Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
9 juillet 2005 6 09 /07 /juillet /2005 23:00

C'est elle.
- Bonjour, on sera deux. Vous ne prenez pas de vacances au mois d'août ?
Sourire.
- Non, je ne suis là que pour ce mois en fait.
- Ah ? Qu'est-ce que vous allez faire ensuite ?
- Je reprends mes études.
Olivier s'assoit, je le suis et reste face à elle ; elle nous tend les cartes.
- Qu'est-ce que vous faites comme études ?
- Lettres modernes, je rentre en maîtrise.
- Mais c'est génial ! Vous êtes dans quelle université ? Vous étudiez quels auteurs ? Vous... Excusez-moi je pose beaucoup de questions, vous avez du travail, mais c'est que j'ai failli faire la même maîtrise, et...
Ma phrase reste en suspens, d'autres clients arrivent, elle tourne la tête, les aperçoit, et, embarrassée :
- Je reviens.
Ses yeux, chaleureux.

 

Non.

 

C'est elle.
- Bonjour, on sera deux.
- Bonjour Messieurs. Ici cela vous convient ?
Coup d'œil à Olivier, assentiment.
- Oui parfait.
Olivier s'assoit, je le suis et reste face à elle ; elle nous tend les cartes.
- Vous êtes là tous les jours, vous n'avez donc pas de journées de repos ?
- Non.
La réponse est un peu sèche et n'invite pas à poursuivre. Pourtant je ne désarme pas.
- Vous partez en vacances en septembre ?
- Oui, je pars tout le mois.
- Vous revenez quand même après ?
- Non, en fait je reprends mes études, c'est un boulot d'été.
- Ah ? Vous faites quoi comme études ?
- Je suis en droit, je rentre en licence.
- C'est vrai ? Vous voulez faire l'école du barreau après, l'EFB ?
J'utilise les initiales, je montre que je connais. Lueur de reconnaissance dans son regard, ses lèvres esquissent un sourire.
- Oui, sûrement, mais j'ai encore le temps.
Sa voix est un peu moins froide, j'obtiens un léger dégel. Elle prend l'initiative :
- Vous avez fait du droit ?
- Non, mais ma sœur est avocate, je connais un peu.
Ma phrase reste en suspens, d'autres clients arrivent, elle tourne la tête, les aperçoit, et, embarrassée :
- Je reviens.
Ses yeux, un peu plus chaleureux.

 

Non.

 

C'est elle.
- Bonjour, on sera deux.
Olivier et moi nous asseyons naturellement à la table libre devant nous.
Elle passe derrière Olivier, je suis en plein soleil, sa silhouette svelte se dessine à contre-jour, je distingue à peine ses traits si fins, délicatesse, pureté, charme et pureté. Dans l'ombre de son visage, deux émeraudes à l'éclat dur mais chaleureux, presque rieurs, me fixent. Moi.
Elle nous tend les cartes. Les mots se jettent à corps perdu dans ma gorge, se bousculent frénétiquement, se chamaillent, crocs-en-jambe, plaquages, mon cou est un champ de bataille, personne sur la terrasse ne sourcille alors qu'une guerre sans merci, totale, muette, fait rage sous une indifférence générale, ils tombent tous ces bougres de mots, et bientôt les ultimes combattants viennent sanguinolents, harassés, défaits, mourir dans mon palais desséché.
- Merci.
Olivier a répondu pour nous.

 

Non.

 

C'est elle.
- Bonjour, on sera deux.
Olivier s'assoit naturellement à la table libre devant nous. Je le suis et reste face à elle ; elle nous tend les cartes. D'autres clients arrivent, elle tourne la tête, les aperçoit, et, embarrassée :
- Je reviens.
Elle les place pendant que nous nous concentrons sur la carte, Olivier est à la recherche de son déjeuner, moi d'un point sur lequel fixer mes yeux. Effort pour échapper à son emprise.
De retour, le port altier, carnet de commandes et stylo à la main. Elle s'arrête devant moi, ses boucles d'oreilles, longues tiges, continuent leur course en un mouvement de balancier ; elle capture mon regard.
- Que désirez-vous ?
- Je désire savoir si vous êtes chatouilleuse ; savoir ce que vous prenez au petit déjeuner. Je veux voir tous vos albums photos car je veux suivre votre itinéraire et, pas à pas, l'éclosion de votre féminité ; vous voir pleurer, vous tenant les côtes, de rire. Je veux que vous portiez ces boucles d'oreilles, qui vous vont si bien, pour moi ; voir vos paupières cligner, s'ouvrir sur vos yeux encore embués de rêves. Je désire vous voir décoiffée. De mauvaise humeur. Boudeuse. Je voudrais que vous me demandiez soudain de vous gratter le dos, vite, vite, vite ça gratte, un peu plus haut, un tout petit peu plus à droite, oui c'est là ! Je veux faire de votre vie un sourire. Je veux que vous me regardiez avec désapprobation lorsque je prends un dessert au restaurant. Je veux que vous me demandiez incidemment, en me montrant une femme, si je la trouve belle. Je veux te tutoyer. Je veux que tu voles malicieusement une frite dans mon assiette ; que tu me jettes des regards complices. Je veux savoir ce qui au cours de ton histoire t'a fait le plus de mal ; le livre qui t'a le plus ému. Le lire, en discuter. Je veux te faire l'amour avec douceur et fermeté. Je veux que tes enfants m'appellent "Papa". Je veux qu'en te regardant dans un miroir, les joues gonflées en une grimace, tu me demandes si je te trouve grossie. Je veux pouvoir deviner la fin de tes phrases. Je veux que tu aies des défauts, aimer ceux que je peux supporter, apprivoiser les autres. Je veux explorer jusqu'aux plus infimes détails de l'univers que tu es. Je veux te connaître. T'apprendre. Te savoir. Je veux que cette douleur en moi se taise.
- Pour moi, saucisses-grillées-salade. Ma voix tremble. Légèrement.
Elle se tourne en notant vers Olivier.
- Et moi, salade de gésiers.

 

Non.

 

C'est elle.
- Bonjour, on sera deux.
- Bonjour Messieurs. Ici cela vous convient ?
- Epousez-moi.

 

Non.

 

C'est elle.
- Bonjour, on sera deux.
- Bonjour Messieurs. Ici cela vous convient ?
- Parfait.
Olivier et moi nous asseyons, je reste face à elle.
- Nous venons ici depuis le début du mois d'août car il y a vraiment une terrasse sympa ; j'étais venu quelques temps auparavant, mais il ne me semble pas vous avoir vue...
- Oui, je travaille ici depuis la mi-juillet.
- C'est bien ce qu'il me semblait.
Elle nous tend les cartes.
Me regarde, souriante. Je reprends.
- Vous ne prenez pas de vacances.
- Je suis encore en période d'essai, c'est un peu délicat de partir tout de suite.
Elle fronce son petit nez saupoudré délicatement de taches rousses caramélisées.
- C'est trois mois la période d'essai ?
- Trois mois oui.
D'autres clients n'arrivent pas. D'autres clients n'ar-ri-vent pas.
Olivier est plongé dans la carte, je sais ce que je veux, saucisses-grillées-salade que je ne mangerai pas, je ne peux plus manger, je la vois et je ne peux plus rien avaler, elle reste là, devant moi, son nez délicat humant l'air étonnamment léger pour un mois d'août en région parisienne, son regard vert perdu dans l'attente, yeux tendres, à la fois naïfs et durs, son âge étant du coup difficile à déterminer, une douceur, une candeur, et pourtant une telle maturité. Vingt-deux ans ? Vingt-neuf ans ? Je ne sais pas, avant tout car elle est là, devant moi, elle attend, je suis là, devant elle, et je ne sais plus rien. Rien.
- Moi j'vais prendre... la voix d'Olivier hésite encore sur la salade de gésiers...
Elle reporte son attention, ses cheveux caressent sa nuque, d'un geste délicieusement féminin cale une de ses courtes mèches blondes derrière son oreille.
Il y a trois spectacles qui, résistant à l'habitude, provoquent de manière égale chez moi cet ersatz de crise cardiaque, choc de sang dans la poitrine, parce que trop beaux, parce que trop purs ; l'émerveillement sature le champ électrique de mes petits neurones, qui, dans une clameur magnétique, ordonnent à mon cœur de se contracter, plus fort, plus fort, trop fort :
1 - le coucher du soleil, le fuchsia éclatant l'horizon, le simple constat, alors que le pastel se dissout dans la nuit, nous-sommes-bien-peu-d-choses-ma-bon'dame, l'homme a échoué dans sa tentative de saucissonner le temps en petites secondes, comme moi je tente vainement de saucissonner une émotion dans des mots trop étroits ;
2 - le lever de soleil, le fuchsia éclatant l'horizon, le simple constat, alors que le pastel se dissout dans la clarté du jour, nous-sommes-bien-peu-d-choses-ma-bon'dame, l'homme a échoué dans sa tentative de saucissonner le temps en petites secondes, comme moi je tente de saucissonner une émotion dans des mots trop étroits ;
3 - elle, recalant une de ses courtes mèches blondes derrière l'oreille d'un geste délicieusement féminin.
- Oui, c'est bien ça, la salade de gésiers ! Olivier a décidé.
- Vous n'êtes pas trop seule à Paris si tous vos copains sont partis ?
Je n'ai pas faim, je n'en ai rien à faire de commander, de manger, je ne viens pas ici pour cela que diable !
Elle incline légèrement la tête, un sourire flotte sur ses lèvres, ses cheveux lèchent son épaule.
- Un peu.
Son sourire, à présent radieux.
Quatre spectacles.

 

Non.

 

C'est elle.
- Bonjour, on sera deux.
Je m'assois naturellement à la table libre devant nous, Olivier me suit, je reste face à elle. Elle nous tend les cartes. D'autres clients arrivent, elle tourne la tête, les aperçoit, et, embarrassée :
- Je reviens.
Olivier est plongé dans la carte, je sais ce que je veux, saucisses-grillées-salade que je ne mangerai pas, je referme la carte, je la regarde elle, danser parmi les foules attablées qui ne semblent pas la voir, non plus que la sphère iridescente de charme qui la ceint, je ne les comprends pas. Je ne comprends pas. Je la regarde accueillir les clients, les accompagnant d'un geste délicat du bras, comme si elle allait porter sa main, paume tendue, vers l'épaule de cet homme, jeune cadre dynamique à la mâchoire carrée, dents rayant le parquet, qui lui parle, lui sourit, elle lui sourit.
Qui c'est d'abord ce type ?
- Tu as déjà pris la salade de gésiers ?
- Non.
Ma voix est traînante, évasive ; difficulté de se concentrer sur la question d'Olivier, de prononcer un seul mot alors que tous mes sens sont tendus vers elle, elle qui revient vers nous, le port altier. Elle s'arrête devant moi, ses boucles d'oreilles, longues tiges, continuent leur course en un mouvement de balancier.
- Est-ce que ce restaurant est ouvert le soir ? Je ne contrôle pas ma voix, faussement virile et assurée, limite pédante.
- Non. Elle hésite, elle attendait la traditionnelle saucisses-grillées-salade que je commande tous les jours. Elle ne me connaît pas mais fronce les sourcils devant un ton qui lui semble chez moi inhabituel et déplacé.
- Vous finissez à quelle heure ?
Ses sourcils se froncent davantage et brusquement se détendent : un éclair de compréhension anime son regard, elle balbutie, s'empourpre, ses lèvres tremblotent en un sourire réprimé, des spasmes secouent son tee-shirt noir Black Jack.
Fou-rire.
Courbée en deux, sanglotant, un bras ramené sur son ventre, l'autre esquissant un geste de dénégation navrée, elle chancelle tandis que mes intestins se nouent, sa voix articule tant bien que mal une excuse à mon attention mais les mots disparaissent dans l'avalanche de gaieté, le sang tonne à mes tympans, elle prend appui sur la table voisine, le couple mal assorti d'un ingénieur de quarante-quatre ans au complet gris élimé et d'une attachée commerciale de vingt-huit ans à la robe rouge éclatante la regarde, ils me regardent éberlués, comprennent, l'homme laisse échapper un petit gloussement sardonique tandis que la femme, gagnée par l'hilarité, lui demande un geste de confirmation. Elle, tenant à peine debout, le souffle court, acquiesce vigoureusement en me désignant du pouce, un serveur survient, l'apostrophe avec reproche enfin Séverine !...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 














Séverine. Elle s'appelle Séverine.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 












...catastrophé, Mâchoire-carrée lui résume la situation entre deux hoquets, conquis par le fou-rire, le nouveau venu me dévisage et se met aussi de la partie, Olivier, mon unique allié, le front contre la nappe de papier, martèle de son poing la table pour se calmer. Derrière-moi, les foules tout à l'heure aveugles ne perdent pas une miette du spectacle et bientôt le virus de l'hilarité leur est également inoculé, doigts tremblants pointés vers moi, le supplicié, la clameur se répand le long des terrasses de la place, les promeneurs accourent, s'esclaffent et s'en vont rapidement, colportant la flamme du rire pour allumer de nouveaux foyers, en quelques minutes, la ville s'est embrasée, la rumeur s'élève et gagne les horizons, s'élève toujours plus haut, toujours plus loin dans le ciel de l'immense planète bleue, tandis que moi, moi, je suis un tout petit point rouge...

 

Non.

 

C'est elle.
- Bonjour, je suis seul.

Partager cet article

Repost 0
Published by Joël Bloch - dans Récit
commenter cet article

commentaires

Joël Bloch 17/10/2006 07:55

Alors il faut s'abonner à la newsletter !Merci, mais il y a 1 an et demi j'avais tenté ma chance et me suis fait débouté des maisons d'édition. J'ai écrit depuis, potentiellement des récits plus matures, mais je n'ai simplement plus la foi. Il suffit de lire n'importe quel livre pour trouver mieux. Ajoutons à cela que la nouvelle est un genre littéraire extrêmement peu apprécié des maisons d'édition. D'ailleurs faisons le compte : combien de recueil de nouvelles as-tu chez toi ?

Guillaume 16/10/2006 15:15

Jojo,
Tu es tout simplement ultra-doué !
J'adore ton style et ta facon de nous faire partager tes émotions, tes peurs et tes désirs.
A mon avis tu pourrais très facilement publier de succulentes nouvelles, par exemple à la facon d'Anna Gavalda qui avait fait un joli carton. En attendant, je suis heureux de faire partie des happy few lecteurs !

CHRISTIAN 12/08/2005 08:24

"Que désirez-vous ?
- Je désire savoir si vous êtes chatouilleuse"
Superbe passage ! T'es un bon. Je m'inscris à ta news et reviendrai souvent. Merci !

Elodie 27/07/2005 17:33

C'est incroyable ce que c'est bon... ca fait du bien de lire un truc pareil... tu es incroyablement doué... je suis sciée, je sais pas quoi dire, je suis fan je crois. Je suis fan de toi. C'est sûr.

Greg 12/07/2005 12:53

Hmmm. Il est fort ce Bloch.
(mais seul).
(mais fort).

Qui suis-je ?

"J'étais celui qui avait plusieurs visages. Pendant les réunions, j'étais sérieux, enthousiaste et convaincu ; désinvolte et taquin en compagnie des copains ; laborieusement cynique et sophistiqué avec Marketa ; et quand j'étais seul (quand je pensais à Marketa), j'étais humble et troublé comme un collégien. Ce dernier visage était-il le vrai ? Non. Tous étaient vrais : je n'avais pas, à l'instar des hypocrites, un visage authentique et d'autres faux. J'avais plusieurs visages parce que j'étais jeune et que je ne savais pas moi-même qui j'étais et qui je voulais être."

Milan Kundera, La plaisanterie



"Si tu étais une particule, tu serais un électron : tu es petit et négatif."


Grégory Olocco



"Tu es un petit être contrefait simplement réduit à ses fonctions vitales."


Vincent Méli