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1 mai 2005 7 01 /05 /mai /2005 23:00

- Tu boites ?

- Si tu le dis.

- Tu t’es froissé un muscle au ski ?

- C’est un peu plus compliqué.

Mon ton ferme et fermé clôt le sujet.

Ces quelques répliques sont emblématiques de ma réaction lorsque l’on m’interroge sur mes problèmes de santé. Nous sommes souvent surpris du fait que ce que nous savons, ce que nous ressentons de tout notre être est incompris de notre entourage le plus proche. Alors nous perdons l’habitude de parler, de partager, et cette incompréhension se mue à notre grande stupéfaction, et malgré notre silence coupable, à une méconnaissance totale et absolue. Pourquoi les mots peinaient-ils toujours à franchir le seuil de mes lèvres ?

Il est temps de faire toute la lumière ; de poser solennellement la main sur le livre sacré et de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité, je le jure ; de vous livrer la véritable et incroyable histoire de l’Affreux Jojo. Vous apprendrez en lisant ce qui suit les secrets de mon boitement, de mon ouie surdéveloppée, de ma petite taille et de la disparition des Porsches.

Le 17 décembre 1989 à 17h14, je traversai la rue Lafayette en croquant une choupa-choup vanille-coca sur le pont surplombant les rails menant à la gare l’Est. Devant moi, arrêté au feu rouge, un jeune homme aux cheveux plaqués noirs et brillants gominés de gel Studio Line au rendu humide suçotait nerveusement un cure-dent en tapotant de deux doigts secs le volant de sa Porsche 993 Carrera 4S au rythme d’un tube des Bee Gees, staying alive, staying alive, haa, haa, haa, haa, stayiinnnnnnnnnng aliiiiiiiiive… iiiiiiiiiive… iiiiiiiiiiiiive…

Tout à coup le moteur du bolide vrombit sous les yeux écarquillés de son conducteur et la voiture dotée d’une accélération de 0 à 100 km/h en 4,2 secondes se projeta de toute sa masse contre moi. Mon corps fut balayé par l’impact, projeté sur la chaussée opposée où un camion Demecco lancé à pleine à vitesse me percuta, me renvoyant sur l’arrêt de bus vitré. La vitre explosa sous l’impact, but !, je rebondis par terre, masse disloquée, avant de passer par-dessus la rambarde pour chuter d’une dizaine de mètres sur les rails. Non ! A peine mes restes allaient-ils toucher le sol qu’ils furent fauchés par le nez aquilin d’un TGV arrivant de Reims. Le conducteur, confronté à un oiseau étrange et sanguinolent soudain incrusté dans son pare-brise, hurla de frayeur avant de couvrir son visage de deux mains tremblantes pour chasser cette image atroce. Ces mêmes deux mains qui lui servaient d’habitude, à l’orée de la gare, à freiner. Le TGV arrivant beaucoup trop vite poursuivit donc en défonçant le quai avant d’aller s’encastrer en bout de course dans le Relay H, provoquant ainsi la plus grosse catastrophe ferroviaire Parisienne depuis 1921. Engoncé entre Gala et Télé 7 jours, je perdis connaissance.


Il s’en fallut de peu que j’y restasse.


Les badauds assistant médusé à la scène eurent l’excellent réflexe de collecter mes membres et organes que les différents obstacles infléchissant ma trajectoire saugrenue avaient éparpillé.

Le conducteur de la Porsche eut beaucoup moins de chance : au premier choc, son airbag se déclencha et explosa, crevé par le cure-dent. L’air chauffé par les explosifs déclenchant le mécanisme brûla au troisième degré l’intégralité de son faciès de minet, projetant le cure-dent au fond de sa gorge. Le dard acéré, après avoir transpercer la glotte, perfora sa moelle épinière au-dessus de la quatrième vertèbre cervicale. Ses lèvres articulèrent un cri muet avant qu’il ne succombe. Staying pas alive du tout.

L’homme était victime tout autant que moi : sa voiture avait contracté la maladie de la Porsche folle, qui affectait alors les 911 Turbo vidangées à l’huile recyclée. Le virus, se propageant de contrôleurs d’injection en contrôleurs d’injection entre véhicules garés à proximité, sévissait depuis un an en provoquant de brusques et incontrôlables accélérations. L’affaire avait été étouffée et les 911 retirées du marché : l’épidémie, avant d’être médiatisée, avait semblé endiguée. Cependant, le virus, tel une flamme cherchant un nouveau combustible, avait muté et s’attaquait à des générations de Porsche plus récentes. Suite à cet accident, la célèbre marque automobile subit un si violent effondrement financier qu’elle ne passa pas l’année.

C’est sous bocaux que le SAMU me transporta dans le service de réanimation de l’hôpital Cochin. Je fus maladroitement ré-assemblé sur une table opératoire. Mon corps, sans rentrer dans des détails scabreux, était devenu une poche percée de tubes et autres aiguilles, gorgé d’anesthésiant et autres dérivés morphiniques, dans l’espoir fou de me maintenir en vie.


Quid de l’esprit des personnes plongées dans le coma ? Errais-je dans un tunnel noir, irrémédiablement attiré par une lumière aveuglante ? Entendais-je les répliques de ma famille effondrée à mon chevet ?


Rien de tout cela.


En parfaite santé, j'avançais dans une file sans fin de personnes disparates : grands, petits, bien habillés, mal fringués, blonds, roux, bruns, chétifs, puissants, petits garçons ou vieillardes, toute couleur ou religion confondues… notre seul point commun résidait dans le ticket d’attente que nous tenions en mains. Le mien indiquait 1 306543. De mes voisins immédiats, j’appris que nous attendions une audience avec Notre Seigneur pour déterminer notre sort : la mort ou la vie, l’Enfer ou le Paradis. Si je ne pouvais réfuter l’incongruité de notre présence en ces lieux, je restais dubitatif, n’étant pas croyant pour un sou.

Nous progressions par courtes saccades que suivaient d'interminables paliers. Le décor environnant nous renvoyait à nos pensées : un sol blanc et lumineux couché sous un ciel blanc et lumineux, les deux si indistincts que l’horizon en paraissait dissout : nos silhouettes semblaient découpées et collées sur une feuille blanche comme dans une publicité pour une lessive bon marché.

L’attente se prolongea sans notion de jour ni nuit. Mes yeux aveuglés par tant de clarté perdirent de leur acuité tandis que se décupla la finesse de mon ouïe. L’attente se prolongea. A l’infini. Combien de temps s’écoula ? Plus de quatre ans.

Parfois un objet est sous notre nez, et lorsque nous nous en apercevons, il semble apparaître soudain comme par magie. Mes yeux éblouis regardaient sans voir depuis si longtemps que j’en étais devenu aveugle lorsque ce phénomène se produisit : tout à coup, je recouvris la vue. Mes pieds nus butaient contre une ligne jaune. J'étais en tête de file, stoppé par deux vigiles en uniforme qui portaient à leurs épaules carrées l'écusson de la garde espagnole. Je n'avais aucune idée de la forme ni de la couleur de ce symbole et n'en ai plus souvenir ; mais alors qu’il s’imposait à mon regard, je le reconnus pour ce qu’il était.

Devant moi, sur une vaste surface dégagée, un homme torse nu, puissant et musculeux s'occupait à cracher du feu. Sur une haute et luxueuse estrade le surplombant siégeait Notre Seigneur. Mon but n’est pas de blasphémer mais de rapporter avec exactitude la vision que j’eus alors : c’était une femme approchant la trentaine dans sa magnificiente nudité, les yeux les plus exquis sertis dans le visage le plus exquis, encadré par une cascade de cheveux blonds caressant des épaules délicates et tavelées, le corps athlétique et bronzé, ciselé dans la féminité, une gorge généreuse aux tétons hirsutes, jambes luisantes et satinées croisées sur une toison platine et bouclée. J’eus l’envie soudaine d’embrasser la foi. Notre Seigneur avait revêtu l’apparence de la femme que j’allais rencontrer neuf ans, quatre mois et dix-huit jours plus tard, et avec qui j’allais vivre une PFDSP (Passion Fusionnelle et Destructrice Sans Pareil). Assise sur un trône majestueux, entourée d'une cour obséquieuse, elle toisait le saltimbanque d’un regard étoilé.


Un gong retentit, annonçant la fin du temps imparti. Le silence se fit, à peine entamé par les murmures hypocrites de ses suivants. Sa mine impassible ne trahissait aucune émotion. D’un geste impérieux, elle fit taire sa cour, brandit un pouce baissé et reporta son attention sur moi. Le pauvre homme se débattit avec la garde mais fut rapidement enlevé. On me fit alors signe d’avancer.

Mon cœur battait à rompre, le sang pulsait douloureusement à mes tempes. J’étais seul et immobile, ignorant ce que je devais dire ou faire. Guilain, que je ne connaissais pas encore, habillé d’une tenue bouffante pourpre et d’un chapeau à grelots, se pencha à son oreille. Ses yeux se plissèrent, elle hocha imperceptiblement la tête. Le gong annonça le début de mon audience.

Silence. Lourd et dense.


Tout à coup, des rythmes syncopés emplirent l’espace ! En quelques notes, je reconnus le morceau : Billie Jean de Michael Jackson. Nous demeurâmes interdits tandis que la chanson jouait, et pour la première fois une émotion, la surprise, ébrécha l’imperturbabilité de Notre Seigneur.

En un éclair de géni, je décidai d’exploiter la faille : mes bras, mes jambes et ma tête s’alignèrent sur le rythme pour imiter la danse saccadée du chanteur. D’abord mal à l’aise, j’accentuai bientôt les mouvements, les yeux mi-clos. J’étais sans le savoir frappé du ridicule des personnes envahies par la sensation de bien faire car ils sont dedans, alors que leurs efforts sont pathétiques pour tout observateur extérieur. Notre Seigneur fit signe à Guilain, écarlate de honte, qui s’approcha dans un tintement de grelots. Sa voix claqua comme un fouet :

- Es tu amigo?

- Si.

- Es ridiculo.

- Soy confuso. Debe ser enfermo.

Ils parlèrent en espagnol, langue à laquelle je ne connaissais mot et que je compris pourtant parfaitement.


Parfois, trop rarement, un miracle se produit : nous travaillons sans relâche sur un problème quand, au détour du quotidien, sous la douche, dans un bus, au lit ou que sais-je encore, les pièces du puzzle s’emboîtent soudain parfaitement. C’est le miracle de la compréhension, proche d’un sentiment de révélation… divine. Il me frappa : tout à coup, je compris la musique. Mes mouvements acquirent cette combinaison fluide et mécanique de la danse de Michael Jackson pour la sublimer : l’élève avait dépassé le maître.

Derrière moi, les rires s’estompèrent tandis que l’attention de Notre Seigneur se fit à nouveau captive. Ses yeux s’écarquillèrent lorsque la file interminable se répartit en trois colonnes. La foule innombrable amorça les mêmes mouvements, et bientôt des millions de personnes m’imitèrent. The Billie Jean, fracas de millions de pas synchronisés, is not my lover, à gauche tout le monde, She’s just a girl, milliers de claquements de mains, who claims I am the one, à droite tout le monde, But the kid is not my son, allez plus haut les bras allez…


Le gong fatidique retentit. Je m’arrêtai, épuisé. La foule en délire m’acclama de longues minutes avant de retourner au calme. Le silence songeur de Notre Seigneur se déposa mollement sur les lieux. Son bras se leva, pouce brandi, et…

Je sortis du coma le 22 décembre 1993 : le jour exact de mes dix-huit ans.


Une aiguille de vingt centimètres cousue dans mon cou s’enfonçait dans ma jugulaire et plongeait de toute sa hauteur dans mon cœur ; un tensiomètre automatique malaxait mon bras gauche toutes les dix minutes tandis qu’un tube enfoncé dans mon nez siphonnait en permanence mon estomac. Mon corps semi-mécanique, maintenu en vie artificiellement, avait peu grandi.


Voilà. Toutes les explications ont été données. Le présent consista depuis lors en la lente et fastidieuse reconquête du quotidien. Mais ceci est une autre histoire.

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Published by Joël Bloch - dans Fiction
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Qui suis-je ?

"J'étais celui qui avait plusieurs visages. Pendant les réunions, j'étais sérieux, enthousiaste et convaincu ; désinvolte et taquin en compagnie des copains ; laborieusement cynique et sophistiqué avec Marketa ; et quand j'étais seul (quand je pensais à Marketa), j'étais humble et troublé comme un collégien. Ce dernier visage était-il le vrai ? Non. Tous étaient vrais : je n'avais pas, à l'instar des hypocrites, un visage authentique et d'autres faux. J'avais plusieurs visages parce que j'étais jeune et que je ne savais pas moi-même qui j'étais et qui je voulais être."

Milan Kundera, La plaisanterie



"Si tu étais une particule, tu serais un électron : tu es petit et négatif."


Grégory Olocco



"Tu es un petit être contrefait simplement réduit à ses fonctions vitales."


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