait avec son sourire flou.
- « Ma seule possible réalisation passait par l’écriture », reprit-il. Une teinte de nostalgie douceâtre jouait sur sa figure épanouie. Il constatait froidement l’échec subjectif qu’était sa vie avec le ton dépourvu d’amertume d’un homme s’apercevant qu’il n’y a plus de tarte aux pommes au buffet de desserts. C’est con. Elle avait l’air bonne.
- « Pour écrire, il faut être seul. L’écriture ne passe que par la solitude. Ecrire est une souffrance. Quand j’avais votre âge, je disais à ma femme que j’allais avoir le prix Goncourt. Mais il faut choisir entre un bonheur in utero et solitaire, et un bonheur externe avec les autres, pour les autres. A deux, il est toujours possible d’écrire, et il vaut mieux vivre à deux ; mais on n’est jamais deux : on est d’abord deux, puis trois, puis quatre, puis cinq… les enfants… Pour eux, il faut faire un choix. J’ai choisi. Choisi de faire une « carrière ». Mais je garderai toujours ce regret, ce sentiment que ma vie n’était pas . »

Je buvais ces paroles qui résonnaient en moi car je me sentais seul ; l’écriture était une libération, le but vers lequel je tendais, mais qui paradoxalement creusait ma solitude et accentuait ma souffrance ; la souffrance de celui qui désire communiquer, hurle mais n’obtient aucune réponse. J’étais autant saisi par un sentiment d’identification que par un puissant élan de compassion envers cet homme si sympathique. Nous devisâmes, il m’interrogea sur quelques auteurs qu’il appréciait. Je ne les connaissais pas. Il haussa un sourcil étonné. « Pour écrire, il faut d’abord lire vos prédécesseurs me dit-il. Même ceux que vous n’aimez pas. Pour apprendre, pour savoir ce qui existe. » Il me demanda quelle était ma lecture du moment. Je bafouillai, honteux : je lisais le premier tome du Trône de Fer, un livre d’action médiéval fantastique. Je tentai de justifier tant bien que mal ce choix par des critiques dithyrambiques d’amis, une langue haute en couleurs, une… J’eus l’impression de défendre une production Jerry Bruckheimer à un cinéphile. Armageddon. Malgré tous les romans que j’avais ingurgités, je pris la mesure de mon vide culturel sidéral : j’enchaînais les auteurs sans cohérence, sans lier les époques ni les courants littéraires.

Nous continuâmes et il ne se départit pas de sa gentillesse, de ses encouragements, malgré toutes les lacunes que je témoignais. Il me prodigua quelques conseils, des règles à suivre, que je notais mentalement, tout autant que les auteurs qu’il avait cités. Il parla du comportement des maisons d’édition, de leurs politiques, des auteurs à succès arrogants qu’il avait croisés, de la notion subjective de réussite. Silencieusement, je pensai que Thierry avait justement beaucoup mieux réussi que des B.H.L., Amélie Nothomb ou Bernard Werber : il était mû par un authentique désir artistique et avait acquis l’humilité des maîtres. Cette humilité qui me faisait si cruellement défaut.

Je passai mes deux derniers jours de vacances en sa compagnie et celle de ses amis ; je découvris des gens charmants, profondément gentils, qui profitaient de la vie sans retenue et sans autre pensée que de s’amuser. Non, douceur et bêtise ne sont pas synonymes.

J’avais soudain dégringolé les échelons des échelles culturelles et intellectuelles. S’il est vrai que l’habit fait le moine, ma première impression est souvent la mauvaise. Et de ce constat répété, je ne tirais décidément aucune leçon. J’étais devenu, à mes yeux peut-être plus qu’à tous autres, un jeune con prétentieux. J’écrivais des billets d’une mauvaise humeur rageuse avec une jubilation adolescente de destruction, postés sur un blog pour me gratifier d’un lectorat soi-disant anonyme et providentiellement indénombrable ; des écrits ricanants jetés sur Internet pour amuser, pour épater la galerie en me montrant sous un jour pseudo-agressif et détestable. Alors qu’il n’en est rien.

Quoique. L’habit fait le moine.

Moi qui avais des velléités d’écriture, je n’avais rien fait, rien réalisé. Je me tenais devant la forteresse inexpugnable des Auteurs, au milieu d’une foule indistincte de combattants au moins aussi talentueux que moi, et ne sachant quelle arme brandir ; à regarder ces remparts imprenables comme un paralysé fixant intensément ses jambes sans se rappeler comment les bouger. Et en se posant sans rien faire cette question : que faire ?

Je continuerai à écrire et à poster, comme exercice d’entretien d’un muscle ; des messages inégaux et parfois agressifs, parfois sombres et dépités, parfois joyeux pour changer : des billets d’humeur. Je prends le temps d’écrire celui-là pour préciser qu’au-delà des différents tons que je peux adopter, j’ai conscience de tout ce que j’ai mentionné. Depuis longtemps en fait. Ici, point d’amertume, de raillerie, de mauvaise humeur ni de méchanceté ; pas d’auto-dénigrement non plus. Non, juste la saine mesure de ce que je suis, un borgne parmi les borgnes, de ce que j’ai fait et de ce qu’il me reste à parcourir. A partir de ce simple et juste constat, l’avenir est riche en possibilités.

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Published by Joël Bloch - dans Récit
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Qui suis-je ?

"J'étais celui qui avait plusieurs visages. Pendant les réunions, j'étais sérieux, enthousiaste et convaincu ; désinvolte et taquin en compagnie des copains ; laborieusement cynique et sophistiqué avec Marketa ; et quand j'étais seul (quand je pensais à Marketa), j'étais humble et troublé comme un collégien. Ce dernier visage était-il le vrai ? Non. Tous étaient vrais : je n'avais pas, à l'instar des hypocrites, un visage authentique et d'autres faux. J'avais plusieurs visages parce que j'étais jeune et que je ne savais pas moi-même qui j'étais et qui je voulais être."

Milan Kundera, La plaisanterie



"Si tu étais une particule, tu serais un électron : tu es petit et négatif."


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"Tu es un petit être contrefait simplement réduit à ses fonctions vitales."


Vincent Méli