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17 avril 2005 7 17 /04 /avril /2005 23:00

- Allô bonjour, Pamela ?

Léger rire au bout du fil. Je ne me laissai pas démonter.

- Pamela ?

- Oui.

- J'appelle pour avoir des renseignements sur les massages...

- Qui êtes-vous ? Comment avez-vous eu ce numéro ?

La voix qui me répondit était assez grave, presque rauque. Carlabruniesque. Habillée également d'une certaine sensualité, permettant de dresser tout de suite un portrait du personnage : une grande femme élancée, la trentaine, habituée des boîtes de nuit et des bars branchés, qui avait l'assurance envoûtante de sa beauté insolente.


-
Vous comprenez, je ne masse que les personnes qui me sont recommandées par des connaissances, je ne veux pas recevoir ni aller, seule, chez des gens que je ne connais pas, en particulier des hommes.


Brune, cheveux raides mi-longs, une caresse pour ses épaules tavelées le plus souvent nues.


-
En fait je ne pense pas que vous connaissiez la personne qui m'a donné votre numéro : Sophie B...

-

-

-

- Elle vous connaît par personne interposée, et d'après elle, vous a déjà recommandé à quelques amis. C'est ma cousine.

- Ah ? Elle connaît probablement Monsieur L…


Elle fumait en discutant, volubile, avec de grands gestes pour expliquer. Ecrasait ses mégots verticalement et très sèchement, un tour à gauche un tour à droite, en exhalant avec force, naseaux fulminant, la dernière taffe qu'elle avait aspirée, cramponnée au filtre.


-
Je ne peux pas vous dire, je ne connais pas ses amis.

- ...

- ...

- ...

- ...

- Très bien, il n'y a pas de problème.


Elle chaussait du trente-sept, de longs pieds graciles ornés d'orteils grenat au goût salé.


-
Quelles sont vos prestations ?


Blanc. Je saisis trop tard que j'avais peut-être utilisé le vocabulaire d'une escorte : fellation, tout rapport sauf anal, massage érotique. Cinq cents euros les deux premières heures, trois cents euros l'heure supplémentaire...

Je ne me laissai pas démonter, utilisai la voix la plus naïve possible.


-
Quels sont... euh... vos tarifs ?

- Cela varie, si je me déplace ou si vous venez. Cela peut ne pas être pratique pour vous, je suis à Courbevoie.


Nous étions faits l'un pour l'autre.


-
J'habite à Neuilly sur Seine.

- Très bien. C'est soixante euros dans mon cabinet, quatre-vingt si je me déplace.


Elle lisait Gala et Elle. Parfois Le journal du dimanche. Elle n'aimait pas se prendre la tête.


-
Pour ?...

- Pour une heure, une heure et quart. Je recommande souvent le domicile : vous n'avez pas à vous rhabiller après...


Nous étions faits l'un pour l'autre.


-
..., vous pouvez rester allongé après un quart d'heure, ce que je recommande. Mais c'est vrai que c'est plus cher...

- Quand est-ce que vous êtes disponible ?

- Pour toi à toute heure du jour et de la nuit mon chéri.


Je secouai la tête.


-
... semaine prochaine, mardi de 13h à 14h30 ?

- Non je ne préfère pas.

- Samedi je suis libre toute la matinée.


Elle portait un parfum très musqué, très agressif, assorti avec sa peau toujours bronzée. Quand elle entrait dans un bar, les effluves piquaient le nez des hommes, descendaient le long du menton, titillaient les tétons ; dévalaient le torse pour s'engouffrer avec violence dans le slip. Les hommes, pupilles dilatées, avaient une érection et salivaient avant même d’avoir tourné la tête pour la regarder.


-
Très bien !

- De 11h à 12h30 ?


Sous le parfum, sa peau avait le goût d'un pain de mie sorti du four, un goût de soleil dardant une plage paresseuse. Ses tâches de rousseur pimentaient cette saveur d’une touche d'épice.


-
Très bien !

- Vous voulez que je vienne ou vous venez ?


Elle avait eu des rapports lesbiens il y a quelques années. Parce qu'elle était curieuse, parce que c'était tendance. Elle trouva cela agréable, presque mieux. Douceur et sensualité, une femme savait beaucoup mieux s'occuper d'une femme. Mais si elle avait aimé les attentions de sa partenaire, elle n'avait pas aimé lui retourner la pareille : elle appréciait le goût de son sexe mais pas celui des autres ; elle aimait que l’on s’occupe du sien, mais à l’inverse, elle éprouvait un certain dégoût. Et il lui avait manqué quelque chose : elle aimait la peau rugueuse des hommes, leurs mains rêches, leur besoin impérieux, presque animal, d'assouvir leur désir. Elle aimait la force.


-
Et bien écoutez, pour la première fois je vais jouer le jeu jusqu'au bout : vous pouvez venir.

- Très bien, j'aurai besoin de vos coordonnées.


Son fantasme : les grands hommes musclés, mâchoires carrées, les plaques de chocolat saillantes. Des colosses ébènes. Oui, son fantasme, être la seule femme d'une tribu d'indigènes noirs, recueillie après un accident. Vénérée comme une déesse, elle était de toutes les orgies : le retour avec plaisir aux trente-neuf heures. Elle jetait son dévolu sur le grand prêtre, aux yeux rieurs. Deux mètres de muscles empilés, des dents étincelantes, des jambes sculpturales, un pénis effrayant. Mon portrait craché.

De lui donner mon adresse.


-
Vous êtes tout à fait rassurée maintenant ?

- Oui, répond-elle en riant.


Nous raccrochâmes rapidement.

Samedi matin, j’allais rencontrer Pamela, pour le meilleur et pour... Non, juste pour le meilleur, et vérifier si mes suppositions étaient fondées.

 

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Published by Joël Bloch - dans Récit
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Qui suis-je ?

"J'étais celui qui avait plusieurs visages. Pendant les réunions, j'étais sérieux, enthousiaste et convaincu ; désinvolte et taquin en compagnie des copains ; laborieusement cynique et sophistiqué avec Marketa ; et quand j'étais seul (quand je pensais à Marketa), j'étais humble et troublé comme un collégien. Ce dernier visage était-il le vrai ? Non. Tous étaient vrais : je n'avais pas, à l'instar des hypocrites, un visage authentique et d'autres faux. J'avais plusieurs visages parce que j'étais jeune et que je ne savais pas moi-même qui j'étais et qui je voulais être."

Milan Kundera, La plaisanterie



"Si tu étais une particule, tu serais un électron : tu es petit et négatif."


Grégory Olocco



"Tu es un petit être contrefait simplement réduit à ses fonctions vitales."


Vincent Méli