Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
6 mars 2006 1 06 /03 /mars /2006 21:38
Après quelques tours infructueux à chercher une place, je cédai. Je pris la place réservée aux handicapés. Vous me direz, étant handicapé, pourquoi n’y avais-je pas songé tout de suite ? Les scrupules, les scrupules. Il y a toujours plus handicapé que soi. En tout cas, que moi. De me souvenir de cet homme qui avait toqué à mon carreau après m’avoir vu marcher, pour m’interpeller : « Tu me donneras le tuyau pour avoir le macaron GIC ! » J’avais alors résisté à une soudaine envie de l’écraser sur place, pour à la fois me calmer et l’exaucer. Comme de coutume, la réplique adéquate avait jailli à mon esprit le surlendemain : « Demandez à la sécurité Sociale de passer un test de Q.I., les résultats devraient largement faire l’affaire. »
Souffrez-vous également de cette absence de réaction appropriée à la minute cruciale où vous en avez le plus besoin ? Cruciale, en cette circonstance, certes non. Mais avez-vous comme moi des souvenirs torturés de ce grand échalas en terminale qui se moquait de vous lorsque vous étiez en sixième ? De cet imbécile qui s’esclaffait grassement parce que vous aviez déclaré avoir aimé un film qu’il méprisait ? Cruciale, en ces circonstances, certes non. Mais. Les souvenirs d’une femme, l’objet unique de vos pensées, que dis-je, de votre être, de votre conscience, qui s’avance à pas feutrés, les pas de sa démarche féline sont feutrés, vers vous, les cheveux dans le vent, ses cheveux sont le vent, elle tend ses lèvres, deux quartiers d’une douce clémentine, vers les vôtres, flottantes, par capillarité nos lèvres eussent pu se toucher, et vous demande d’une voix douce, sa voix est toujours douce, sa voix est le bruissement des fleurs dans la première brise du printemps, comment cela va. « Bah ça va » Sans un mot de plus. Brillant.

Pour l’heure, je m’approchais de la place réservée. Nouvellement peinte en bleu vif sur toute sa surface afin de prévenir une protestation du quidam en infraction sur la qualité de la peinture au sol, l’emplacement était entravé en son centre par une petite borne, apparemment rétractable. Je me garai en double file, sortis pour me débarrasser de l’obstacle. La borne était fichée dans le sol, une pompe hydraulique permettant de la rabattre. Je poussai. L’obstacle ne bougea pas. Une pancarte était vissée en son sommet : un simple numéro de téléphone précédé de la mention « renseignements » J’avais oublié mon téléphone mobile chez moi. Très bon système : les non-handicapés ne pourront plus se garer. A cet instant, moi non plus. Je repris l’effort afin de me débarrasser de l’entrave, de la soumettre au sol. Le vérin gémit. Je continuai, le visage écarlate et le souffle court, les yeux exorbités, les muscles crispés à la limite de la crampe… et lâchai prise, exténué.
Telle Excalibur dans son enclume, l’entrave, intacte et narquoise, me toisait d’un regard amusé. Je n’étais pas l’Elu. Coup d’œil à gauche, coup d’œil à droite. Rien. Coup d’œil devant : des locaux d’entreprise. Peut-être auraient-ils la solution, ou tout du moins un téléphone pour appeler.
Je pénétrai dans les locaux. Je m’approchai du comptoir. Une jeune femme brune, l’œil vif et le cerveau vide, un sourire contre-plaqué sous un nez proéminent, attendait sagement que je l’aborde. Je l’abordai.
- Bonjour Madame.
- Bonjour Monsieur.
- Je souhaiterais me garer sur l’emplacement invalide.
- Oui.
- …
- …
- Oui, et en fait, il y a une espèce de barrière qui m’en empêche.
- Oui.
- …
- …
- Y a-t-il un moyen de la baisser ?
- Allez voir ma collègue au troisième étage, bureau 3A, elle saura répondre à votre question Monsieur. Les ascenseurs sont juste derrière, dans le couloir sur votre gauche.
- Très bien merci.
Je m’engouffrai dans l’ascenseur, suivis patiemment les panneaux fléchés pour arriver au fameux bureau. Sur la porte, une inscription prometteuse : « Informations emplacement handicapé ». Je toquai et entrai sur l’invitation d’une voix féminine. Dans une pièce exiguë et spartiate, meublée d’une simple table, assise sur la seule chaise de la pièce, une femme d’un certain âge faisait une réussite avec un jeu de cartes.
- Bonjour, je viens…
- Vous êtes handicapé ?
- Oui.
- Vous venez pour prendre la place handicapée ?
- Oui.
- Dans ce cas-là muni de votre macaron GIC et votre carte d’invalidité vous devez vous présenter à la mairie pour obtenir les informations.
Elle avait débité la phrase d’un ton monocorde et las.
- Je ne comprends pas bien. Je pensais que c’était ici que l’on obtenait les informations. C’est même marqué sur votre porte.
- Mais je vous ai informé : vous devez aller à la mairie pour obtenir les informations.
- Mais je… je… je ne, bredouillai-je.
- Vous ne comprenez pas mon rôle, c’est cela ?
- Bah non… pas vraiment…
- Et bien c’est très simple, reprit-elle sèchement. Depuis que cette maudite place a été « protégée » devant nos locaux, des légions d’handicapés se sont succédées pour nous demander des renseignements. L’accueil étant submergé, nous avons dû créer une section spéciale pour répondre.
- Mais dans ce cas, pourquoi dois-je aller à la mairie ?
- Nous ne sommes en aucun cas responsables de ces emplacements ! Ils sont gérés par la municipalité. Donc je vous le dis et vous le répète : vous devez aller à la mairie.
- …
- Nous ne pouvons rien faire ici, puisque nous ne savons rien.
- …
Devant mon silence perplexe, la petite dame reprit sa réussite. Je fis volte-face, regagnai ma voiture en me grattant le front. Rageur, j’arrachai l’amende soigneusement pressée contre mon pare-brise pour stationnement en double-file. Entre temps, une place « valide » s’était libérée, que je pris rapidement. Je décidai tout de même d’aller dès que possible obtenir le fin mot de l’histoire…

Partager cet article

Repost 0
Published by Joël Bloch - dans Fiction
commenter cet article

commentaires

Elodie 13/03/2006 19:58

Je voudrais pas paraitre antipathique, mais à moi aussi...
Mais je ne m'en plains pas, c'est encore drôle.

Biquette 07/03/2006 13:30

Moi aussi, ça m'est très familier...

L'Affreux Jojo 07/03/2006 10:17

Serais-tu en train de soupçonner qu'en panne totale d'inspiration je recyclerai de vieux texte pour remplir le vide sidéral de mon imagination ?

Manu 07/03/2006 10:05

Hum ... pourquoi j'ai l'impression de l'avoir deja lu ... ?

Qui suis-je ?

"J'étais celui qui avait plusieurs visages. Pendant les réunions, j'étais sérieux, enthousiaste et convaincu ; désinvolte et taquin en compagnie des copains ; laborieusement cynique et sophistiqué avec Marketa ; et quand j'étais seul (quand je pensais à Marketa), j'étais humble et troublé comme un collégien. Ce dernier visage était-il le vrai ? Non. Tous étaient vrais : je n'avais pas, à l'instar des hypocrites, un visage authentique et d'autres faux. J'avais plusieurs visages parce que j'étais jeune et que je ne savais pas moi-même qui j'étais et qui je voulais être."

Milan Kundera, La plaisanterie



"Si tu étais une particule, tu serais un électron : tu es petit et négatif."


Grégory Olocco



"Tu es un petit être contrefait simplement réduit à ses fonctions vitales."


Vincent Méli