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14 janvier 2005 5 14 /01 /janvier /2005 00:00
Il pleut, sans interruption, des gouttes énormes et grasses qui explosent mollement avec un bruit mat. J’ai regardé les informations à la télévision, j’ai lu les quotidiens, cherché partout la nouvelle sans trouver de référence à cet étrange phénomène : la pluie emporte dans son ruissellement la couleur, tout vire au noir et blanc. Le Soleil dessine un disque blafard qui luit avec peine derrière des nuages menaçants. Les bâtiments sont devenus de grands fantômes blanchâtres percés de fenêtres sombres ; la tour Eiffel est d’encre noire ; le dôme des Invalides, laiteux. Une humidité terne, moisie, pénètre partout. Les vitrines des magasins ont d’abord perdu en contraste, puis les couleurs se sont brouillées, avant de finalement s’évaporer. Au commencement les caniveaux étaient multicolores, toutes les teintes s’y mêlaient en bouillonnant. Elles ont disparu dans les égouts, englouties par des bouches d’ombres noires béantes.

Les gens n’ont d’abord rien remarqué. Puis nous sommes tous peu à peu devenus livides : les cheveux blonds ont blanchi, les cheveux foncés ont noirci, les mines ont blêmi, les cernes noirâtres se sont allongées. Puis les Parisiens ont compris. Rien n’a été dit, mais nous avons tous compris. Des scènes sans précédent se sont déroulées : des habitants, toutes origines sociales confondues, barbotant dans le caniveau avec pelles et seaux, tentaient de recueillir les derniers vestiges des couleurs liquéfiées ; d’autres encore sont descendus dans les égouts, dans les catacombes. Certains ont purement disparu, fous de douleur quand les teintes se sont finalement écoulées loin, très loin sous la terre. Les papeteries ont été prises d’assaut, les stocks de gouaches, aquarelles et peintures acryliques ont été dévalisés dans un week-end sanglant. Un sang épais, sombre et visqueux.

La frénésie est retombée. Nous sommes tous mornes. Les enfants qui dans les premiers temps interrogeaient inlassablement leurs parents ont adopté notre mutisme et nos mines boudeuses. Immobiles, ils ont cessé de jouer et délaissé leurs briques de Lego grises, leurs petites voitures grises, leurs poupées grises, leurs jeux vidéo monochromes. Leurs regards se sont voilés de la même torpeur que ceux de leurs aînés.

Le printemps est arrivé et pourtant les bourgeons sont restés obstinément fermés. Comme si, par pudeur, les fleurs n’osaient se montrer sans leurs habillements de saison. Dans leurs nudités ternes. Les bourgeons ont gonflé pour atteindre la taille de poings fermés, de poings brandis, puis ont pourri. Sans céder. La pluie les a emportés.

Nous parlons peu. Toujours moins si possible. Gardant jalousement nos pots de peintures. N’osant à peine les ouvrir, de peur de découvrir qu’elles même auraient perdu leur éclat.

Attente de jours meilleurs.

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Published by Joël Bloch - dans Fiction
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Qui suis-je ?

"J'étais celui qui avait plusieurs visages. Pendant les réunions, j'étais sérieux, enthousiaste et convaincu ; désinvolte et taquin en compagnie des copains ; laborieusement cynique et sophistiqué avec Marketa ; et quand j'étais seul (quand je pensais à Marketa), j'étais humble et troublé comme un collégien. Ce dernier visage était-il le vrai ? Non. Tous étaient vrais : je n'avais pas, à l'instar des hypocrites, un visage authentique et d'autres faux. J'avais plusieurs visages parce que j'étais jeune et que je ne savais pas moi-même qui j'étais et qui je voulais être."

Milan Kundera, La plaisanterie



"Si tu étais une particule, tu serais un électron : tu es petit et négatif."


Grégory Olocco



"Tu es un petit être contrefait simplement réduit à ses fonctions vitales."


Vincent Méli