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4 juin 2005 6 04 /06 /juin /2005 23:00

Ma première pensée à propos de Hong Kong était toujours revenue au livre La moustache d’Emmanuel Carrère, que j’ai lu à quatorze ans : dans les dernières pages, un homme à la réalité déconstruite dépense ses journées, hagard, à faire la traversée de la baie sur le Star Ferry. Pour à peine deux Hong Kong dollars, soit vingt centimes d’euros, m’y voilà, ballotté par le ressac, en direction de la péninsule de Kowloon.


Qu’en était-il de ma réalité ?


J’étais parti en Asie si épuisé que des pensées morbides évanescentes s’enroulaient autour de mon cerveau en volutes anthracites. Privez un homme de son sommeil et vous le dépouillerez progressivement de tous ses appétits : la nourriture, ses passions, ses amis, son travail, le rire et même l’appétit sexuel. La réalité se couvre d’un voile opaque, les yeux sont deux hublots épais et sales au travers desquels on peine à voir un monde distant et terne. Il faut ajouter à cela des douleurs métalliques d’autant plus aiguës qu’au cœur de la nuit, à l’heure où les noceurs nocent et les amants passionnés s’aiment passionnément, il n’y a dans l’obscurité aucune diversion, aucune pensée palliative ; et il n’y a dans ce corps trop petit aucun recoin où s’y soustraire. A la longue, une issue funeste n’est dès lors plus envisagée avec le désespoir d’un dépressif, mais avec la rigueur mathématique d’un ingénieur devant un problème. Une rigueur détachée : la réalité imbibée de fatigue gondolait et se décollait progressivement de ma rétine. J’étais de plus en plus intoxiqué par un sentiment d’irréalité viscérale, difficilement exprimables en mots. Je nageais dans un cauchemar fictif et asphyxiant. Il me fallait impérativement faire surface et percer cette membrane imaginaire qui me maintenait sous le joug de ma douleur, de ce côté-ci ou l'autre de la vie.


Relations amoureuses, difficultés financières, enfer de la drogue ou de l’alcool, questionnement métaphysique… toute personne normalement déséquilibrée rencontre des problèmes, qui se répandent comme une tache d’huile pour occuper dans son esprit toute la zone libre dédiée aux soucis. Et le problème principal de quelqu’un est par définition le problème le plus important du monde : le cancer d’un meilleur ami s’effacera, au moins le temps d’un constat, devant une aile de voiture froissée. Non monsieur j’avais la priorité. La douleur ne se partage pas. Plus exactement, elle se partage mais ne se divise pas.

 

Ainsi donc, l’aphorisme « Quand la santé va, tout va. » est une des phrases les plus stupides que l’humanité a proférée. La vérité est tout autre : « Quand la santé ne va pas, rien ne va. »


Ma réalité en était là.


L’humidité asiatique accentuait depuis quelques semaines les gémissements de mon squelette. Pourtant, la découverte des Philippines, l’ambiance endiablée de ses nuits, le paradis de ces plages m’avaient, malgré les douleurs accrues, détaché de ma mauvaise santé, et je pouvais paradoxalement affirmé que je me sentais mieux : le cerveau recèle toujours des ressources insoupçonnées pour lutter contre la morosité.


Je descendis du Star Ferry avec les centaines de Chinois, regardai, sceptique, les nuages menaçants déversant en continu un crachin tiédasse, et parcourus une dizaine de mètres sur la promenade de Tsim Sha Tsui. De l’autre côté de la baie, Hong Kong, ville de bruit et de fureur, hirsute de gratte-ciels clignotants, se dressait contre le littéral. Je n’avais plus la force de sortir mon appareil pour prendre des clichés flous de ce monde flou. A quoi bon ? Je repensais à ma grand-mère qui avait voyagé absolument partout, à toutes ces images qui s’étaient gravées dans sa mémoire et sur lesquelles le couvercle du cercueil s’était refermé il y avait à peine un mois. Pour la première fois depuis longtemps, je profitai du paysage sans l’arrière-pensée venimeuse d’une photo réussie. Abandonné à moi-même, loin de mes amis et de ma famille, mes pensées ne dérivèrent étonnamment pas vers des questions introspectives propices à la dépression. Non, seuls à mon esprit se noyaient les signaux hétérogènes renvoyés par mes différents sens : la langue chuintante de dizaines de personnes couvertes par le clapotement de l’eau, les reflets troubles des bâtiments dans la mer noire, les effluves moites et salés de la baie, la bruine aqueuse et poisseuse qui, par mes vêtements humides, percolait sur ma peau. J’inspirai profondément et toute pensée construite m’abandonna ; ce sont des moments rares, et j’imagine pour tout le monde : nous pensons toujours à quelque chose. Presque toujours. Mon esprit avait glissé dans cet interstice du presque.


J’expirai profondément et me relevai. Je retournai vers le quai, parfaitement détendu : libéré du passé, peu soucieux de l’avenir, j’étais confortablement blotti dans le présent et me concentrais sur mes pas. Pourtant, comme une écharde dans la conscience, la sensation maligne que cette hébétude ne pouvait durer titilla mes douleurs. Il était temps de rentrer.

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Published by Joël Bloch - dans Humeur
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Qui suis-je ?

"J'étais celui qui avait plusieurs visages. Pendant les réunions, j'étais sérieux, enthousiaste et convaincu ; désinvolte et taquin en compagnie des copains ; laborieusement cynique et sophistiqué avec Marketa ; et quand j'étais seul (quand je pensais à Marketa), j'étais humble et troublé comme un collégien. Ce dernier visage était-il le vrai ? Non. Tous étaient vrais : je n'avais pas, à l'instar des hypocrites, un visage authentique et d'autres faux. J'avais plusieurs visages parce que j'étais jeune et que je ne savais pas moi-même qui j'étais et qui je voulais être."

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"Si tu étais une particule, tu serais un électron : tu es petit et négatif."


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