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14 juin 2006 3 14 /06 /juin /2006 21:29
La piste surélevée zébrait l'espace et les phalanges rectangulaires blanchissaient contre les bières. Plantés contre le bar, éclats de rides contrastées dans l'obscurité, des visages pétris de pluie se dressaient vers leurs déesses. Elles ondulaient sauvagement en circonvolutions lascives le long de pales phalliques et métalliques, malignes et tentatrices, à quelques centimètres des chopes livides. L'essaim de sirènes impitoyables chavirait ainsi les naufragés du typhon poisseux qui s'acharnait dehors à rincer méthodiquement les peaux et les âmes : dans le caniveau se dissolvaient les derniers relents d'Occident et ses inhibitions bien séantes ; l'Asie seule demeurait, sa touffeur suffocante et ses soifs brutales.
Jaillissant des poitrines malicieusement dissimulées derrière des losanges hypocrites, un flux syncopait les courbes de louvoiements sinueux à la manière des danses tribales ; les répliques de cette impulsion primordiale imprimaient aux cambrures irréelles des déhanchements sismiques. Dans le va-et-vient vertical et sensuel des reins, des bikinis effilés, frêles barrières de féminités, s'achoppaient contre les faces blêmes, froissées d'un désir avide, percées d'un regard où palpitait sourdement une convoitise alcoolisée. Des croupes de satin effleuraient en des caresses avares les pognes rugueuses qui feulaient sur les peaux soyeuses. Les cuisses veloutées berçaient les bouches d'une mélopée sucrée salée ; les appâts rebondis, nimbés de la transpiration de l'effort, épousaient le creux furtif d'une paume plissée comme pour recevoir le flot d'une source fraîche. La lumière crue et assassine détalait sur les bottes de cuir rutilantes, comme l'éclat vif d'une Lune sur un coutelas dégainé dans une ruelle encaissée.
Les billets chiffonnés vaquaient d'une poche humide à ces femmes, trophées qu'elles arboraient sur le mont d'une fesse luisante, dans la pente nacrée d'une poitrine gonflée, comme des offrandes/prémices vouées à un miracle de sexe facile. Des yeux pointus lacéraient ces corps superbes tandis que d'autres, hagards, léchaient les silhouettes en dodelinant stupidement de la tête. A ces concupiscents, les sirènes ripostaient, tantôt d'un regard de miel suave et liquide comme l'acacias, tantôt d'un talon dédaigneux et acéré martyrisant une épaule coupable. Délicieux tourments en vérité.

J'étais perdu et retrouvé parmi mes compagnons naufragés sur le rivage des possibles. J'assistais envoûté aux rythmes lents et lascifs. J'avais apprivoisé soir après soir mes préjugés et jouissais du spectacle d'une admiration gamine. Cheveux-courts, dansait avec le flegme de son demi sourire énigmatique, Maillot-jaune glissait sur ses jambes aériennes, 84 chavirait les regards de sa croupe acrobatique. Silvyde s'élançant au sommet d'une pale et glissant, renversée, avec la lenteur d'un sirop épaissi de sucre, arborant dans sa pirouette un imposant papillon déployé sur son dos, Albator médusait les visages de sa stature de dessin animé.
J'avais domestiqué les tempéraments farouches de ces amazones par une présence quotidienne et fascinée, partiellement libéré du désir qui crépitait autour de moi par mes précédentes expériences peu satisfaisantes. J'avais atteint le rebord du monde, suspendu au dessus du précipice et ses abysses hypnotiques ; à cette heure avancée de la nuit, il n'existait tout simplement plus à ma conscience d'autres lieux où m'enfuir.

Elle entra et les dernières lueurs de ce monde disparurent. Elle m'aperçut soudain, un sourire aveuglant éclaira son visage ombrageux comme les raies du soleil glissant subrepticement dans la déchirure d'un nuage orageux ; les rouages mystérieux de mon corps s'ébranlèrent, mes organes coulissèrent dans des craquements furieux pour échanger au hasard les dispositions, les places et les fonctions : mes entrailles palpitaient au rythme assagi de mon sang, mon estomac fouillait en vain sa mémoire tandis que je respirais à présent par mon cœur. Elle était la femme aimante, jalouse, la mère protectrice, la sœur complice, la petite fille timide, boudeuse, délicieusement peste et espiègle, l'amante passionnée et farouche. Elle était unique et multiple, seule douée du pouvoir tant convoité : nichée dans l'ombre de sa main recoiffant ses cheveux, dans l'obscurité de son regard impénétrable, dans le brillant de ses lèvres courbées, dans l'arôme savoureux de son parfum bon marché, dans les aspérités granuleuses de son genou, dans le tracé onctueux de sa silhouette, jaillissant de chaque détail la dessinant se tissait l'illusion. J'étais indélivré.
J'avais trouvé depuis quelques jours le moyen de parer le vacarme tonitruant des enceintes menaçantes par le biais d'un petit cahier sur lequel, courbés comme deux écoliers appliqués à faire des lignes de lettres malhabiles, nous nous écrivions tour à tour, nous passant le stylo d'une main fébrile. Absorbé par l'écriture ou la lecture, nos visages se palpant, joues contre joues, nos cheveux s'emmêlant devant nos regards d'enfants, nous nous glissions furtivement dans une bulle d'intimité veloutée pour nous dérober à la foule, faisant ainsi luire une pépite de douceur dans la luxure. Nous savourions à petites gorgées délicates cette complicité muette qui nous liguaient contre tous, suscitant la curiosité jalouse et amusée des autres entraîneuses, qui, adoptant le même jeu gamin, tentaient de tricher par dessus nos épaules chevauchées.

Je revenais, soir après soir, pour elle. J'étais venu pour elle. Et dans la page blanche qui s'ensuit, j'aimais.








































































J'aimais de toute ma tristesse.

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Published by Joël Bloch - dans Récit
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commentaires

L'Affreux Jojo 16/06/2006 17:19

C'est malheureusement indépendant de ma volonté.

Elodie 15/06/2006 15:48

Dommage...

Joël 15/06/2006 12:12

Merci, mais c'est donc plutôt trop compliqué.De toute façon, j'arrive au bout de mon inspiration, comme la fréquence de mise à jour en témoigne.

Elodie 15/06/2006 10:06

C'est trop intelligent pour être lu fatiguée. Mais ton émotion se lit au delà des mots. C'est très beau.

Qui suis-je ?

"J'étais celui qui avait plusieurs visages. Pendant les réunions, j'étais sérieux, enthousiaste et convaincu ; désinvolte et taquin en compagnie des copains ; laborieusement cynique et sophistiqué avec Marketa ; et quand j'étais seul (quand je pensais à Marketa), j'étais humble et troublé comme un collégien. Ce dernier visage était-il le vrai ? Non. Tous étaient vrais : je n'avais pas, à l'instar des hypocrites, un visage authentique et d'autres faux. J'avais plusieurs visages parce que j'étais jeune et que je ne savais pas moi-même qui j'étais et qui je voulais être."

Milan Kundera, La plaisanterie



"Si tu étais une particule, tu serais un électron : tu es petit et négatif."


Grégory Olocco



"Tu es un petit être contrefait simplement réduit à ses fonctions vitales."


Vincent Méli