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22 mars 2006 3 22 /03 /mars /2006 02:24

Depuis mes années d’études à l’université, j’ai toujours ce bon vieil effaceur qui m’accompagne partout, attendant sagement son moment dans la poche intérieure de mon blouson.
Il faut prendre l’effaceur, le caler entre le pouce et le majeur, le métacarpe de l'annulaire posé sur la table.
Le pouce s'avance, le majeur recule. Le mouvement doit être exécuté prestement.
Le pouce et l'index doivent alors former un plateau.
Hop, le stylo fait un tour, deux tours, trois tours.
La main s'incline, le majeur se redéploie, le  pouce s'écarte et on rattrape le stylo.
Le pouce s'avance, le majeur recule. Le mouvement doit être exécuté prestement.
Le pouce et l'index doivent alors former un plateau.
Hop, le stylo fait un tour, deux tours, trois tours.
La main s'incline, le majeur se redéploie, le  pouce s'écarte et on rattrape le stylo.

J’entendis les pas de deux personnes dans le corridor derrière moi : la démarche traînante de la fumeuse précédé d’un pas vif et alerte. La porte s’ouvrit avec vigueur.
- Bonjour Monsieur.
Un costume-cravaté me tendit la main, sourire de loup et regard d’acier. Dans les trente-cinq ans, ce sourire étincelant plissait son nez aquilin et striait de petites rides ses paupières encore fermes ; autant de signes de maturité qui lui conférait l’aura de l’homme mûr, de l’argent et du pouvoir, qu’il utilisait avec dextérité le samedi soir en boîte de nuit pour séduire les nymphettes de vingt ans aux traits indéfinis, en mal de sexe facile, d’un tour en Porsche et de sacs à mains Hermès.
- Bonjour, répondis-je simplement en me levant.
- Voulez-vous bien me suivre Monsieur ? Nous serons plus à l’aise dans mon bureau.
Il balaya la pièce d’un regard dubitatif, puis m’adressa un clin d’œil complice : nous étions du même bord, il détestait cet endroit et son odeur de tabac ; il allait s’occuper de moi et tout irait bien, il était mon nouveau meilleur copain, mon affaire était entre de bonnes mains.
Je me levai à sa suite et nous gagnâmes son bureau au troisième étage, à pied toujours. La salle était beaucoup plus spacieuse. Nous nous installâmes dans de larges fauteuils de cuir noirs de part et d’autre d’une table basse.
- Mais je ne me suis pas présenté, dit-il avec emphase, je suis Norbert de la Roche, le responsable des initiatives pour l’insertion des handicapés à Neuilly-sur-Seine. Je serai par ailleurs prochainement nommé responsable des Hauts de Seine très cher Monsieur ?…
- Bloch. Joël Bloch.
Il me sourit. Je lui souris. Nous nous sourîmes.
- Donc ! Il frotta ses deux mains énergiquement. Qu’est-ce qui vous amène Monsieur Bloch ?
- Je voudrais me garer sur les emplacements handicapés. Mais des barrières m’en empêchent.
- Oui. Sourire de plus en plus charmeur. Ces barrières sont faites pour que des personnes non-handicapées ne s’y garent pas.
- Oui, mais je suis handicapé. Je voudrais m’y garer.
- Oui. Certes. Oui. Auriez-vous les justificatifs de votre invalidité ?
De lui présenter aussi sec Macaron GIC et carte d’invalidité. De les détailler minutieusement. Son sourire se fêla.
- Oui. Certes. Oui.
Il avait murmuré. Il se redressa.
- Vous comprenez que seuls les possesseurs de véhicules peuvent se garer sur les emplacements.
- Oui.
Je réprimai l’envie de me gratter la tête.
- Auriez-vous votre carte grise ?
De lui tendre ma carte grise. Il la prit, enjoué, visage nerveusement figé, la détailla, les yeux plissés.
- Afin de remplir correctement votre dossier, il me faudrait un justificatif de domicile.
Je le regardais, étonné, lui, triomphal. Mes élastiques claquèrent à nouveau, je sortis une magnifique facture de téléphone datant de quelques jours. Il se rembrunit, me regarda, yeux couleur neutre à dominante hostile. Nous n’étions plus du tout les meilleurs amis du monde. Une sympathie hypocrite ranima soudain ses traits.
- Mais je ne vous ai rien proposé à boire ! Que désirez-vous ? Thé ? Café ?
- Je voudrais pouvoir me garer sur les emplacements handicapés, répondis-je d’un ton péremptoire.
Il se leva lentement, oui, certes, oui, se retourna pour se diriger vers son bureau, sortant de sa poche une mouchoir pour s’éponger rapidement le front. Il décrocha son téléphone, m’invitant d’un signe de main rassurant à patienter, tout va bien se passer.
- Oui, Monsieur le Maire ?
- …
- Oui. Bonjour, oui. Voilà, j’ai un léger problème. J’ai devant moi ici présent Monsieur Joël Bloch, un handicapé, voulant se garer sur les emplacements handicapés.
- …
- Oui, c’est naturel, oui, c’est naturel.
- …
- Ah ? Oui, oui. Je comprends, oui. A bientôt Monsieur le Maire.
Il raccrocha silencieusement, la mine hagarde et perdue.

Silence.
Se prolongeant.

Il reprit tout à coup conscience de ma présence, se rassit lentement face à moi, le regard fuyant.
- Voyez-vous… ces barrières sont… comment dire… conçues pour empêcher les personnes non-invalides de se garer.
Sa voix blanche avait totalement perdu son assurance, coincée qu’elle était par un gosier étriqué.
- …
Il se triturait les mains nerveusement.
- …
- Oui ?
- C’est-à-dire que, il s’humecta les lèvres, vous allez rire, mais il n’est pas spécialement prévu qu’une personne invalide puisse effectivement s’y garer.

Silence.
Se prolongeant.
Se prolongeant encore. Dans un film, les spectateurs commenceraient à s’impatienter.

- Je vous demande pardon ?
- Oui, en fait, notre but est atteint, mais en fait, les spécifications du projet n’ont pas été forcément très très claires, et… sa voix mourut… il n’existe aucun moyen d’abaisser les barrières protégeant les emplacements.
- …
- Mais j’ai une excellente nouvelle reprit-il d’un ton enjoué annonciateur d’une promotion exceptionnelle sur un robot ménager, Monsieur le Maire m’a assuré que les ingénieurs du Génie Civil travaillent dès à présent pour solutionner cette… hum… impasse…
Il sortit son mouchoir et tamponna de quelques coups secs son front maintenant ruisselant.

Qu’ajouter ? Totalement éberlué, j’acquiesçai et pris congé de cet imbécile, regagnai ma voiture, et décollai de cette mairie absurde, pour poursuivre mon chemin absurde dans ce monde absurde.


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Published by Joël Bloch - dans Humeur
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commentaires

cyril 23/09/2006 20:24

L'histoire commence déjà à basculer dans le côte obscur lorsqu'on demande un justificatif de domicile pour avoir le droit de se garer sur une place handicapée. Les valides qui n'habitent pas Neuilly ont le droit de se garer le long des trottoirs, que je sache ? L'intérêt d'une voiture n'est pas forcément de partir de chez soi pour y revenir sans s'arrêter en route. Ou alors je n'ai rien compris.

Qui suis-je ?

"J'étais celui qui avait plusieurs visages. Pendant les réunions, j'étais sérieux, enthousiaste et convaincu ; désinvolte et taquin en compagnie des copains ; laborieusement cynique et sophistiqué avec Marketa ; et quand j'étais seul (quand je pensais à Marketa), j'étais humble et troublé comme un collégien. Ce dernier visage était-il le vrai ? Non. Tous étaient vrais : je n'avais pas, à l'instar des hypocrites, un visage authentique et d'autres faux. J'avais plusieurs visages parce que j'étais jeune et que je ne savais pas moi-même qui j'étais et qui je voulais être."

Milan Kundera, La plaisanterie



"Si tu étais une particule, tu serais un électron : tu es petit et négatif."


Grégory Olocco



"Tu es un petit être contrefait simplement réduit à ses fonctions vitales."


Vincent Méli