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24 avril 2005 7 24 /04 /avril /2005 23:00

Cette semaine, mon professeur de théâtre, que je vois plusieurs fois par mois depuis le début de l’année, m’a interpellé en me prénommant « Jérôme ». D'une part ce n’est pas la première fois qu’elle commet cette erreur, que je m’étais jusque-là gardé de corriger de peur de provoquer une gêne plus grande ; d’autre part ce n’est pas la première personne à trébucher sur ce lapsus : Jérôme Bloche, Joël Bloch. Il faut bien l’avouer, le nom du héros de bande dessinée est assez proche du mien.

Mes collègues de théâtre rirent, notre professeur se confondit en excuses car, je l’avais bien pressenti, son malaise fut sans proportion avec ma réaction quasi-nulle : je me moque complètement de mon prénom. Il s’agit pour moi d’une simple étiquette qui permet d’attirer mon attention et me désigner comme interlocuteur. Si mes proches entérinaient un nouveau prénom, par exemple Barnabé, je hausserais les épaules avec une moue dubitative : allons-y pour Barnabé. Dans le même ordre d’idée, si un beau jour, ou peut-être une nuit, une modification psychosomatique globale de nos cerveaux intervertissait les termes « pantoufles » et « brosse à dents », « déjeuner » et « téléphone », telle la disparition de l’électricité dans Ravage, c’est sans complexe aucun que je chausserais demain deux brosses à dents au saut du lit, et irais comme tous les matins, préparer mon petit-téléphone.

Un nom, un prénom n’est jamais qu’un consensus sémantique pour désigner un élément dont la réalité, si elle existe, transcende les mots.


Pourtant si vous susurrez à l’oreille de votre amie se prélassant lascivement à votre côté après une nuit d’ébats moites et torrides entrecoupés de soupirs satisfaits, « je t’aime Séverine » alors qu’elle s’appelle Corinne, vous ne « marquerez pas de point » comme on dit. Et la donzelle, aussi charmante et compréhensive qu’elle soit, aura peut-être de bonnes raisons de se piquer. Cependant, dans des instants moins critiques, je suis souvent surpris de l’intérêt que les gens portent à leurs propres prénoms. Raidissement de la nuque, iris dardant une colère froide devant ce soi-disant manque de considération. D’autres adopteront cette réaction épidermique digne d’une panthère à qui l’on fait mine de subtiliser sa portée, à une simple mauvaise prononciation : Bonjour Gwénaelle. Le w ne se prononce pas ! qu’elle me répondit, toutes griffes sorties. Soit. Ok ok, pas la peine de s’énerver.

Ce comportement dénote selon moi une incapacité à l’abstraction mathématique : nous sommes tous les inconnues d’une grande équation que les rapports et échanges humains tentent de résoudre. Le nom même des inconnues ne change en rien la solution.

Cependant, une récente conversation ébranla cette conviction : nos prénoms auraient une influence significative sur notre personnalité. Non pas tant par leur valeur intrinsèque, mais par les réactions qu’ils induisent sur l’entourage : nous ne nous comporterions pas de la même manière face à un Alexandre, prénom puissant et viril par excellence, et face à un Guilain, prénom romantique. Je levai au départ un sourcil dubitatif et assimilai cette allégation à une croyance presque païenne proche de l’astrologie : si tous les Alexandre se comportaient de même, que dire des Alexandre capricornes ? Puisque notre caractère est indubitablement déterminé par notre patrimoine génétique et notre éducation, comment peut-on même réaliser une telle étude ? Soyons sérieux…

Pourtant, tandis que mon professeur m’affublait d’un prénom erroné, cette théorie vînt me heurter de plein fouet. Qu’en était-il réellement ? A ma naissance, je suis resté trois jours sans prénom, ce qui préfigura une perpétuelle quête identitaire. Si mes parents avaient tout de suite opté pour un choix différent, ma vie aurait-elle pris un autre tournant ? Ce choix était-il si important ?

Jérôme Bloch.


Il était trop tard à présent : mon jumeau presque homonyme qui affleurait à ma conscience, peut être moins gentil et plus doux, moins rêveur, achève ici sa non-existence.

 

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Published by Joël Bloch - dans Chronique
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commentaires

eric 19/05/2005 17:20

Bon, mais plus connu que Jerome Bloche, y'a quand meme le célèbre peintre Jerome Bosch...

Guilain 28/04/2005 09:55

Je m'insurge contre cette attaque visant mon prénom qui suinte la virilité par toutes ses lettres.

Qui suis-je ?

"J'étais celui qui avait plusieurs visages. Pendant les réunions, j'étais sérieux, enthousiaste et convaincu ; désinvolte et taquin en compagnie des copains ; laborieusement cynique et sophistiqué avec Marketa ; et quand j'étais seul (quand je pensais à Marketa), j'étais humble et troublé comme un collégien. Ce dernier visage était-il le vrai ? Non. Tous étaient vrais : je n'avais pas, à l'instar des hypocrites, un visage authentique et d'autres faux. J'avais plusieurs visages parce que j'étais jeune et que je ne savais pas moi-même qui j'étais et qui je voulais être."

Milan Kundera, La plaisanterie



"Si tu étais une particule, tu serais un électron : tu es petit et négatif."


Grégory Olocco



"Tu es un petit être contrefait simplement réduit à ses fonctions vitales."


Vincent Méli