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3 avril 2005 7 03 /04 /avril /2005 23:00

- Commencez donc par arrêter les piqûres de Botox.

- Mais je ne fais pas du tout de piqûre de Botox ! m’écriai-je, impassible.

- Prodigieux…

Le médecin qui me faisait face avait murmuré ce mot dans un souffle, pour lui-même, reculant dans son ample dossier empestant le cuir neuf, les mains jointes sous son menton, me dévisageant avec une acuité renouvelée.

Que croyait-il ? Si j’étais venu le voir, ce n’était pas sans raison ; j’avais eu le temps, depuis près de huit mois, d’écarter les causes évidentes. Ce que les médecins peuvent m’agacer parfois, à nous prendre pour des imbéciles !


Silence immobile. Seul le papillotement imperceptible et spasmodique de ses iris trahissait une intense réflexion. Il respirait lentement, de plus en profondément, comme un athlète se concentrant avant l’effort. Il se jeta finalement à l’eau :

- Vous savez comment un aveugle qui a sauté en parachute sait qu’il va toucher le sol ?

Silence trouble. Le docteur Gérard était écarlate, son visage convulsé retenait son rire.

- Non. Ma réponse claqua, sèche et brève.

- Il le sait quand, le docteur hoqueta, quand, le fou rire le gagna, quand il y, pardon, il essuya les larmes de ses yeux, quand il y a, il pouffa de plus bel, quand il y a du mou dans la laisse !

Il avait hurlé cette chute pour dominer son hilarité qui déferlait comme un torrent agité de ses lèvres. Il ne pouvait plus s’arrêter. Le front contre son grand buvard, son corps secoué de sanglots, il tapait son bureau d’un poing fermé et sans force. Je le toisais, consterné. Pathétique.

Il se redressa, essuya son visage gras et violacé, et reprit peu à peu contenance.

- Non ?

- …

- …

- Non. Ma réponse claqua, sèche et brève.

Il ré-inspira.

- C’est l’histoire d’un arabe et…

- … Je vous interromps tout de suite, les blagues racistes me dégoûtent.


Silence opaque. L’intuition plus qu’évidente s’insinua que ce charlot, que dis-je, ce charlatan, ne pourrait rien pour moi, si ce n’était me délester de quelques dizaines d’euros. Il continua à déverser un lot d’histoires soi-disant drôles. Drôles pour qui ? Pas pour moi. Au contraire, à mesure qu’il débitait inlassablement ses inepties, je me retranchais plus loin dans la forteresse imprenable de mon esprit. Et de retracer mentalement le parcours qui m’avait amené jusqu’à lui.


Le mercredi 30 juin 2004, à 23 heures 42, après une représentation théâtrale exécrable des Acteurs de Bonne Foi de Marivaux où je m’étais illustré de manière exécrable, assis avec mes compagnons d’infortune dans un bistrot alentours, je me montrais exécrable et tendu auprès d’eux comme de leurs amis proches. A 23 heures 52, sous-estimant mon ouie à l’acuité phénoménale, une jeune fille à qui j’avais pathétiquement tenté de faire la conversation se pencha vers une amie et lui susurra à l’oreille : « Il n’a pas souri de la soirée. »


Choc.


Je me retournai prestement. Moi ? Elle s’empourpra. Non non. Elle ne put cependant me duper. D’un coup, mon ego fut scindé en deux : une partie fermement ancrée dans mon corps et mon attitude, l’autre projetée hors de moi, spectatrice impuissante de ma morosité. Dédoublement du Je, l’un acteur, l’autre juge. Conscient et lucide. Les morceaux épars de mon esprit réintégrèrent ma cavité crânienne et je rougis d’une honte cuisante : la honte de celui qui vient de découvrir que son pantalon arbore une tâche très mal placée, au sus et vu de tous. J’ai l’air d’un connard et tout le monde le pense. Et c’est vrai.

Je m’efforçai de sourire. La jeune femme blêmit. Quelle odieuse grimace contre nature mon visage avait-il donc produit ?


Le lendemain, je décidai de m’attaquer au problème. Devant le miroir et mon reflet morne, je refis une tentative. Les zygomatiques encore gourds de leur effort de la veille ne purent m’obéir. En parallèle je découvrais que rien, non, rien ne m’avait fait rire ni même sourire depuis que mes souvenirs s’inscrivaient dans ma mémoire. Dans le miroir, mon reflet transpirait. Il me fallait consulter.


Ce que je fis bien vite. Mon généraliste haussa un sourcil étonné et me prescrivit des séances de rééducation fonctionnelle. J’eus bien vite à domicile un motard dévergondé, retardataire chronique, soi-disant kiné, malaxant une fois par semaine mes maxillaires atrophiés. On contracte, une, deux, trois, pensez à respirer, quatre, cinq, six, respirez je vous dis, sept, huit, neuf, dix, on relâche. Il faut respirer. On contracte, une, deux, trois, quatre, vous allez mourir si vous ne respirez pas, cinq, six, sept, huit, mais respirez bon sang, neuf…

Rien n’y fit. Sourire me demandait une telle concentration, générait une telle tension, que je ne pouvais obéir. Le visage cramoisi et ruisselant, mes yeux absorbés par le néant, je n’entendais même pas ses injonctions et ne pouvais donc y répondre. Au bout de huit séances, le kinésithérapeute abdiqua. J’étais un élément singulier dans l’historique de ses patients. Il me révéla cependant que mon mal n’était guère si rare, et m’adressa à un groupe de paroles destiné aux personnes frappées de la même pathologie.


C’est ainsi que je fis mon entrée dans les M.A. Organisation tentaculaire aux ramifications inextricables, véritable monde parallèle à la politique intérieure agitée, les Mélancoliques Anonymes étaient organisées en groupuscules indépendants, régis par un pouvoir central. Oui. Il y a beaucoup de tristes sires. Les M.A. se réunissaient le samedi soir, le plus souvent dans des lieux de culte. Contrairement aux jeunes de mon âge, je ne sortais pas ces soirs-là, préférant déguster un cassoulet William Saurin froid, ingurgité par cuillérées lentes face au cimetière sur lequel, du massif fauteuil de cuir planté dans mon salon, j’avais vue plongeante. Je bouleversais mes habitudes et me rendis aux réunions.

Les visages lugubres s’entassaient, les gens se levaient tour à tour, racontaient leur histoire. Tentaient de rire. Chaque séance était modérée par un animateur jovial, un M.A. qui était parvenu à s’en sortir. De temps à autre, quelques personnes éparses se déridaient et émettaient un rire sec. Autant de porteurs d’espoir pour ces foules sentencieuses. D’autres, dont je faisais partie, se raidissaient : nos lèvres dessinaient de fines lignes blêmes, jointes sur des mâchoires serrées. Des crissements de dents vrillaient de temps à autre des silences gênés.

Les modérateurs organisaient des « sorties comiques ». Nous allions parfois au cirque. Des gugusses en collant pendouillaient dangereusement au bout de trapèzes volants, des animaux férocement camés tendaient leur papatte, avec une docilité forcée par la morsure du fouet, des clowns alcooliques se contraignaient à sourire – ils y arrivaient, eux – devant des enfants railleurs… J’avais toujours détesté ces spectacles. Cafard.

Nous allions parfois au cinéma, qui nous était pour l’occasion entièrement réservé. Ben Stiller enchaînait ses pitreries débiles, Jim Carrey ses grimaces facétieuses devant notre groupe silencieux et stupéfait.


Les semaines passèrent. Les mois passèrent. Je ne me fis aucun ami. Je n’étais pas doué pour cela. Pas une seule fois, durant ces réunions assidues, je ne ris ni même ne souris. Le désespoir me gagna. Pour être précis, non pas le désespoir, mais l’absence d’espoir : l’a-espoir. Constatant mon piteux état, Jean-Claude, modérateur, me conseilla de consulter le docteur Gérard, sourirologue à la renommée grandissante dans les milieux autorisés.


- Vous n’avez jamais envisagé le fait que vous étiez totalement dépourvu d’humour ?

Le silence ponctuant sa question interrompit ma rêverie.

- Pardon ?

- Vous n’avez jamais envisagé le fait que vous étiez totalement dépourvu d’humour ?

Je haussai les épaules.

- Non. Ma réponse coula, molle et traînante.

- Pourquoi voulez-vous rire ?

- Je ne sais… Cela se fait, non ? Cela m’aiderait. A rencontrer du monde, me faire des amis.

Je repensai à cette fille qui, un soir, m’avait ouvert à cette réalité.

- Depuis des mois et des mois vous avez rencontré du monde. Si j’ai bien compris, vous ne vous êtes pas fait beaucoup d’amis…

- Non. C’est vrai.

- Peut-être vous faut-il accepter cela : vous êtes un solitaire, vous n’êtes pas fait pour vous amuser. Nous n’avons pas tous les mêmes centres d’intérêt.

- …

- Vous êtes tellement focalisé sur l’action même de rire que vous en oubliez la cause. Cela a viré à l’obsession. Ce qu’il vous faut, c’est vous détendre ; arrêter de vous angoisser. Ce qui fait rire les autres ne vous fait pas rire vous, soit. Vous trouverez peut-être, un jour, quelque chose qui vous fait rire, vous, et qui ne fera pas rire les autres.

Je le regardais, dubitatif. Pourtant les mots du docteur Gérard sonnaient justes. Il sauta de son siège, ce qui fit tinter les grelots de son chapeau bouffonesque et criard, lissa sa veste rouge à losanges jaunes, claudiqua jusqu’à la porte, afin de me raccompagner, et me demanda cent cinquante euros. Ouais quand même.


Je rentrai chez moi et pour tuer le temps parcourus les nouvelles en ligne : "L’agonie du Pape", "Profanation de tombes en Israël", "La fièvre de Marburg s’étend en Angola", "Onze hommes jugés pour attentat à Ajaccio", "Le bilan du dernier tremblement de terre en Indonésie atteint les 1300 morts"…


Pourquoi n’arrivais-je pas à sourire dans ce monde si désopilant ?
Et puis je tombai sur cet article scientifique :


Les rats peuvent également rire

Que devais-je en conclure ?

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Published by Joël Bloch - dans Fiction
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Qui suis-je ?

"J'étais celui qui avait plusieurs visages. Pendant les réunions, j'étais sérieux, enthousiaste et convaincu ; désinvolte et taquin en compagnie des copains ; laborieusement cynique et sophistiqué avec Marketa ; et quand j'étais seul (quand je pensais à Marketa), j'étais humble et troublé comme un collégien. Ce dernier visage était-il le vrai ? Non. Tous étaient vrais : je n'avais pas, à l'instar des hypocrites, un visage authentique et d'autres faux. J'avais plusieurs visages parce que j'étais jeune et que je ne savais pas moi-même qui j'étais et qui je voulais être."

Milan Kundera, La plaisanterie



"Si tu étais une particule, tu serais un électron : tu es petit et négatif."


Grégory Olocco



"Tu es un petit être contrefait simplement réduit à ses fonctions vitales."


Vincent Méli