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28 mai 2005 6 28 /05 /mai /2005 23:00

- Aïe tall you : it iz complitly krâzy.

Le Danois reprend une gorgée. Qu’est-ce que vous buvez, que je lui demande en anglais. Vodka orange. J’aurais dû deviner. Il rit d’un rire rocailleux, les yeux pétillant de malice et d’alcool. L’homme est accoudé au bar de l’hôtel de Paris, qui comme tous les hôtels de Boracay est situé juste en face de la plage, à cinq mètres du sable. Cette île des Philippines est composée de quatre strates : la mer turquoise à 30°C qui vient lécher une plage de sable fin de plusieurs kilomètres ; une rangée de palmiers ; le village lui-même, tout en longueur, où s’alignent bars, restaurants, hôtels et boutiques : le Saint Tropez des Philippines. Sauf que la vodka orange coûte 90 pesos, soit 1,30 euros : le paradis des alcooliques. Ou l'enfer...


Roger, le patron du de Paris est français. Même qu’il s’appelle Roger de Paris. Mais je suis de Nancy, répète-t-il dans un sourire. Il est pour l'heure parti faire sa sieste. Il a soixante-six ans et a quitté la France à vingt, engagé volontaire pour la guerre d’Algérie. On raconte des horreurs sur la guerre d’Algérie, c’est vrai ? Y a des trucs vrais et des trucs faux. La plupart sont vrais, oui : on ne fait pas la guerre avec des bon-becs dans les poches.
Il est ensuite allé en Afrique noire, au Gabon, au Cameroun, au Congo. Il s’y est marié selon les coutumes du pays, puis il a répudié sa femme, selon les coutumes du pays. Un Suisse l’a reprise tout de suite et tout s’est arrangé, raconte-t-il d’une voix éternellement molle. Janet, you will bring me another beer.


Janet, Elvy et Kéké sont trois jeunes filles de vingt-cinq ans qui s’occupent du bar. Kéké connaît une seule phrase complète en français : « voulez-vous coucher avec moi ce soir ? », qu’elle répète à chaque fois que j’arrive. J’aurais préféré qu’Elvy ou Janet la prononcent, cette rengaine. Janet revient avec une cinquième bière.


Roger a quitté l’armée, travaillé dans le pétrole un peu partout : en Afrique, en Amérique du Sud. Puis il a traîné sa bosse à Hong Kong, pour finalement revenir à son premier métier : la restauration, à Boracay. Depuis vingt ans. Et maintenant le succès de cette île me fait chier. Si je voulais me faire du pognon, je serais pas là. Je cherche un endroit calme. Je me barrerai peut-être. Tu retournes de temps en temps en France ? L’année dernière, pour la première fois depuis vingt ans, pour des histoires de retraite, au mois de juillet. La fille de l’administration me dit qu’il ne fallait pas que je vienne l’été, qu’il n’y avait personne et que je la dérange. Tous des fainéants ! Que son taille-crayon est cassé. T’as bien une gueule à avoir un taille-crayon cassé, que je lui ai gueulé ! Il y a que des connards en France ! Je suis resté un mois à Paris, je suis allé les voir quatre fois, à chaque fois, rien. J’ai tellement gueulé, tous des bras cassés, des branleurs, que je me suis fait sortir pour les flics ; je les ai pris à témoin, le gars ne répondaient rien : ils ne pouvaient pas prendre parti pour moi. Janet, you will bring me a sandwich with ham and cheese, and a glass of red wine.

Alors je suis ici. Quand je veux baiser, je paie. Le mariage, j'ai suffisamment donné. En France on me considèrerait comme un vieux pervers, un satire, mais hein, j’ai soixante-six ans et j’ai toujours envie de baiser. Alors je suis censé faire quoi ? Et bien je paie, j’emmerde personne et personne ne m’emmerde. Qu’est-ce que tu fais pendant la saison des pluies ? Bah rien. Rien de rien. C’est justement ça qu’est bien.


Après cela, accoudé au bar, Roger déclame sur un ton de plus en plus pâteux, Janet you’ll give me another beer, que les trois conditions du bonheur sont : to be free, to have money and to have time to spend the money. If you have money but you don’t have time, it is no good. If you have money but you are not free, it is no good. You have to have the three : freedom, money and time. Sometimes you need not to be free to be happy, lui répond Elvy d’une voix malicieuse. Bullshit : three things, freedom, money, and time. And Janet, you’ll bring me another beer. Et quand Janet apporte la bière, je regarde cet homme siroter en pensant : To much freedom.


Le Danois, la soixantaine tardive aussi, se marre en commandant une dixième vodka orange. Il sème chaque jour sur le bar, comme des petites graines, des numéros de National Geographic dans une langue que lui seul comprend. C’est un aventurier, voyageur sac-à-dos. Il narre ses histoires, ses rencontres, ses aventures, en sirotant sa vodka et en ponctuant chaque chapitre par cette litanie, it iz complitly krâzy. Je ris avec lui, avec Janet, avec Elvy et Kéké, nous échangeons tous des regards complices ou de franches camaraderies, même si je ne comprends pas tout à son anglais crissant.


Je pars bientôt me faire masser pour une poignée d'euros au Ninig, à quelques minutes à pied, face au coucher de soleil. Le fuchsia escalade les nuages et ne rencontre aucune aspérité dans le paysage pour l’arrêter. Je dînerai ensuite avec Grace et Laurent, le couple désassorti d’un universitaire anglais de cinquante-sept ans avec une Philippina non moins british de trente-trois ans. Ensuite ? Retourner voir Elvy ou Janet ? « Sortir » dans une boîte à dix minutes de plage ? Aller me coucher ? On verra : ne pas faire de projet et vivre l’instant. A Boracay, où la température oscille à l’année entre vingt-huit et trente-cinq degrés, pour tout ce petit monde, le temps s’est arrêté.

 

Non, pas d’humour noir, pas de phrases pseudo-métaphysiques. Juste un constat si simple : c’est bien les vacances...

 

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Published by Joël Bloch - dans Récit
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Qui suis-je ?

"J'étais celui qui avait plusieurs visages. Pendant les réunions, j'étais sérieux, enthousiaste et convaincu ; désinvolte et taquin en compagnie des copains ; laborieusement cynique et sophistiqué avec Marketa ; et quand j'étais seul (quand je pensais à Marketa), j'étais humble et troublé comme un collégien. Ce dernier visage était-il le vrai ? Non. Tous étaient vrais : je n'avais pas, à l'instar des hypocrites, un visage authentique et d'autres faux. J'avais plusieurs visages parce que j'étais jeune et que je ne savais pas moi-même qui j'étais et qui je voulais être."

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