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19 juin 2005 7 19 /06 /juin /2005 23:00

A l’heure où l’hyper-médiatisation fait rage, nous ne pouvons plus faire confiance aux informations, quels que soient leurs supports : les faits sont rapportés de manière imprécise et tendancieuse, les images sont retouchées si finement que l’on ne peut déceler les modifications, les ajouts ou les suppressions. La technologie de l’image est sur le point de permettre la réalisation de films avec des acteurs en se passant des acteurs ! L’utilisation de leurs différents rôles dans des films existants suffira bientôt à la confection de nouvelles bobines. Les bobines elles-mêmes sont amenées à disparaître devant le typhon du tout-numérique. Qui peut encore faire la différence entre la réalité et sa copie numérique modifiée ? Comment croire en des images ?


Dans ce contexte, je rédigeai cette semaine et comme cela m’arrive parfois un faux article du journal Le Monde. La recette est très simple :

 

1 - Rédiger un contenu ni trop simple, ni trop technique sur un ton impersonnel. Proscrire toute complication stylistique comme les subjonctifs ou passés simples. 15 minutes.

 

2 - Piocher sur le site du quotidien un article au hasard, de préférence dont la première lettre correspond à celle de l’article rédigée à la précédente étape. 3 minutes.

 

3 - L’envoyer à sa propre adresse électronique. 10 secondes.

 

4 - Attendre la réception dans sa boîte aux lettres. De 1 à 3 minutes.

 

5 - Modifier le contenu par simple copier/coller. 30 secondes.

 

6 - Signer « Joël Colado ».

 

7 - Retransmettre l’article modifié à son carnet d’adresse. 1 minute.


Ainsi, en à peine vingt minutes, j’obtins très facilement un document dont la forme était l’exacte réplique d’un article authentique, images et liens publicitaires compris, mais dont la substance était une supercherie revendiquée. Le courrier tel que je l’envoyai est consultable à l’adresse suivante : http://joelbloch.free.fr/divers/Adobe/Livelook.htm

 

Joël Colado affirmait en résumé ceci : l’éditeur de logiciels Adobe, lors d’une conférence de presse, avait présenté son nouveau logiciel Livelook qui permettait de transposer des modifications numériques appliquées à une image sur la réalité. Il suffit à la démonstratrice de gommer ses rides sur un agenda électronique équipé d’un émetteur d’ondes cérébrales affectant la perception pour que les spectateurs voient réellement ses rides disparaître (ou plus exactement ne les perçoivent plus).

 

J’assortis le faux article de deux photographies : la première montrait Susha, très jolie jeune femme qui animera bientôt la section Portrait de mon site d’images, au naturel de son maquillage. Le second cliché reprenait la même photographie honteusement retouchée : température de couleurs, luminosité, saturation et contrastes. Pourtant, le papier affirmait haut et fort qu’aucune retouche n’avait été effectuée a posteriori, alors qu’un simple regard clamait l’inverse. Non, l’appareil avait capturé dans un second temps la réalité modifiée par Adobe Livelook.


J’envoyais ces balivernes, conscient de la faiblesse que certains amis ne tardèrent à déceler : si le logiciel altérait seulement la perception du spectateur en agissant directement sur son cerveau, comment pouvait-il duper un appareil photo ? Qu’importe, mon but n’était pas d’être crédible mais tout au plus d’amuser ; quelle ne fut pas ma surprise lorsque je reçus les réponses stupéfaites de personnes ayant cru mes inepties. Comment était-ce possible ?

 

La technologie est de nos jours si complexe et variée que la masse indénombrable, dont je fais partie, ignore bien souvent le comment des choses. Nous vivons dans un monde de magie. Connaissez-vous précisément le mécanisme d’un téléphone, de l’encodage de la voix jusqu’à sa retransmission ? Le fonctionnement d’une télévision, d’un ordinateur ? D’une voiture ? Nous sommes entourés de boîtes noires dont les rouages sont obscurs mais dont le bon fonctionnement est dû. La science semble aujourd’hui si miraculeuse, entre communication haut débit sans fil et décryptage du génome, que l’annonce de technologies farfelues ne surprend absolument plus.

 

D’autre part, cela confirme cette loi du marketing : la forme prime sur le fond. Mon faux article a rencontré l’adhésion à la première ligne, par son logo « Le Monde », sa première lettre stylisée et ses liens publicitaires. Comment douter de sa véracité puisque nous n’étions pas le 1er avril ?


Bien évidemment, nombreuses ont été les réponses sceptiques ou encore réagissant positivement à ma blague. Cependant, l’écrasante majorité revient aux silencieux, abstentionnistes chroniques de mes pitreries. Ils ne les ont probablement pas lues, peut-être pas plus qu’ils ne liront ceci. Dans le doute et pour eux, je rédige cette chronique afin d’éteindre l’incendie.


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Published by Joël Bloch - dans Chronique
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Qui suis-je ?

"J'étais celui qui avait plusieurs visages. Pendant les réunions, j'étais sérieux, enthousiaste et convaincu ; désinvolte et taquin en compagnie des copains ; laborieusement cynique et sophistiqué avec Marketa ; et quand j'étais seul (quand je pensais à Marketa), j'étais humble et troublé comme un collégien. Ce dernier visage était-il le vrai ? Non. Tous étaient vrais : je n'avais pas, à l'instar des hypocrites, un visage authentique et d'autres faux. J'avais plusieurs visages parce que j'étais jeune et que je ne savais pas moi-même qui j'étais et qui je voulais être."

Milan Kundera, La plaisanterie



"Si tu étais une particule, tu serais un électron : tu es petit et négatif."


Grégory Olocco



"Tu es un petit être contrefait simplement réduit à ses fonctions vitales."


Vincent Méli