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9 avril 2006 7 09 /04 /avril /2006 21:15
La longue queue débordait du comptoir numéro 4 du Terminal 1 de Roissy Charles de Gaulle. Composée d’une foule hétéroclite de touristes routards dont le regard illuminé se portait déjà sur les jungles luxuriantes, de petits vieillards asiatiques à la peau fripée et tavelée, soigneusement emmitouflés dans des costumes modernes portés avec une dignité antique, d’hommes d’affaires affairés, et de caucasiens dans la trentaine libidineuse dont le regard malsain se portait déjà sur les sentiers de la perdition, la file se lovait autour d’un pilier pour circonvoluer dans le hall. Bangkok, Thaïlande. Onze heures de vol. Se présenter trois heures avant. Six heures de décalage. 88% d’humidité, 36 degrés. Très chaud. Très humide. Attente.

Bagage enregistré, je flânai dans le duty free sans que mon oeil désabusé n'accroche la moindre babiole à acheter ; je rebondissais sur les vitrines où, m’approchant, je savais ne rien trouver d’intéressant. Je trompais les minutes, déjà las de la journée du sacrifice nécessaire à un voyage si long. Attente. Les minutes n’étaient pas dupes. Je pris un café dont chaque gorgée ingurgitée à intervalles fixement espacés remplissait avec une régularité de métronome les secondes. Attente. Dans le satellite final qui nous menait à l’avion, je m’assis, menton posé sur mes doigts croisés, coudes sur mes genoux et regard fixe, songeant à l’inconnu dans lequel je plongeais, une angoisse naissante au ventre. Ne sachant que penser, je vidai mon esprit. Attente. La foule pépiante s'envola avec la précipitation d'une nuée d'oiseaux effrayés à la première annonce d'embarquement. Je restai immobile, et lorsque l'essaim eut décollé, j'aperçus du coin de l'oeil une jeune femme restée impassiblement assise aussi. Des cheveux bruns encadraient un visage oblong qu'un maquillage discret effleurait, et que la même attente, en ce milieu de journée, crispait en une moue sévère. Portant des vêtements de tissu aérien et ample aux couleurs chatoyantes, elle arborait des bijoux fantaisie choisis avec un goût fantasque mais certain. J'évaluai rapidement son âge à vingt-sept ans. Seule, je la devinais routarde, déterminée et farouche, taciturne, parlant à mots mesurés et précis. En d’autres termes, je projetai en elle mon alter ego. Dans l'ombre de mon regard je saisis sa silhouette floue me dévisager, ce que je ne manquai pas de faire à mon tour lors de ses déports naturels d'attention, d'un geste de tête suffisamment ostensible pour qu'elle surprenne à la commissure de son oeil ma curiosité. Nous demeurions cependant immobiles et silencieux. Sentencieux. Attente. Le temps du trop tard était proche, celui où l'abord, car tardif, se dénuderait de sens. Elle se leva avec souplesse et se dirigea d'un pas traînant vers la porte d'embarquement, sans plus d'intérêt à mon égard. Trop tard. Attente. Je me levai à mon tour.

Le siège que j’allais occuper pendant onze heures était situé en tête de cabine et face au mur, ce qui faciliterait les mouvements, bien qu’encastré en milieu de rangée. Un imposant Thaïlandais était assis à ma gauche ; à ma droite, défiant toute probabilité, se tenait la jeune femme que j’avais préalablement observée. Il n’est jamais trop tard. Je m’assis en saluant discrètement mes voisins, salut qu’ils me retournèrent faiblement. Attente. Le Thaïlandais regardait les magnifiques hôtesses passer dans le couloir, la jeune femme se perdait dans la contemplation des autres avions parqués aux environs tandis que mon regard errait de l’un à l’autre. Trois solitudes aussi cloisonnées que nos sièges par leurs accoudoirs. Attente. L’avion décolla.

J’avais élaboré une stratégie infaillible de contact : je proposai un tic-tac menthe à mon voisin de droite, qui refusa, pour mieux en proposer à ma voisine de gauche. Collée à la fenêtre, elle me tournait le dos et je n’osai la déranger. Il était trop tard. Je sortis ma lecture du moment, Le Maître et Marguerite de Mikhaïl Boulgakov, dont il me restait une centaine de pages à lire que je comptais finir durant ce vol. Je m’assoupis au bout d’un paragraphe. Le temps disparut, le brouhaha de l’avion, de ses moteurs, se mêla à l’expurgation de mes rêves. Un monde brouillé surgit à mes yeux lorsque je fus réveillé pour le repas. Il ne s’était écoulé qu’une petite heure. Je me trompai d’accoudoir pour extirper le plateau, ce que la jeune femme me signala d’une voix grave, décontractée et aimable qui renforça l’image que je m’étais forgée plus tôt. Le contact était établi. Je sentais confusément qu’une énergie était lancée, un fil ténu, qu’il me fallait rebondir avec intelligence avant que l’opportunité ne s’éloigne définitivement. En lieu et place, un silence un peu trop long plana. « C’est la première fois que vous allez en Thaïlande ? » proférai-je avec la sensation simultanée d’asséner une question d’une banalité affligeante, mais d’échapper ainsi au regret de ne rien avoir tenté. Je suis souvent en ces occasions surpris de constater qu’il n’en faut pas plus, et qu’il ne faut pas, à mon habitude, chercher la complexité, en particulier la phrase entre toutes qui n’a jamais été prononcée. Non, sur cette simple question, la conversation s’engagea, fluide et agréable. Il n’est jamais trop tard. Ma compagne souriante, volubile et charmante réveilla mon appétit de découverte, de questions et de réponses. Je m’étais complètement trompé sur son compte. Apprendre qu’elle allait retrouver son mari à Krabi acheva de dénouer mes retenues, libéré que j’étais de l’angoisse de ne pas séduire. En l’espace de quelques phrases, avec une transition naturelle, nous nous tutoyions ; en l’espace de quelques minutes nous avions adopté les regards, les manies et les gestes attentionnés d’un couple marié depuis cinq années. Nous discutâmes ainsi une heure et demi, et d’un commun accord tacite et muet, nouvelle preuve d’une sensibilité commune, nous retombâmes simultanément dans un silence respectueux d’une intimité mutuelle. Attente. Le petit téléviseur montrait un documentaire animalier mal fait. Attente. Je m’assoupis une demi-heure, protégé par la couverture bon marché de l’air sur-climatisé. Je me réveillai la bouche pâteuse, une fine pellicule de sueur glacée par la froideur sèche de la cabine nappant mon corps entier. Sur l’écran un film français minable jouait. Attente. Je titubai jusqu’aux toilettes et me passais rapidement de l’eau sur le visage, avant de retourner à mon siège. Attente. Je repris mon livre. Chef d’œuvre de la littérature russe et roman révolutionnaire, le diable y débarquait à Moscou avec sa suite hétéroclite composée de l’homme chat Béhémot, des démons Azaziel et Krokoviev, ainsi que de la vampire Hella. La troupe s’amusait à déclencher une succession d’exactions sans véritable cohérence, dans une traduction fluide d’un français suranné ; la trame décousue et complexe, dans laquelle se perdaient les véritables protagonistes de l’histoire – le Maître et Marguerite – accentuait l’irréalité du roman qui gagnait notre monde tandis que je m’assoupis une nouvelle fois. Je me réveillai une demi-heure plus tard. Attente.

Longue attente, ponctuée de discussions, de repas, de lecture, de levers, de somnolence, de discussions, de frissons, de minutes élastiques et gluantes s’étirant à l’infini…

Nous débarquâmes enfin. Je quittai ma voisine pressée par une correspondance, sans regret et sans même connaître son nom. Je m’étais contenté sans arrière pensée, avec un plaisir non feint, de sa présence éphémère, conscient que cette rencontre et cet échange n’auraient été possibles avec un lendemain. One flight stand. A la sortie de l’avion, mon corps épousa un air chaud et visqueux, enfilé avec le même dégoût qu’un vêtement poisseux : j’étais bel et bien en Asie. Je m’enfichais dans la file d’un contrôle de police. Attente. Attente irréelle, suffocante et moite dans une foule floue, surexposée par ma rétine exténuée, dans cette file immobile qui ne progressait pas. Un nouveau comptoir s’ouvrit et nous nous divisâmes en deux files moitié plus courtes et identiquement immobiles, illusoirement moins longues. Attente.

A ma droite, trois hommes d’une trentaine d’années patientaient en ruminant. Le premier, au visage émacié et anguleux, était sataniste ou voulait le suggérer : de longs cheveux raides de jais cascadaient sur ses épaules tandis qu’un bouc fin et aiguisé ornait le trait de sa bouche. Des yeux étroits, luisants comme des scorpions noirs, dardaient leur malignité par saccades malsaines. Sur le visage soufflé du deuxième courait une toison trop courte pour être une véritable barbe, et trop longue pour un rasage manqué. De larges boutons épars perçaient les poils et le front plissé qui surplombaient des yeux mornes seulement animés d’une méchanceté vengeresse. Le tee-shirt distendu par son obésité arborait des caractères asiatiques, revendiquant les allers et retours fréquents d’un touriste sexuel récurrent. La peau du troisième, plus discret et hagard, était écarlate et séchée par un alcoolisme prononcé. Cette troupe hétéroclite évoquait la compagnie démoniaque habitant le livre que j’étais parvenu à finir, si bien que, titubant de fatigue, je doutais un instant d’être éveillé. L’obèse étouffa un juron :
- On l’aura bien mérité notre petite.
Ses deux comparses acquiescèrent dans un rictus. Ils n’avaient dores et déjà plus rien d’humains. J’étais bel et bien en Thaïlande.

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Published by Joël Bloch - dans Récit
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commentaires

Elodie 12/04/2006 12:06

Moi j'ai trouvé que ce bouquin n'avait que des personnages au reflet de notre société actuelle. On y retrouve les mêmes, pas si pires, et pas vraiment mieux. J'ai beaucoup aimé.

Nirm 12/04/2006 09:36

Le maître et Marguerite ? J'ai essayé de le lire il y a un an ou deux, j'ai trouvé ça tellement nul que je ne l'ai même pas fini (ce qui est assez extrême pour moi, qui suis toujours prête à laisser la chance de se rattrapper à n'importe quel livre ou film, et toujours curieuse d'en connaître le dénouement...)

Qui suis-je ?

"J'étais celui qui avait plusieurs visages. Pendant les réunions, j'étais sérieux, enthousiaste et convaincu ; désinvolte et taquin en compagnie des copains ; laborieusement cynique et sophistiqué avec Marketa ; et quand j'étais seul (quand je pensais à Marketa), j'étais humble et troublé comme un collégien. Ce dernier visage était-il le vrai ? Non. Tous étaient vrais : je n'avais pas, à l'instar des hypocrites, un visage authentique et d'autres faux. J'avais plusieurs visages parce que j'étais jeune et que je ne savais pas moi-même qui j'étais et qui je voulais être."

Milan Kundera, La plaisanterie



"Si tu étais une particule, tu serais un électron : tu es petit et négatif."


Grégory Olocco



"Tu es un petit être contrefait simplement réduit à ses fonctions vitales."


Vincent Méli