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8 mai 2005 7 08 /05 /mai /2005 23:00

Le courrier électronique introduit depuis quelques années un nouveau langage hybride, qui emprunte à la fois à la solennité de l’écrit et à l’instantanéité de l’oral : un échange actuel et présent, vivant et dynamique. Mais est-ce vraiment une nouveauté ? Certes, la brièveté des messages électroniques et leur style se rapprochent plus du parlé ; cependant, et en particulier dans les romans écrits au présent, la sensation de simultanéité de l’échange entre le lecteur et l’auteur provoque souvent une sensation de direct. Milan Kundera est par exemple un grand spécialiste : dans ses différents romans, il ne se prive pas d’interrompre le cours du récit pour expliquer, en tant qu’auteur et narrateur, la situation et les motivations des person… Attendez une seconde, le téléphone sonne et je vais répondre.


Me revoilà. C’était ma sœur, pour savoir si je l’accompagnerai en Belgique voir ma grand-mère.


Donc, Milan Kundera interrompt son récit pour expliquer la motivation de ses personnages. L’auteur noue à ces occasions une conversation dynamique ; tout procède pour le lecteur comme s'il était apostrophé dans son ici et maintenant. Pourtant, le discours est largement passé. De même, si je raccroche à peine le téléphone dans mon référentiel de temps, la conversation se situe dans un passé largement plus lointain dans le référentiel du lecteur de ce texte. L’écrit photographie le présent de l’auteur et le projette dans celui du lecteur, tel l’éclat d’étoiles lointaines qui nous parvient après un grand voyage et nous montre l’image du monde tel qu’il était il y a longtemps. Des étoile scintillantes sont en fait éteintes depuis des centaines d'années. De même, écrire constitue une manière économique de voyager dans le temps. René de Chateaubriand, lorsqu’il choisit son titre Mémoires d’outre-tombe, avait anticipé le fait que ce livre lui survive pour s’adresser à de futures générations.

Entre tous romans, les plus présents sont les hommages aux morts. La phrase paraît stupide, mais ce qui distingue un mort d’un vivant, c’est bien la vie ; par conséquent il n’y a rien de plus vivant qu’un vivant pleurant un mort. En 1954, Albert Cohen écrivait le plus beau roman d’amour, Le livre de ma mère, dans lequel l’auteur scandait une oraison lyrique d’une intensité dramatique inégalée : le chant de mort d’un homme, vivant donc, envers sa mère décédée. Mais lisez plutôt les ultimes phrases de ce chef d’œuvre :

« Mais rien ne me rendra ma mère, ne me rendra celle qui répondait au nom de Maman, qui répondait et accourait si vite au doux nom de Maman. Ma mère est morte, morte, morte, ma mère morte est morte, morte. Ainsi scande ma douleur, ainsi monotonement scande le train de ma douleur, ainsi scandent et tressautent les essieux du train de ma douleur, du train interminable de ma douleur de toutes les nuits et de tous les jours, tandis que je souris à ceux du dehors avec une seule idée dans ma tête et une mort dans mon coeur. Ainsi scandent les essieux du long train, toujours scandant, ce train, ma douleur, toujours emportant, ce train de funérailles, ma morte décoiffée à la portière, et moi je vais derrière le train qui va, et je m'essouffle, tout pâle et transpirant et obséquieux, derrière le train qui va, emportant ma mère morte et bénissante.

Des années se sont écoulées depuis que j'ai écrit ce chant de mort. J'ai continué à vivre, à aimer. J'ai vécu, j'ai aimé, j'ai eu des heures de bonheur tandis qu'elle gisait, abandonnée, en son terrible lieu. J'ai commis le péché de vie, moi aussi, comme les autres. J'ai ri et je rirai encore. Dieu merci, les pêcheurs vivants deviennent vite des morts offensés. »


Ces paragraphes sont déchirants de vie. Pourtant Albert Cohen est devenu un mort offensé le 4 octobre 1981, ce qui semble une aberration lorsqu’on lit ces lignes qui recréent, entre toutes, une parfaite illusion de la présence de l’auteur. Mais non, son cri de rage et de désespoir n’aura pas protégé Albert Cohen de la tombe.

Autre exemple : j’évoque le direct avec une conversation téléphonique qui interrompt le récit, conversation téléphonique qui n’a par ailleurs jamais eu lieu. Pourquoi ? Car il faut bien que je sois là pour y répondre et tout porte à croire, au moment même où vous lisez ceci, que je suis en vie.


Or qui peut l’affirmer avec certitude ?

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Published by Joël Bloch - dans Chronique
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Qui suis-je ?

"J'étais celui qui avait plusieurs visages. Pendant les réunions, j'étais sérieux, enthousiaste et convaincu ; désinvolte et taquin en compagnie des copains ; laborieusement cynique et sophistiqué avec Marketa ; et quand j'étais seul (quand je pensais à Marketa), j'étais humble et troublé comme un collégien. Ce dernier visage était-il le vrai ? Non. Tous étaient vrais : je n'avais pas, à l'instar des hypocrites, un visage authentique et d'autres faux. J'avais plusieurs visages parce que j'étais jeune et que je ne savais pas moi-même qui j'étais et qui je voulais être."

Milan Kundera, La plaisanterie



"Si tu étais une particule, tu serais un électron : tu es petit et négatif."


Grégory Olocco



"Tu es un petit être contrefait simplement réduit à ses fonctions vitales."


Vincent Méli