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6 octobre 2006 5 06 /10 /octobre /2006 06:45
Il naquit le jour du Grand Déclin. Certains diront peut-être qu’il y a là corrélation, qu’il jaillit du ventre de sa mère à l’exact moment où les nuages noirs envahirent définitivement le ciel, signifiant la sanction sans appel à l’encontre de l’espèce effrontée qui sillonnait la planète en conquérante victorieuse. Ils se tromperont sûrement. C’était un homme né pour être ordinaire, serein et accompli, et si certaines légendes lui donnèrent le titre de héros, il ne l’avait jamais revendiqué, jamais ; et il l’obtint – si tant est que l’on peut considérer qu’il l’obtint – par une succession d’accidents tragiques qui meurtrirent son âme au-delà de ce que sa raison sensible pouvait supporter. D’autres légendes moins flatteuses lapidèrent sa mémoire et l’accusèrent de tous les maux qui s’ensuivirent, dix-neuf ans plus tard exactement, et plus tôt, remontant le fil de son passé jusqu’à ces premiers instants ; récits écrits ou racontés sous le sceau d’une jalousie ignorante de ses actions et de ses tourments.

La civilisation était à son apogée car le présent était une perpétuelle victoire. L’homme maîtrisait l’énergie, une source de chaleur et de lumière sans flamme irriguait des réseaux tentaculaires de câbles fouillant le sol jusqu’aux foyers. Les distances étaient abolies et la Terre se traversait de part en part en une période de jour. L’information se propageait, chaotique, dans toutes les directions à la vitesse de la foudre. Des décoctions repoussaient la maladie, la vieillesse et la mort, si bien que des générations toujours plus nombreuses se chevauchaient pour fouler la même herbe. Les villes se dressaient, spectaculaires et étincelantes, à l’assaut des cieux. Certains fléaux demeuraient : la faim tenaillait beaucoup d’enfants, l’eau potable désertaient des régions entières, des armes dotées d’un pouvoir de destruction sans limite s’amoncelaient tandis que les réserves d’énergie se tarissaient. Malgré cela, l’humanité progressait, confiante de vaincre un à un et en temps voulu les obstacles à son évolution. Toutes ces prouesses étaient rendues possibles par le miracle de la recherche, de la connaissance et de la technique : la Science. C’était une époque où la magie régnait, une magie de métal et de molécules dessinée par des symboles ésotériques, appliquée par des machines tracées de la main de l’homme.

Ce jour-là, le jour de son premier cri, il fit un temps de fin de monde. Et ce fut la fin du monde. De ce monde. Le ciel se gonfla de lourds nuages impénétrables plus haut qu’aucune montagne, chargés d’une obscurité si menaçante que le Soleil, cet astre vénéré depuis des âges immémoriaux comme suprême puissance divine, parvenait à peine à la dissiper. Il fut vaincu. La Terre fut plongée dans une pénombre laiteuse entrecoupée de nuits opaques. Les couleurs chatoyantes s’estompèrent sous cette clarté diffuse : le vermillon devint pourpre-gris, l’azur devint indigo triste et le safran livide. Les peaux blêmirent et les regards s’assombrirent car avec les couleurs, l’espoir et la joie qu’elles symbolisaient déclinèrent aussi. Le climat se dérégla : les températures chutèrent et des orages imprévisibles d’une violence sans précédent rouèrent un sol secoué de tremblements de terre.
L’homme doté de ses sortilèges eût pu poursuivre malgré tout son ascension vertigineuse si une autre métamorphose ne s’était produite au même moment. Certains soutinrent, dont la Nouvelle Eglise qui émergea des ruines du Grand Chaos, qu’il s’agissait là d’un châtiment divin survenu au moment même où l’homme était en voie d’acquérir le pouvoir de créer et trier le vivant. D’autres défendirent l’idée d’une conscience planétaire, Gaïa, qui s’ébrouait pour désarçonner la race nuisible qui chevauchait son écorce. Les causes importent peu : l’homme, qui s’était cru affranchi de ses origines animales et cherchait dans l’espace à se libérer de ses racines terrestres, perdit en quelques mois sa Connaissance. L’ensemble des savoirs agglutinés dans les esprits élites disséminés sur le globe sembla, d’une volonté propre et indépendante, grossir en une gigantesque créature aux ailes noires et au museau de renard, avant de prendre un envol définitif. Certains affirmèrent avoir aperçu ce monstre mythologique disparaître dans les nuages cendreux et si hauts, constitués précisément, selon eux, de cette Science dès lors inaccessible. Hébété, l’homme dut mettre un terme au progrès ; à l’usage de ces fabriques qu’il ne comprenait plus, de ses véhicules qu’il ne maîtrisait plus, de l’énergie qu’il ne produisait plus, à toutes ces techniques, qui, incontrôlées, s’avéraient indomptables et dangereuses. Certains pays conscients du déclin eurent la prudence de désamorcer leurs savoirs. D’autres moins lucides s’accrochèrent au souvenir grandissant de leur puissance : des catastrophes décimèrent des régions entières, altérant la géographie, faune et flore, à jamais. En quelques années, de nombreuses espèces vivantes disparurent tandis que d’autres, plus nombreuses encore, émergèrent, plus féroces et mieux adaptées. Des forêts menaçantes, que certains affirment vivantes, se répandirent telle une lèpre dans les régions d’Europe les plus orientales. La même végétation en mutation dévora le continent d’Amérique. Partout, une nature luxuriante et goulue reprit ses droits jusqu’aux lisères des villes. Celles-ci tombèrent en décrépitude, amas de ferrailles et de véhicules absurdement intacts jonchant les rues comme des insectes prisonniers d’un temps figé, leurs habitants calfeutrés dans des bâtiments modernes évidés de technologie. Les villes demeuraient cependant un refuge que les hommes gagnaient en longues processions : le bitume écoeurait les créatures inquiétantes qui hantaient la campagne, le crime y était encore réprimé et le souvenir de la Science y demeurait plus tenace. L’espoir d’un renouveau y était donc plus grand. Coïncidence ou corrélation, le grand nuage y était moins opaque et la luminosité légèrement plus intense. Une nouvelle magie prit le pas sur la Science, une magie pétrie des croyances tapies dans les cauchemars des enfants et scellée dans des amulettes de plastique confectionnées par des charlatans sans vergogne.

L’homme était un animal, et en animal terrorisé, réagit comme n’importe autre animal eût réagi : en faisant la guerre. Les différents cultes religieux connurent un regain fondamentaliste bien compréhensible devant cette apocalypse. A l’aube du XXIème siècle, le conflit eût peut-être été inévitable et fut seulement précipité : les tensions latentes explosèrent quatre ans plus tard et les racontars malveillants y virent là aussi, a posteriori, un signe de son implication. D’autres esprits cyniques s’autorisèrent à penser qu’il fut peut-être providentiel que l’humanité perdit sa pleine science du détruire par ce désarmement naturel. Il faillit ainsi à s’annihiler. Les guerres éclatèrent en Europe et en Orient à la force du cimeterre et de l’épée. Guerres de pays, de régions, de villes et de quartiers. Ce fut le Grand Chaos. Des millions de combattants furent sacrifiés dans des luttes rageuses. Quinze ans plus tard, un équilibre précaire jalonné d’escarmouches fut atteint : l’Eglise chrétienne assura sa domination en Europe du Nord et de l’Est grâce à sa participation déterminante. Le culte musulman s’empara de l’Europe du Sud, de l’Afrique et du Moyen Orient ; le Bouddhisme et l’Hindouisme continuèrent à fleurir paisiblement dans les restes de l’Asie. Quant au peuple juif, il se retrancha dans un pays inconnu et oublié.

Il naquit à Paris. Bouleversée par le Grand Déclin, sa petite enfance fut malgré tout préservée par des parents riches et dévoués qui habitaient les beaux quartiers. Ils moururent assassinés par un vulgaire voleur de rues, ce qui était crime courant en cette période de troubles. Il avait quatre ans. Cette atrocité fut à jamais gravée dans sa rétine sans qu’il ne puisse évoquer ce souvenir. Il en avait été dépossédé. Certains individus se réclamant anciens médecins affirmèrent plus tard que son mal le rongeait avant ce drame. Que ses parents avaient déjà signalé chez leur fils des moments d’une telle absence qu’ils s’en inquiétaient. Il fut difficile de statuer s’il s’agissait d’imposteurs désirant se greffer à la légende. L’assassin rapidement appréhendé par la milice déclara que le garçon était resté immobile et sans cri tandis que ses parents gisaient poignardés à ses pieds. Il jura que de ses yeux absents jaillissait la lumière d’un autre monde ; dans les iris verdâtres, de la couleur des forêts, il y discerna distinctement l’ancien soleil briller, aveuglant, avant que le visage de l’enfant ne se flétrisse en un masque d’une détresse infinie. On le retrouva pourtant impassible et raide, les paupières closes et frémissantes, comme un automate sans âme attendant un ordre. Il demeura commotionné, les yeux fermés, suivant la personne qu’on lui demanda gentiment de suivre, acceptant docilement de manger les vivres qu’on lui tendit, s’allongeant où on lui indiqua de dormir. Il ne dormit pas. Et ses nuits à compter de ce jour furent courtes et secouées de cauchemars insaisissables dont il s’extirpait baigné de sueur. Il ouvrit des yeux striés de fatigue trois jours plus tard dans la paroisse de quartier où le Père l’avait recueilli. Il demanda où étaient ses parents.

Le Père s’attacha à lui et cet attachement fut mutuel. Il veilla à son éducation d’enfant avec bienveillance sans pour autant briser l’emprise de cette première tragédie. Il grandit taciturne et retranchée dans une solitude brumeuse, agité de sombres remous intérieurs qui fissuraient ses rêves et sa raison sans trouver d’autre exutoire qu’un âpre entraînement silencieux au maniement de l’épée pour le compte de l’Eglise. Il s’exerçait sans relâche dans la cour de la paroisse à l’écart de ses frères qui l’évitaient. Son bras s’affermit, son épaule devint robuste, son mouvements souple et son sourcil broussailleux. Agé de treize ans il avait déjà acquis l’habileté d’un redoutable combattant. Le Père appelé mourut dans les guerres du Grand Chaos, le délaissant plus seul que jamais sur un deuil inachevé : sa dépouille fut brûlée avec celles des autres victimes sur un charnier en lisière du champ de bataille afin de prévenir toute épidémie. Il apprit ce décès de la bouche de son successeur alors que les semaines avaient depuis longtemps dispersé les cendres. N’ayant pas de corps sur lequel pleurer, il ne pleura pas. Et de sa vie entière, il ne verserait qu’une seule fois, une ultime fois des larmes à la noirceur d’obsidienne, salées de tous les chagrins cristallisés en strates dans sa mémoire accidentée. Il grandit par la suite sous l’égide du successeur qui, effrayé par son anomalie, ne lui prodigua qu’une affection revêche. Sa générosité ne fut cependant jamais remise en cause, ni par lui ni par d’autres, et ce fut une pierre supplémentaire à l’édifice de sa disgrâce.

Les mêmes signes s’étaient reproduits très vite : des moments d’une absence si intense que le monde glissait sans prise sur lui. Bien que répondant aux évènements extérieurs, son âme semblait piégée dans un ailleurs. Lui-même, émergeant de ces transes après une durée incertaine, demeurait sans souvenir des gestes de son corps et des errances de ses pensées. Certains supposèrent que son esprit était prisonnier d’un autre lieu géographique, d’autres des méandres inaccessibles de sa mémoire ; d’autres encore soutinrent que son corps même glissait partiellement dans un autre temps : car tous confirmèrent le premier témoignage du criminel. Son regard lors de ces absences n’appartenait plus à ce monde. Sous ses sourcils en broussailles, ses yeux figés reflétaient une lumière paradoxale, tantôt les ténèbres nocturnes lors de journées livides, tantôt la luminescence blafarde du jour dans l’obscurité trouble de la nuit. Il fut pour cela craint par ses frères sans qu’aucune crainte ne soit formulée. L’impassibilité farouche qui gagnait ses traits d’ordinaires doux et placides contrastait avec l’imprévisibilité de ses actes. Il inquiétait. Le Père y suspectait l’œuvre d’un démon en mal de possession pour laquelle il eût été haï et banni. Il fut au contraire choyé puis adulé comme aucun mortel. Car dans cet état de transe, son corps ne connaissait aucune altération. Le temps et ses secondes se retranchaient de lui comme une marée se fut retirée, impuissante à mordre le granit éternel d’un rocher. Il parcourait des distances inhumaines d’une marche ininterrompue, ignorant la fatigue et les obstacles, se nourrissant par gestes lents et précis lorsque son organisme le requerrait. Serpentant sur des pistes difficiles, le rythme de son pas ne s’infléchissait pas et certains même affirmèrent que ses jambes composaient des mouvements improbables en regard du terrain qu’elles foulaient. Il s’acquitta au commencement des tâches ingrates de messager, colportant des nouvelles aux bourgs avoisinants. Dès qu’il prenait route, son esprit rejoignait ce lieu secret qui calfeutrait son corps hors du temps.

C’est cependant la guerre qui lui conféra le titre de héros. Sur les champs de bataille, qu’il gagna le jour de sa quinzième année, sa métamorphose le transmuait en un assassin implacable, un guerrier sans nul autre pareil. Ses qualités appréciées très tôt à l’entraînement se trouvaient sublimées alors que ses yeux envoilés de nuit reflétaient invariablement, combat après combat, le croissant opalescent de la lune. Son bras atteignait la célérité du fauve, ses jambes bondissaient avec la vivacité du cabri par dessus les corps si bien que ses pieds effleuraient seulement le sol. Son épée à peine visible, longue et lourde, vrombissait de son fourreau et feulait de sa pointe et de son tranchant, rompant les chairs et les os pour distribuer une mort certaine. Il parait les assauts cumulés de plusieurs lames, se fendait devant des bottes frontales, esquivait des coups traîtres que sa position lui interdisait d’anticiper, virevoltait et ripostait. L’acuité inouïe de ses sens permettait ces miracles car il entendait distinctement les pas approcher et les armes siffler. Il percevait même à fleur de peau les courants d’air qu’engendraient le mouvement. Ses sens à vif tissaient une toile dans laquelle il était impossible de pénétrer sans alerter.
Ses opposants succombaient dans les râles d’une agonie brève ; car si féroces que fussent ses transes meurtrières, elles n’étanchaient en rien une passion de violence. Son visage impassible dépourvu de méchanceté se crispait uniquement des tensions insensées communiquées à son corps accéléré. Seule une cruauté animale investissait ses traits, sa peau et ses actes, épurée et nue dans sa brutalité. Il n’éprouvait nulle haine ou nulle colère. Il transcendait le bien et le mal. Il frappait pour tuer comme une bête tue pour survivre. Une bête aux yeux de nuit pétrifiés de lunes.
Certains affirmèrent qu’il se battait dans un autre temps contre des adversaires inhumains bien plus redoutables, d’autres soutinrent qu’il exultait la rage primale qu’il devait nourrir contre le premier assassin de ses parents, et qu’il reconnaissait en chaque ennemi. D’autres encore pensèrent qu’ils luttaient sans merci contre les hordes grandissantes de ses démons intérieurs. Que son épée lacérait en réalité son âme et que son état après chaque victoire témoignait d’une constante défaite. Il ressortait de ces batailles détrempé des sangs tiédissant de ses adversaires. Et c’est lorsque le fracas des armes avait depuis longtemps cessé d’assourdir, alors que ses camarades lavaient son corps immobile avec une admiration de crainte mêlée, que ses pupilles rétrécissaient finalement. Que les deux croissants de lune se dissolvaient dans la lueur diffuse du jour qui reprenait place dans ses orbites. Et il demandait où il était. Si ses frères stupéfaits se taisaient devant cette question incongrue, il obtenait la réponse de la faiblesse dévorante qui tétanisait ses muscles ; de la sueur et du sang qui maculaient sa peau fumante. Sa mémoire des sens le trahissait mais une autre mémoire essentielle frémissait dans ses chairs. Des tremblements irrépressibles le secouaient, choc en retour des innombrables coups qu’il avait assénés. Ses spasmes convergeaient en une immense vague, une souffrance de l’âme et du corps qui déferlait en convulsant sa raison. Une violente nausée le saisissait. Il vomissait des flots épais et noirâtres au goût de mort, de la couleur sombre de sangs séchés. Certains dirent qu’il expulsait ainsi les crimes de son corps, que ces sangs appartenaient à toutes ses victimes exterminées sans remord. Ses tremblements s’estompaient peu à peu. Ils s’insinuaient lentement dans sa peau, s’embourbaient plus profondément dans ses tissus pour traverser ses muscles, comme l’eau d’une pluie vénéneuse s’infiltrait dans une terre sèche et craquelée pour empoisonner son cœur. Et les tremblements stoppaient bientôt tout à fait. Seule sa lucidité continuait à frissonner et son sommeil rongé de cauchemars sans visage s’amenuisait.

Aussi efficaces que les coups qu’il portait, les ennemis survivants colportèrent bien vite dans leurs rangs des histoires insensées sur cet ange de mort qui survolait la plaine, si rapide et puissant qu’il était capable d’agripper la foudre et la briser d’une torsion de poignet. De cet exterminateur implacable, colosse gigantesque de muscles au regard enténébré de lunes funestes qui ne connaissait ni la fatigue ni la pitié. De ce monstre qu’aucun assaut n’avait atteint, ployé ni simplement fait reculer. Certains affirmèrent qu’il n’était pas humain mais l’incarnation d’une divinité païenne vouée à la destruction ; d’autres soutinrent qu’il était une créature lycanthrope issue de contes et légendes folkloriques. S’ils versaient dans la démesure, ces récits n’emportaient pas moins cette vérité : les vagues d’assaillants, aussi nombreuses fussent-elles, étaient vouées avec une certitude absolue à s’échouer sur le fil aiguisé de son épée. Hommes de tous âges et de toutes forces succombaient à ses pieds. Il était légion. Sa présence même dans une armée engendrait une telle panique que les lignes ennemies se rompaient sitôt la bataille engagée ; à l’inverse, les troupes alliées galvanisées se surpassaient. Les plus courageux adversaires, ignorant la menace, soit par fanatisme, soit par défi incrédule, s’élançaient au devant du carnage.

Il entra dès son premier combat dans la légende. Suscitant un paroxysme de défiance, son bras si mortel s’avérait un atout trop important pour que quiconque s’attarde sur des questionnements pourtant légitimes. Dans son camp, les récits à sa gloire éludèrent les détails inquiétants et se propagèrent rapidement. Il devint un héros de l’Eglise à la dimension mythologique. Ses frères muets d’un respect paniqué firent cependant chambre à part, plus précautionneux que jamais. Il installa son gîte à l’écart et s’exila dans la chambre forte d’une banque désaffectée. Le Père gravissait les échelons du pouvoir ecclésiastique et ne s’adressait à lui qu’en public pour le féliciter, taisant ses doutes et ses condamnations : il occultait la barbarie et la luxure dans lesquelles il se vautrait car les batailles auxquelles il participait étaient autant de victoires décisives.
Il faisait à Paris des entrées triomphales auquel il ne prenait cependant part qu’avec distance : il n’avait d’autre souvenir de ses exploits qu’un puissant dégoût de son corps chancelant au-dedans, dont il ne parvenait à éliminer les relents de meurtres. La solitude creusait un gouffre en lui et de profonds sillons hors lui, emplis d’un silence lourd et violent, alors que tous le vénéraient. Mais plus les foules scandaient son nom, plus il s’abîmait dans la solitude et l’isolement. Les femmes s’adonnaient en chiennes attirées par l’odeur de sa force. Elles lui extorquaient une jouissance évanescente qu’il ne partageait pas, ou de manière si fugace. Et c’est au cœur de la nuit, alors qu’il se réveillait nimbé de sueur, acculé par les figures cauchemardesques de ses songes, par les corps trop réels de ces femelles croupissants d’un désir assouvi, qu’il connaissait la pleine odeur rance de la défaite. Il s’y adonnait. Il expiait ou croyait expier ses crimes amnésiques. Et il piaffait comme un fauve en cage jusqu’au prochain combat, impatient de fuir l’aridité du présent : ses absences aussi funestes soient-elles constituaient le seul moment de néant de ses pensées, un oubli salutaire de la désolation qui le minait. Car il connaissait au cœur de la lutte ce repos auquel il aspirait : l’illusion paisible de mort. Qu’importait le prix à payer.

Vint le jour de la dernière bataille. Les hommes se regroupèrent sur la plaine au pied des Pyrénées par dizaines de milliers et la mêlée fit rage trois pleines journées. Trois journées d’une clameur féroce, dont le bourdonnement incessant, percé par le tintement métallique des armes entrechoquées, le chuintement sourd des flèches, les cris stridulants de haine et d’agonie, se répandit comme une eau huileuse dans la vallée, dans la montagne, emplissant la région d’un vacarme devenu visqueux. Cette clameur monotone englua le bras, ralentit le corps et embruma l’esprit d’une mélancolie marécageuse. La lutte lancinante se poursuivit pourtant pour collecter son tribut d’âmes jusqu’à la dernière. Alors un silence gourd que sécrétait chaque gisant comme un ultime sanglot étouffa la plaine. Un silence à contre vie que n’osèrent troubler les charognards assemblés par centaines à la lisière du champ, respectueux de cet instant de grâce ou fascinés par l’étendue de la barbarie à laquelle, armés d’une gourmandise patiente, ils avaient assisté. Peut-être son souffle ténu retardait-il leur festin car ils l’avaient vu à l’œuvre et reconnu comme le destin. Il fut le seul survivant. Les sangs séchèrent sur lui en une croûte épaisse, une lourde carapace noircie de la pénombre du grand nuage plus noir que jamais. Il avait repris la pleine conscience du présent mais il attendait, incapable de bouger, seigneur d’une montagne de chairs inertes, et mesurait de ses yeux fous l’hécatombe qui à perte d’horizon lui échouait. Et c’est à l’aube du quatrième jour, après une nuit de veille et d’angoisse immobile, qu’il se leva et prit la route du retour. Une pluie fine et froide, lente comme sa jambe, le dévêtit peu à peu de sa nouvelle armure grisâtre. Il dépassa muet les estafettes attirées par la violence subite du silence et continua son chemin. Certains prétendirent, après l’avoir ainsi vu ruisselant de sang, qu’il avait pour la première fois été blessé. Que l’isolement dans lequel il allait s’enfermer constituait une convalescence retirée pour démentir une faiblesse. Ils se leurraient, aucune flèche, aucune lame n’avait pénétré ses parades. Tous s’accordèrent cependant à dire que son regard, dont la couleur avait viré aux limons des marais, s’était à nouveau égaré dans les brumes d’un temps plus sombre où palpitait la flamme faible d’une bougie. Il regagna ainsi Paris. Et, tandis qu’il se calfeutrait dans les profondeurs de sa chambre forte, hurlant d’une souffrance en retour d’une intensité sans égale, la paix des religions fut signée. Le Père devint Cardinal et chef suprême de l’autorité parisienne. Installé au Louvres, il instaura un régime ferme mais juste, nécessaire en cette ère si troublée. Ce fut l’avènement de la Nouvelle Eglise, qui succéda au Grand Chaos.

Il ferma à jamais porte aux femmes languides et leurs humidités moelleuses en lesquelles il s’était abîmé, creusant plus loin en lui l’aversion du corps. Et c’est le jour de sa nomination au rang de chef de la garde rapprochée du Cardinal qu’il eut dix-huit ans. C’était pourtant, loin, si loin au dedans, un enfant recroquevillé et tremblant.

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Published by Joël Bloch - dans Conte du crépuscule
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Qui suis-je ?

"J'étais celui qui avait plusieurs visages. Pendant les réunions, j'étais sérieux, enthousiaste et convaincu ; désinvolte et taquin en compagnie des copains ; laborieusement cynique et sophistiqué avec Marketa ; et quand j'étais seul (quand je pensais à Marketa), j'étais humble et troublé comme un collégien. Ce dernier visage était-il le vrai ? Non. Tous étaient vrais : je n'avais pas, à l'instar des hypocrites, un visage authentique et d'autres faux. J'avais plusieurs visages parce que j'étais jeune et que je ne savais pas moi-même qui j'étais et qui je voulais être."

Milan Kundera, La plaisanterie



"Si tu étais une particule, tu serais un électron : tu es petit et négatif."


Grégory Olocco



"Tu es un petit être contrefait simplement réduit à ses fonctions vitales."


Vincent Méli