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9 avril 2005 6 09 /04 /avril /2005 23:00

Les malades chroniques sont les meilleurs analystes de leurs propres douleurs. Si ma hanche était certes en piteux état, je suspectais que mes maux n’étaient pas tant osseux que tendineux ou nerveux. Comme si une inflammation compressait cette zone. Une échographie avait confirmé mes soupçons en révélant un épanchement de synovie. Quelques semaines plus tard, après plusieurs remises de rendez-vous, probablement dues à des parties de golf décalées d’un médecin débordé, j’étais allongé nu sur un socle métallique, près à être perforé par un picot sous contrôle radio. Je ne m’étais pas le moins du monde angoissé pour cette intervention : d’une part, même si j’avais des souvenirs épouvantables d’infiltrations similaires, j’avais constaté que la douleur engendrée par de telles piqûres étaient inversement proportionnelles à la distance aux extrémités. En français : plus l’aiguille s’éloignait des mains et des pieds, c’est-à-dire des organes du toucher, le moins de mal elle causait. D’autre part, s’angoisser était vain : ce que l’on croit insurmontable à l’horizon du temps devient présent, surmontable, puis passé, surmonté. Les choses se font. Et s’angoisser pour des événements inéluctables est un fantastique gâchis d’énergie. Une piqûre, une hospitalisation d’une journée pour m’immobiliser n’allait pas me tuer. « Cela ne mange pas de pain » m’avait confié mon médecin.

Le professeur radiologue était un grand échalas au front tavelé, aux pommettes saillantes et aux mains arachnéennes. Son assistante replète, boudinée dans sa blouse blanche, m’adressait les sourires mielleux d’une petite fille débordante de sollicitude pour sa poupée avant de la massacrer. Règle numéro un : ne pas regarder l’aiguille.

- Vous avez mal où ? questionna le professeur.

Je fronçai les sourcils, cherchant le piège. Je viens pour une infiltration de la hanche gauche, connard. Devine.

- A la hanche gauche.

Il acquiesça silencieusement avec un air réfléchi. De son côté, l’assistante préparait le coton, la bétadyne, la seringue et l’aiguille, règle numéro un, ne pas regarder l’aiguille, sur un rythme enlevé et réjoui. Le professeur enfila sur ses doigts tubulaires des gants en plastiques stérilisés qu’il fit claquer sur ses poignets osseux. L’assistante s’avança vers moi, les bajoues flasques figées en une mine de compassion sincère, tenant entre ses mains l’arme fatidique, règle numéro un, ne pas regarder l’aiguille.

- Cela ne fait pas mal du tout. On va vous anesthésier localement.

Marie-Thérèse, prénom que je lui donnais au hasard, savait ce que c’était, elle, la douleur. Oui. Souvenir quasi-insoutenable de sa maman tamponnant de mercurochrome ses genoux écorchés par les parties de billes dans la cour de récré en CP. Aux larmes de douleur, Maman ça piiiiiique, s’étaient mêlées les larmes de dépit d’avoir, au cours de la dernière manche, perdu ses deux plus beaux calots. Elle s’était couchée très tôt ce soir-là, il y a vingt ans de cela, avant 20 heures, les yeux rougis et bouffis, éreintée qu’elle était par ses inlassables hoquets. Qu’on avait eu un gros gros chagrin.

Marie-Thérèse était née du bon côté du bistouri.


Je regardai l’aiguille.


Une lame de panique glissa sur moi comme le reflet du soleil sur la rapière du méchant dégainant dans un film de capes et d’épées. Je redressai la tête et fixai le plafond, je vais bien, tout va bien, inspirer, respirer, je vais bien, tout va bien. « Cela ne mange pas de pain. » J’aime bien…

- Vous allez voir, cela ne fait pas mal du tout, reprit-elle comme s’adressant à un enfant de cinq ans. Et c’est très rapide. C’est déjà fini.

Tu tiens le pique à glace de Basic Instinct dans les mains. Cela n’est pas fini. Tout simplement parce que ça n’a pas encore commencé, connasse.

L’homme s’avança et badigeonna mon aine gauche de bétadyne, dont l’odeur de désinfectant faisait affluer à ma mémoire mes séjours hospitaliers : la bétadyne, c’était ma petite madeleine à moi. Il s’empara de la seringue, la tint au-dessus de ma hanche en regardant, imperturbable, la cible sur l’écran de contrôle radio, ajustant son tir comme un flic casse-cou face à un ravisseur se protégeant d’un otage. Et mon anesthésie bordel ?


Shoot the hostage first.


Il planta violemment l’aiguille, me coupant littéralement le souffle dans un spasme, et pressa le piston. Un liquide froid s’insinua en moi. Il dévissa la seringue, laissant l’aiguille seule, enfoncée dans ma hanche tel un entonnoir béant. Une nouvelle seringue jaillit entre ses doigts, qu’il ajusta, avant d'actionner le piston. Il extirpa seringue et aiguille, m’arrachant un nouveau spasme, pressa un coton stérile sur ma hanche indolore.

- Alors, cela vous a fait mal ? demanda la potiche.

- Non, concédai-je de mauvaise grâce, les mâchoires serrées.

- On va vous remonter dans votre chambre, vous ne devez pas bouger.

- Est-ce que je pourrais récupérer l’aiguille et la seringue ?

- Pourquoi faire ?

- Pour ma collec’.

Elle cherchait dans mon regard la plaisanterie, mais ne perçut aucune trace d’amusement. Elle s’enquit auprès du professeur, qui accepta de m’en donner des neuves et stériles encore emballées. Les brancardiers arrivèrent et me ramenèrent dans ma chambre.

Seul et immobile, je passai la journée à lire et à rêvasser. Le dîner insipide servi à 19 heures fut rapidement expédié. Une journée à peine différente d’un dimanche pluvieux au milieu des vacances d’été. Avant d’éteindre ma lampe de chevet, je m’emparai une dernière fois de mon nouveau jouet. Le plastique produisait sous mes doigts le crépitement d’un tapis d’éveil de nouveau-né. Je fixai la longue tige métallique effilée comme un arachnophobe reluquant une photo de mygale, la gorge serrée par une fascination dégoûtée. 11,3 centimètres de long, 0.9 millimètres de section. A consommée de préférence avant février 2009. Belle bête. Elle allait rejoindre ma grande collection morbide, mon lit d’épines venimeuses, qui me rappelait perpétuellement ce que fut hier. Et de quoi demain sera fait.

 

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Published by Joël Bloch - dans Humeur
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Qui suis-je ?

"J'étais celui qui avait plusieurs visages. Pendant les réunions, j'étais sérieux, enthousiaste et convaincu ; désinvolte et taquin en compagnie des copains ; laborieusement cynique et sophistiqué avec Marketa ; et quand j'étais seul (quand je pensais à Marketa), j'étais humble et troublé comme un collégien. Ce dernier visage était-il le vrai ? Non. Tous étaient vrais : je n'avais pas, à l'instar des hypocrites, un visage authentique et d'autres faux. J'avais plusieurs visages parce que j'étais jeune et que je ne savais pas moi-même qui j'étais et qui je voulais être."

Milan Kundera, La plaisanterie



"Si tu étais une particule, tu serais un électron : tu es petit et négatif."


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