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4 février 2005 5 04 /02 /février /2005 00:00
 
"Jacques Villeret est mort" m’annonce France Info.

Je m’en contre-fous.

Non pas que cela m’amuse, au contraire : il était entre tous les acteurs français celui qui restituait l’image la plus sympathique. C’était un joyeux et touchant petit bonhomme. Rongé par l’alcool qu’il est mort. Il n’était pas si jovial que cela… Il ne faut jamais sous-estimer le malheur des autres, je me le répète souvent. Une femme m’a dit un jour : « Toi, tu n’as pas de problème. »

Nos peines et nos soucis sont les zones d’ombres qui nous donnent du relief et qui nous définissent. Milan Kundera l’a bien dit : "Je pense donc je suis est une vérité d'intellectuel qui sous-estime les maux de dents. Je sens donc je suis est une vérité de portée beaucoup plus générale et qui concerne tout être vivant. [...] Le fondement du moi n'est pas la pensée mais la souffrance."
En une phrase, cette personne balaya toute mon histoire et refusa mes problèmes, donc ma souffrance ; jusqu’à mon droit à la souffrance. Elle nia ainsi mon identité, me réduisant d’un coup à un être plat et lumineux. Et silencieux. Or, malgré une façade de bonheur, un sourire perpétuel, qui n'a pas de problème ? Pas Jacques Villeret, son sourire était fissuré : il est mort rongé par l'alcool d'une hémorragie interne.

Jacques Villeret, c’était La soupe aux choux, Le dîner de con en passant par La contre-basse au théâtre. C’était également la personne à qui, étant enfant, les railleurs ressassaient que je ressemblais : nos deux visages poupins, nos deux corps obèses se confondaient. « Oui c’est mon cousin » leur répondis-je alors. La légende se répandit, ils me laissèrent quelque peu en paix. Jacques Villeret était devenu un membre de ma famille. Il était une figure amie sans âge : elle avait toujours été là et ne semblait pas vouée à disparaître aussi rapidement.

Jacques Villeret est mort et cela n’affectera en rien ma vie au quotidien. Ce qui me chagrine dans cette affaire, c’est le ton de l’animateur radio qui ne varie pas dans les secondes qui suivent, dans la même phrase, pour annoncer la victoire de Serena Williams sur Lindsay Davenport 2-6, 6-3, 6-0. Seul un ténu point virgule distingue ces informations. Le temps sera dégagé sur la plupart des régions malgré une chute de température de quelques degrés ; risque de neige sur l’ensemble de la France et…

Nous ne valons pas plus qu’un risque de neige.

Jacques Villeret était un artiste, il a créé et laisse des films, des souvenirs... une trace derrière lui. Avec son décès s’éteint un univers ; il y va de même pour chacun d’entre nous. Marquera-t-il l’Histoire ? Non. Personne ne le fera. Personne.
Nous sommes tous des galets lancés dans un lac imperturbable. Les remous concentriques troublant la surface dessine notre influence au cours du temps : ils interagissent avec d’autres remous, en subissent les perturbations tout autant qu’ils en créent. Les oscillations sont amorties à mesure que l’on s’éloigne du centre ; d’autres galets ont pris la relève, mais notre influence s’estompe jusqu'à disparaître. Comment se nomme votre arrière-arrière-arrière-arrière grand-mère ? Peut-être son état civil demeure mais qui était-elle ? Personne n'est plus en mesure de répondre. Il suffit d’une poignée de générations pour que la somme de tout ce que nous sommes, de tout ce que nous fûmes, soit balayée par le grand tourbillon du néant et l’oubli. La vie est une discontinuité de la mort. Ceux qui prétendent le contraire ne se projettent pas assez loin dans le futur.
La perspective obéit à la même loi : la muraille de Chine est résolument en trois dimensions et gigantesque à notre échelle. Si nous nous éloignons suffisamment de la Terre, elle perdra une dimension et apparaîtra comme une ligne. Eloignons-nous de quelques millions de kilomètres, la Terre elle-même se départira d’une dimension supplémentaire pour se réduire à un point. Quittons le système solaire et elle disparaîtra. Finie, la colossale muraille de Chine.

Tout est une question de recul. Soyons généreux, la mémoire de Jacques Villeret se perpétuera pendant un siècle dans sa famille et auprès du public grâce aux traces qu’il a semées. Mais dans six mille ans ? Peut-être encore, me diront certains. Admettons. Et dans quinze milliards d’années ? Non. Ces deux dates sont identiquement infiniment lointaines du point de vue d’un être doté d'une espérance de vie aussi courte que la nôtre.

L’incroyant que je suis suppose qu’il n’y a rien après la mort : l’oblitération de nos souvenirs, le retour à notre conscience pré-natale. Si tout est voué à être oublié et si nos vies n’influencent en rien l’Histoire, la conclusion est sombre : se suicider maintenant ou continuer à vivre sont mathématiquement équivalents au regard du Temps. Nos proches seront peinés ? Attendons quelques milliers d’années et leur chagrin sera oublié. Le deuil sera fait.


Vivre et attendre la mort ou en finir tout de suite... Je choisis la vie : cela est moins effrayant. Enfin souvent. Et le grand passage semble plus douloureux. Enfin parfois.

Tiens, il neige.

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Published by Joël Bloch - dans Humeur
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Qui suis-je ?

"J'étais celui qui avait plusieurs visages. Pendant les réunions, j'étais sérieux, enthousiaste et convaincu ; désinvolte et taquin en compagnie des copains ; laborieusement cynique et sophistiqué avec Marketa ; et quand j'étais seul (quand je pensais à Marketa), j'étais humble et troublé comme un collégien. Ce dernier visage était-il le vrai ? Non. Tous étaient vrais : je n'avais pas, à l'instar des hypocrites, un visage authentique et d'autres faux. J'avais plusieurs visages parce que j'étais jeune et que je ne savais pas moi-même qui j'étais et qui je voulais être."

Milan Kundera, La plaisanterie



"Si tu étais une particule, tu serais un électron : tu es petit et négatif."


Grégory Olocco



"Tu es un petit être contrefait simplement réduit à ses fonctions vitales."


Vincent Méli