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14 mai 2005 6 14 /05 /mai /2005 23:00
Préambule : vous noterez que ce message appartient à la catégorie « Récit », ce qui signifie qu’il n’est en rien inventé. J’insiste : tous les faits rapportés sont avérés.

Heure d’embarquement moins une heure, heure limite d’enregistrement moins trente minutes.


- Vous avez un deuxième billet d’avion ?

- P… Pardon ?!

- Pour votre bagage spécial, vous avez un deuxième billet ?

Ma grande valise posée sur le tapis d’enregistrement, j’écarquillai les yeux en jetant un coup d’œil arrière sur le chariot où trônait la pochette glacée de 11x15x21 centimètres d’à peine 800 grammes dont cette conversation était l’objet.


Il n’est pas très commode de voyager avec des seringues réfrigérées. Cela se complique quand il s’agit d’un périple de dix-huit heures, Paris-Amsterdam-Manille, et lorsque l’on sait que les quarante petits millilitres du produit contenus dans une seule seringue coûte la menue bagatelle de six cents euros. Une dose tous les trois jours, vingt et un jours de voyage, soit 4200 euros de médicaments qui doivent rester au frais sous peine de péremption rimant avec une dégradation exponentielle de ma santé. Quel est ce traitement si onéreux ? L’Humira, de la famille des anti-TNF alpha. Oui Madame. Des cellules cancéreuses cultivées dans des reins de hamsters chinois. Je n’en sais guère plus, n’ayant pas souhaiter approfondir la lecture de la notice d’informations après cette première phrase peu engageante : how needs aggravation ?


Dix jours avant le départ.


Je téléphonai à KLM pour m’enquérir des formalités permettant de transporter en cabine ces seringues hérissées d’aiguilles qui feraient tiquer les normes en vigueur de sécurité : mais au vu de la criticité, du prix, de la durée du séjour, il était hors de question de les enregistrer. Aucun problème, me répondit une voix féminine à 0.34 centimes la minute, il fallait effectuer une demande acceptée généralement dans les trois jours ; il me suffisait pour cela d’avoir un certificat médical et de préciser le type de traitement et les mensurations de la mallette les transportant. Je rappelais le lendemain avec ces renseignements. L’Italien qui me répondit ne me demanda rien et m’assura faire son nécessaire. Je lui indiquai cependant en douce les informations requises, traversé d’un léger malaise ; celui, presque physique et semblable à la période d’incubation d’une grippe, qui vous saisit devant la certitude carabinée d’une foirade presque annoncée. Mais non, pas besoin d’autorisation spéciale pour transporter des seringues ; en revanche elle était nécessaire pour garder la mallette au frais. Ah bon, bon, de répondre placidement, le malaise s’aggravant.


Quatre jours avant le départ.


Je rappelai. Hortense-que-puis-je-pour-votre-service ne trouva dans mon dossier aucune trace de réponse ni même de demande. Je manquai de m’étrangler. J’affirmai sur un ton ferme la gravité de la négligence, avant de formuler avec impétuosité l’urgence de la situation. Hortense me rappela le jour même après s’être démenée pour m’assurer que tout était réglé.


Heure d’embarquement moins quarante minutes, heure limite d’enregistrement moins dix minutes.


Je montrai la pochette à la jeune femme.

- Il me faut un deuxième billet pour cela ?

La jeune femme baissa la tête vers son écran, reporta son regard sur l’étui.

- Heu non. Mais, et votre violoncelle ?

- Ppp… PARDON ?!

- Sur votre dossier, il y a une demande pour un transport de violoncelle.

Les mains tremblantes, je lui expliquai le plus aimablement possible les différentes démarches que j’avais effectuées, les trois personnes que j’avais contactées.

- Apparemment, il y a eu un malentendu, qu’elle me répond.

Malentendu. Fort compréhensible d'ailleurs : une pochette de 11x15x21 centimètres d’à peine 800 grammes qui devait impérativement être conservé au frais ne pouvait contenir qu'un violoncelle ! Makes sense. KLM, membre de Sky Team. Toute une équipe à votre écoute et votre service, 0890.710.710 numéro Azur.

- Vous ne pouvez pas passer cela en cabine sans l’autorisation du commandant de bord.

- Je sais ! D’où mes démarches !

- Je suis désolée, il faut attendre que l’avion atterrisse pour le contacter.

- Et pour la correspondance ?

- Pardon ?

- S’il faut absolument l’autorisation du commandant sur le Paris-Amsterdam, il me la faudra aussi sur le Amsterdam-Manille.

- On ne peut rien faire d’ici Monsieur.

- Mais vous ne comprenez pas que je ne peux pas faire le voyage jusqu’à Manille si mes médicaments se retrouvent bloquer à l’escale !

- Je vais voir ce que je peux faire. Est-ce que vous avez un certificat médical ?

- Bien-sûr !

Je lui tendis prestement le document. Elle l’inspecta rapidement.

- Joël, c’est votre deuxième prénom ?

- Ppp… Pardon ?!

- Joël, c’est votre deuxième prénom ?

- Non.

- Le certificat médical est rédigé pour Michel Bloch.

- PARDON ?!

Elle souligna de son doigt son assertion sur le papier. Michel Bloch. Noir sur blanc. Une lame de panique crissa sous ma peau. Quand les choses peuvent aller plus mal, elles vont plus mal. J’argumentai. J’avais le numéro de mon médecin. Mais en ce vendredi 6 mai, week-end prolongé, sera-t-il à son poste ? Et quel crédit pouvait-on donner à une voix anonyme répondant au téléphone ?

- Je vais aller voir avec les postes de KLM. Ici c’est un comptoir Air France, nous n’avons pas accès à votre dossier complet. Je reviens.

Elle nous laissa, ma mère et moi. Ma môman m’avait gentiment accompagné, m’avait aidé à m’expliquer et n’en revenait pas du calme que j’étais malgré tout parvenu à conserver.


Heure d’embarquement moins trente minutes, heure limite d’enregistrement.


Mon mobile sonna en indiquant un numéro non-identifié. Je décrochai.

- Allô ?

- Bonjour, me répondit une voix italienne, ici le service Internet de réservation KLM, je vous rappelle pour vous confirmer que vos singeries sont acceptées. [Promis. Juré. Craché.]

- PP… PP… PARDON ?!!!

- C’est le service Internet de réservation KLM. Il n’y a pas de problème pour vos singeries, tout est ok.

Il avait effectivement fallu qu’il répétât pour que je le reconnusse.

- Mes seringues !

- Oui ! Pardon, vos seringues.

- Je suis devant le comptoir d’enregistrement et ce n’est pas ok du tout !

- Vous êtes à l’aéroport ?!

- OUI MONSIEUR ! NOUS SOMMES A L’HEURE LIMITE D’ENREGISTREMENT MONSIEUR, ET CELA NE PASSE PAS DU TOUT ! PARCE QUE, FIGUREZ-VOUS, JE N’AI PAS DE VIOLONCELLE !

Il m’assura que c’était impossible, me laissa ses coordonnées afin d’éclaircir l’affaire si le problème se prolongeait.


Heure d’embarquement moins vingt-cinq minutes.


La femme revint accompagnée d’un grand homme armé d’un talkie-walkie. Patiemment, je ré-expliquai mon cas qui semblait, alibi du coup de fil aidant, tendre vers une solution heureuse. Le commandant de bord de l’avion venant d’atterrir avait donné son accord.

- Et pour la correspondance ?

- Envoie un Télex à Amsterdam, conseilla l’homme à sa collègue.

- Qu’est-ce que je dis ? répondit-elle, la bille de son stylo en l’air, prête à noter.

- KKLDM.OLKKH.LKKBNZ.

Je ne peux ici certifier l’exactitude des lettres. Mais c’est l’idée. Bidibidi Buck. Ma mère et moi échangeâmes un regard atterré.

- Et le code départ ?

- Slash.


L’homme me débarrassa de ma pochette glacée : il n’y avait rien à faire pour le contrôle de sécurité, seul un membre d’équipage serait autorisé à la transporter. Je cédai, me dirigeai avec ma mère vers les portes d’embarquement 24 à 36, et acceptai de prendre un dernier café. Nous dépassâmes la porte et quelques mètres et nous installâmes à la terrasse du bar d’à côté.


Heure d’embarquement moins dix minutes.


- Je dois vous demander de partir, je suis obligé de fermer.

Nous nous retournâmes vers le gérant du café.

- Un bagage abandonné vient d’être trouvé, s’expliqua-t-il, il faut évacuer.

Nous nous levâmes. Quand il faut y aller il faut y aller : je dis au revoir à ma mère, me dirigeai vers la…

- Vous ne pouvez pas passer monsieur, m’apostropha un policier.

- J’embarque juste-là, porte F34.

J’indiquai le panneau distant de trois mètres. Il s’interposa. D’autres policiers ceinturaient la zone de rubans rouges afin de la sécuriser.

- Non Monsieur, personne ne peut passer. Nous venons de trouver un bagage abandonné, je vais vous demander de vous écarter.
- Enfin je veux juste passer .
- Je ne peux pas vous laisser passer Monsieur. Toute la zone est bloquée.

- Mais je vais rater mon avion !

- Je ne peux pas vous laisser passer Monsieur.


Je regardai, égaré, ma mère hilare, et j’eus soudain cette vision absurde : mes seringues allaient partir sans moi !


Les seringues ne partirent pas sans moi. Je n’eus aucun problème à Amsterdam et arrivai sans encombre aux Philippines dix-huit heures plus tard. L'hôtesse m'offrit même, comme aux autres passagers, une hideuse bâtisse miniature blanc et bleu, à la confection aussi soignée qu'une fêve bon marché. De me tendre également le catalogue "Characteric Old Dutch Houses" de la gamme complète à collectionner.


Je séjourne depuis lors à Manille, et j’ai d’autres choses à raconter…


 

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Published by Joël Bloch - dans Récit
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Qui suis-je ?

"J'étais celui qui avait plusieurs visages. Pendant les réunions, j'étais sérieux, enthousiaste et convaincu ; désinvolte et taquin en compagnie des copains ; laborieusement cynique et sophistiqué avec Marketa ; et quand j'étais seul (quand je pensais à Marketa), j'étais humble et troublé comme un collégien. Ce dernier visage était-il le vrai ? Non. Tous étaient vrais : je n'avais pas, à l'instar des hypocrites, un visage authentique et d'autres faux. J'avais plusieurs visages parce que j'étais jeune et que je ne savais pas moi-même qui j'étais et qui je voulais être."

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"Si tu étais une particule, tu serais un électron : tu es petit et négatif."


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"Tu es un petit être contrefait simplement réduit à ses fonctions vitales."


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