Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
27 mars 2005 7 27 /03 /mars /2005 23:00

Je t’aime. Je, sujet, aimer, verbe, toi, complément, mon complément. Une grappe de lettres qui s’assemblent en trois petits mots.


Je t’aime. Je l’aime.


Trois petits mots que l’on pare d’un langage sensuel composé d’un alphabet de caresses, ponctué de tendres baisers.


Mouais. Trois petits mots dont on a dramatiquement vite fait le tour. Je m’explique : comment, des milliers d’années après l’invention du langage, annoncer à l’homme ou la femme dont l’image rythme nos pensées, que nous l’aimons. « Je t’aime », certes. Simplicité, efficacité, platitude. Comment le dire avec style, avec panache et originalité ? Quels moyens nous restent-il alors que nous arrivons après Edmond Rostand et son Cyrano, après Albert Cohen et son Solal, après Stendhal et son Julien Sorel, après Gabriel Garcia Marquez et son Amour au temps du choléra… Il y a des centaines, que dis-je, des milliers d’après : le pouvoir d’expression des mots est trop limité ; nous offrons quelques fleurs, sortons quelques banalités bien amenées et, le plus pathétique : en toute sincérité. La frustration est cependant tenace, goût cendreux au fond du palais, celle de ne pas se démarquer de nos millions de prédécesseurs, contemporains ou successeurs.


De ce constat rageur jaillit l’idée géniale ; celle qui allait simultanément me rapporter le prix Nobel de littérature, le prix Alan Turing d’informatique et la médaille Fields de mathématiques.


L’observation est en effet généralisable : beaucoup de gens, peu d’idées ; beaucoup d’idées, peu de mots. Il y a un nombre fini de lettres dans l’alphabet latin, vingt-six, un nombre fini de mots dans quelque dictionnaire qu’il soit, même très grand. Pour qu’une phrase de la langue française demeure lisible et appréciée, elle ne doit raisonnablement pas dépasser trente mots, et encore, je place la limite volontairement haut. Le corollaire suivant constitue le point de départ du raisonnement : il y a un nombre immense mais dénombrable de phrases de trente mots ou moins dans la langue française.


A ce stade, il eût été pure folie de tenter de les compter ; en revanche, beaucoup moins de phrases se conformaient aux règles extrêmement contraintes de la grammaire. Il était donc tout à fait envisageable de produire tous les romans imaginables, afin de remplir une bibliothèque de Babel.

Je m’attelai à la conception d’un programme informatique permettant d’énumérer toutes les oeuvres. Aux premières sorties, « La girafe fanée pianotait mollement le bus avec ton tournevis », je saisis le fossé qui séparait admissibilité grammaticale et correction sémantique. De me triturer les méninges pour parvenir à cette solution : à chaque phonème, j’associai une fonction sémantique renvoyant une valeur dépendante de son contexte ; les phrases ainsi produites totalisaient un SS (Score Sémantique). J’adaptai alors mon énumérateur pour que seules les phrases dépassant un SS acceptable soient retenues. L’écrémage était ainsi conséquent, mais insuffisant pour parvenir à un roman en un temps de calcul raisonnable. Qu’à cela ne tienne, je conçus dans la même veine une fonction restituant un score de cohérence.

Le nouveau projet allait conjointement optimiser les scores de sémantiques (localement, à chaque phrase) et le score de cohérence (globalement sur l’histoire) pour obtenir automatiquement des romans aux styles aussi divers que parfaits, dans un français magnifiquement ciselée, qui m’assureraient richesse, gloire et donc beauté.


Je lançai le programme dans sa version ultime : un petit bijou d’optimisations retorses qui exploitait jusqu’au dernier transistor de mon processeur.

Rien n’y fit : malgré l’infaillibilité et l’efficacité de mon développement, la machine n’allait pouvoir produire un roman digne de ce nom en un temps acceptable : manque de puissance. Il me fallait, pour palier à l’infirmité de ma configuration, connecter une centaine d’ordinateurs afin de distribuer les calculs. Trop onéreux. O rage, ô désespoir, ô processeur ennemi ! scandai-je les yeux au ciel, l’esprit obscurci par l’infaisabilité de l’entreprise.


Mais c’est bien-sûr ! Le ciel ! Depuis quelques années Le SETI (Search for Extra-Terrestrian Intelligence) distribuait au public un économiseur d’écran ; ce programme une fois installé profitait des temps d’inactivité de la machine cible, connectée à l’Internet, afin de lui voler du temps de calcul et faire ainsi progresser la recherche des petits bonshommes verts. Le SETI avait donc, en diffusant largement son programme, récupérer la puissance de dizaines de milliers d’ordinateurs !

Il me suffisait de procéder de même. Mais comment convaincre les foules d’installer un économiseur d’écran sans leur avouer mes sombres ambitions ? Il me fallait agir directement de l’Internet : les amener sur un site où, tapi parmi les lignes indéchiffrable de son code source, un robot-espion furtif les guettait, prêt à bondir pour drainer leur puissance ; il me fallait trouver un moyen de contraindre l’internaute à l’inactivité, le regard fixe et les membres ballants, tout en gardant la page hypnotique ouverte pour vampiriser ses ressources informatiques.


Et c’est là que mon machiavélisme à la malignité absolue conçut un nouveau dessein au génie sans pareil : je créai un blog.

Partager cet article

Repost 0
Published by Joël Bloch - dans Fiction
commenter cet article

commentaires

Qui suis-je ?

"J'étais celui qui avait plusieurs visages. Pendant les réunions, j'étais sérieux, enthousiaste et convaincu ; désinvolte et taquin en compagnie des copains ; laborieusement cynique et sophistiqué avec Marketa ; et quand j'étais seul (quand je pensais à Marketa), j'étais humble et troublé comme un collégien. Ce dernier visage était-il le vrai ? Non. Tous étaient vrais : je n'avais pas, à l'instar des hypocrites, un visage authentique et d'autres faux. J'avais plusieurs visages parce que j'étais jeune et que je ne savais pas moi-même qui j'étais et qui je voulais être."

Milan Kundera, La plaisanterie



"Si tu étais une particule, tu serais un électron : tu es petit et négatif."


Grégory Olocco



"Tu es un petit être contrefait simplement réduit à ses fonctions vitales."


Vincent Méli