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9 février 2005 3 09 /02 /février /2005 00:00
Elle s’engouffra à ma suite avec hâte : peur de manquer. D’être oubliée sur le quai. D’être oubliée tout court.
- Je vais au deuxième.
Silence. Légère attente. Suffisamment courte pour qu’elle ne réagisse pas, suffisamment longue pour montrer que cette galanterie forcée m’étonna, voire m’irrita. Je cédai et pressai le deuxième bouton.

L’ascenseur s’ébranla. Silence.

- Cela ne vous dérange pas la télévision ? Je ne mets pas le volume trop fort ?
Elle maugréa ses mots et renifla comme si elle allait s’effondrer en sanglots.
- Non, mais j’habite au quatrième.
- Ah ? Justement je me demandais à quel étage vous habitiez…
Sa peau parcheminée gondolait et s’agitait, ses yeux rouges, larmoyants, me lancaient des appels de détresse agaçants : une solitude misérable, une soif de contact si flagrante qu'elle en était écœurante. Repoussante.
- … parce que parfois je mets le son très fort, je quitte mon salon, je vais dans ma chambre, et je ne me rends pas compte alors je ne sais pas si je dérange les personnes au-dessus.
- Vous savez, je crois qu’ils ne sont pas là souvent.
Le malheur se répandit de plus bel sur son visage tourmenté. Elle renifla.
- Ah ? Alors il n’y a personne à côté, personne au-dessus…
Nous arrivâmes au deuxième mais elle ne fit pas mine de descendre.
- Oui, c’est bien, c’est plutôt calme.
- Vous dites cela parce que vous êtes jeune, renifla-t-elle, mais quand on est vieux et seul c’est différent : s’il m’arrive quelque chose, il n’y aura personne pour m’entendre.

Elle s’était avancée et maintenait la porte de l’ascenseur ouverte, bloquant son départ. Ses lèvres tremblantes continuaient à mâchonner des mots silencieux. Ses os crissaient et s’entrechoquaient sous son manteau trop lourd et trop grand. Son regard errait au loin. Elle renifla.

Silence. J’hésitai à lui laisser mes coordonnées mais j’eus peur. Peur qu’elle n’envahisse dès ce soir mon îlot de tranquillité.

Elle lâcha prise et recula vers son palier. La porte de l’ascenseur se referma avec une lenteur molle.
- Bonne année alors.
- Merci, bonne année à vous.
- Ô vous savez, à mon âg…

La porte se ferma sur sa phrase.

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Published by Joël Bloch - dans Récit
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Qui suis-je ?

"J'étais celui qui avait plusieurs visages. Pendant les réunions, j'étais sérieux, enthousiaste et convaincu ; désinvolte et taquin en compagnie des copains ; laborieusement cynique et sophistiqué avec Marketa ; et quand j'étais seul (quand je pensais à Marketa), j'étais humble et troublé comme un collégien. Ce dernier visage était-il le vrai ? Non. Tous étaient vrais : je n'avais pas, à l'instar des hypocrites, un visage authentique et d'autres faux. J'avais plusieurs visages parce que j'étais jeune et que je ne savais pas moi-même qui j'étais et qui je voulais être."

Milan Kundera, La plaisanterie



"Si tu étais une particule, tu serais un électron : tu es petit et négatif."


Grégory Olocco



"Tu es un petit être contrefait simplement réduit à ses fonctions vitales."


Vincent Méli