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30 juillet 2005 6 30 /07 /juillet /2005 23:00
Croisement Franklin Roosevlet, rouge. Putain d’putain. La Twingo est loin derrière, arrêtée au feu précédent. Dommage, quitte à attendre, j’aurais pu encore m’amuser. Je suis retourné sur la première file ; je vais prendre le tunnel pour passer sous la Concorde et rattraper les quais. A ma gauche débouche un jeune branlos blond décoloré, plutôt fluet, en 205 GTI, musique techno à fond sur ses enceintes surdimensionnées.

Ok : c’est la guerre.

Je renforce le volume, la cinquième de l’album à fond les gamelles, I said it’s a perfect crime, goddamn it it’s a perfect crime, I said it’s perfect
Le branlos me regarde, se retourne et susurre quelques phrases à sa poufiasse surmaquillée engraissée aux chicken mac nuggets sauce barbecue. La susvisée pouffiasse hausse les épaules, impuissance et impatience. Le jeune con se retourne vers moi pour m’indiquer d’un geste qu’il veut faire la course. J’entends son petit moteur rugir sous de brèves accélérations au point mort.
J’aime bien : le gars se pointe en 205 et veut faire la course. C’est comme si un chat de gouttière nourri au Friskies Vitality+ cherchait des noises à un lion dont les pattes reposent sur la gazelle qu’il vient d’égorger :  il y a autant de différence de puissance entre ma voiture et la sienne qu'entre sa voiture et un poteau. Et moi j'ai un turbo.

Je me penche vers lui en baissant le volume, il m’imite pour que l’on puisse discuter.
- Pour faire la course, morveux, faut DEUX bagnoles.
Il reste muet de stupeur et s’empourpre ; c’est rigolo de voir à quel point la couleur de la peau peut changer rapidement. Son regard juvénile est à présent furibond ; sa bouche s’ouvrant et se refermant comme celle d’un poisson rouge imbécile témoigne de la recherche éperdue de la réplique adaptée, dans son petit esprit de couillon, pour ne pas perdre complètement la face devant sa pétasse. Je n’ai plus qu’à l’achever :
- Arrête de chercher Connard, ta face tu l’as perdue le jour de ta naissance.
Il ouvre la portière en fulminant, fait mine de descendre mais pas de chance pour le petit con, vert : je démarre en trombes et laisse loin derrière sa caisse miteuse. A nouveau mon rire gras gonfle ma gorge d’autant que, dans le rétro, le morveux a calé. Je retrouve presque cette jubilation infantile, proche d’une envie de pisser, que je ressentais à crever d’un index rageur tous les yaourts au supermarché.

Plongeon sous la Concorde et ré-accélération en virage, It’s a bad obsession, it’s always messing, it’s always messing my mind, puis freinage dans la montée derrière tous les crétins au ralenti : les connards des quais veulent accéder aux voies rapides et s’agglutinent sur les deux files de gauche, désertant les deux autres. La bonne est donc la quatrième, collée au jardin des Tuileries. Mais tu crois qu’un crétin me laisserait me rabattre ? Putain on n’est pas aidé. Je suis donc sur la troisième, où tous les bouseux tentent de s’incruster. A la coutume tacite au volant se réduisant à la loi du « une sur deux », je substitue la mienne : « va chier connasse, je passe » Et si le gars n’avait pas l’air baraqué je l’aurai en plus gratifié d’un bon gros majeur fièrement dressé. Il gesticule pour protester mais je l’ignore superbement, les yeux rivés sur l’AX de merde devant.

Putain ça avance pas putain ça avance pas.

A ma gauche, Môssieu Velsatis est arrêté. La voiture blanche est massive, si haute que mon toit arrive à mi-carreau. Tout en angles, décorée de petites cavités ressemblant à des rivets, l’avant biseauté, la caisse a tout l’air d’un char de l’armée ukrainienne ou d’une grosse locomotive à vapeur transsibérienne. J’aurais voulu connaître la tronche du gars conduisant ce tas, mais mon regard est bloqué par des vitres noires teintées complètement opaques. J’ai l’impression de naviguer à côté d’un destroyer impérial de La guerre des étoiles.
Je profite de l’espace qu’il laisse entre son chasse-neige et la Punto noire le précédant ; qu’on achète une Punto ça me dépasse, mais noire, là je rends mon tablier. J’accélère embrayé, le moteur rugit, je débraye, forte poussée, et me faufile illico presto devant : moi j’ai le Faucon Millénium, Connard.

Bref coup d’œil à droite pour jauger mon nouvel adversaire. Les vitres aveugles du destroyer renvoient mon visage déformé. Je regarde dans le rétro central, un con au téléphone conduit une Clio jaune pisse : Velsatis a profité du trou que j’ai occasionné pour changer de file en même temps. Pas mal. Se débrouille bien l’empaffé, surtout vu la maniabilité de son tank. Bon ducon, je n’ai vraiment pas le temps de jouer, je suis pressé, d’autant que sous le tunnel, ça se débouche : j’accélère, hop me rabats sur l’autre file, accélère, hop encore l’autre file, klaxon derrière, et ouais le connard en moto t’as qu’à freiner et d’abord t’as pas le droit d’être au milieu. Je ré-accélère. Je ne sais pas combien de personnes j’ai grillées et je m’en fous, pour l’instant tout ce qui compte c’est d’être à Reuilly Diderot à 19h30 et il me reste vingt petites minutes. Je sors du tunnel en reprenant ma droite pour éviter les cons sortant à Châtelet. Gros ralentissement. Je fulmine, balaie mon entourage.

A gauche, Velsatis Connardum.

Je regarde la voiture, ahuri. Fronce les sourcils, vérifie si le paysage bagnolesque est le même qu’à l’entrée du tunnel. Non, autour de moi, mis à part Velsa, une Z3 et une petite Lupo. J’ai conduit comme j’aurais conduit une moto ; comment a-t-il fait pour me suivre comme ça avec son porte-avions ? Je sens une vague d’adrénaline irriguer mes bras, mes yeux se rétrécissent. Il me cherche ou quoi ? Back off, back off bitch, down in the gutter dyin’ in the ditch, you better back off, back off bitch, face of an angel with the love of a witch
On dépasse la sortie Châtelet, la petite Lupo devant change de file et je fonce, slalome entre les voitures qui semblent à l’arrêt. Sensation grisante de vitesse, impression jouissive d’être plus rapide que tout le monde, se battre avec ses copains et leur défoncer le groin c’est très jus de raisins. Les bagnoles défilent, indistinctes, les minutes avancent lentement et moi très vite : j’entrevois le vague espoir de ne pas arriver en retard. Virage, tunnel, tout s’enchaîne de manière fluide. Les voies rapides débouchent naturellement porte de Bercy où je sors en relâchant le champignon.

Non mais je rêve ? Velsatis me double paisiblement ! Attends là ! Mais ce n’est pas possible ! Il se fout de ma gueule ? Il se fout de ma gueule. Il veut que je m’énerve ? Il veut que je m’énerve ? T’as gagné Connard, je vais m’énerver. T’AS GAGNE, JE SUIS ENERVE CONNARD !!! J’ai hurlé dans ma voiture. Mes surrénales pissent des geysers d’adrénaline, mon cœur s’emballe et je transpire. Respiration courte, je suis écarlate, mon sang brûlant afflue dans mon cerveau suroxygéné qui s’emballe à son tour, grisé par une fureur dévastatrice. Tu me cherches, hein ? Tu me cherches ? QUAND ON ME CHERCHE ON ME TROUVE ! J’ai à nouveau hurlé.
Je rétrograde. Le compte-tours passe de 2500 à 4000, j’écrase la pédale et passe devant lui. C’est bon, tu le vois bien mon cul ? Je vais lui piler dans la gueule : soit il pile aussi, soit il me défonce le pare-chocs arrière ; comme il ne tient qu’à moitié depuis que j’ai reculé dans un poteau, cela sera l’occasion de tout faire refaire gratis. Si cela provoque un carton je m’en fous il sera en tort…

Quoi ?!

Velsatis a tranquillement mis son clignotant, déboîte à droite pour sortir Porte de Bercy. So if you want to love me, then darlin’ don’t refrain, of I’ll just end up walkin’ in the cold November rain. Même l’auto-radio se fout de ma gueule, les Guns auraient dû être démantelés et écartelés pour avoir sorti une soupe aussi niaise que November Rain.
Velsatis Connardum se débine ? NON CONNARD, TU L’AS VOULU TU L’AURAS. Je déboîte aussi, sans mettre le clignotant : on perd toujours du temps à être aimable. Je lui emboîte le pneu sous le pont à gauche, en zappant direct à la treizième, Don’t damn me when I speak a piece of my mind, ‘cause silence isn’t golden when I’m holding it inside. Voilà qui est mieux. Mon cœur acide s’aligne sur le rythme de la musique acide et des mitrailleuses dans mes yeux acides. Putain ça va chier. Mes mains transpirent sur le volant. Putain ça va chier. Je le poursuis dans des ruelles serrées, je ne peux plus le doubler, mais le gros tas pépère ne semble pas s’en préoccuper, ne change pas son allure ni sa conduite de mémé. PUTAIN CA VA CHIER !

Suite

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Published by Joël Bloch - dans Fiction
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Qui suis-je ?

"J'étais celui qui avait plusieurs visages. Pendant les réunions, j'étais sérieux, enthousiaste et convaincu ; désinvolte et taquin en compagnie des copains ; laborieusement cynique et sophistiqué avec Marketa ; et quand j'étais seul (quand je pensais à Marketa), j'étais humble et troublé comme un collégien. Ce dernier visage était-il le vrai ? Non. Tous étaient vrais : je n'avais pas, à l'instar des hypocrites, un visage authentique et d'autres faux. J'avais plusieurs visages parce que j'étais jeune et que je ne savais pas moi-même qui j'étais et qui je voulais être."

Milan Kundera, La plaisanterie



"Si tu étais une particule, tu serais un électron : tu es petit et négatif."


Grégory Olocco



"Tu es un petit être contrefait simplement réduit à ses fonctions vitales."


Vincent Méli