Préambule : ce récit a été écrit sans trucage. Aucun animal ni individu n'a été blessé durant l'écriture.
Sonnerie de l’interphone, sursaut, 8h du matin. Le créneau était de 7h30 à 10h, ils sont matinaux et c’est tant mieux. Je me lève précipitamment, revêts un peignoir et me recoiffe brièvement.
- Oui ?
- Les compagnons d’Emmaüs.
- Quatrième.
Les trois échalas investissent les lieux dans une violente odeur de cigarette nocturne, la mine et la peau cendreuse. Ils me serrent la main, murmurent un salut d’une voix contenue. Le plus âgé, ou plus exactement, le plus abîmé, la peau séchée par le tabac et probablement l’alcool, me jauge avec la sévérité d'un miséreux contemplant avec mépris un odieux Neuillyien en son odieux repaire de salopard de riche. Ils inspectent avec circonspection le canapé qu’ils sont venus chercher, enlèvent avec une précaution chirurgicale la housse du sommier pour constater qu'il y a une tâche de brûlure excentrée. De me rappeler d’un coup d’un seul le micro incendie l’ayant provoqué lors de mon emménagement il y a quatre ans.
- Ah désolé Monsieur, nous ne pouvons pas le prendre, qu'ils me disent d'un air contrit à la limite du dégoût. Leurs regards scrutateurs m’accusent muettement, vous avez maladroitement tenté de nous refourguer vos ordures mais nous ne sommes pas des éboueurs. Et nous ne sommes pas dupes !
Je regarde éberlué le canapé que j'occupe quasi quotidiennement, sur lequel un ami a dormi il n'y a pas si longtemps, canapé à l'assise parfaite qui aurait seulement besoin d'un lavage, canapé abject dans le regard de ces compagnons et qui pourtant, revêtu de sa housse, ne présente aucun défaut.
- Mais je ne comprends pas, balbutié-je sous le coup de la surprise, c'est un bon canapé. Même si vous ne vous en servez pas comme lit, ne pouvez-vous pas vous en servir comme... canapé ?
- Non Monsieur, me répond-il emprunt de la lassitude du professeur développant pour la sempiternelle fois à un élève peu attentif une explication vaine car l'élève n'est ni bon ni attachant, mais dé-ses-pé-rant ; il faut toutefois lui fournir, cette satanée explication car cela fait partie de leur travail dans sa splendide ingratitude. Non Monsieur, nous ne prenons que les objets impeccables.
Le dernier mot résonne avec la fragilité du cristal. Silence.
Exaspérés de s'être déplacés pour rien, ils me saluent avec le minimum de courtoisie et s'en vont dans un soupir tabagique, à travers mon regard fixant toujours le canapé criminel. Son remplaçant sera livré lundi, sans place vide à remplir. La prochaine collecte des objets encombrants est dans dix jours. Il me faudra appeler deux jours avant, et deux jours avant seulement car la responsable à la mairie est dans l'incapacité psychomotrice de tourner la page de son agenda au-delà d'une date, après-demain, qui constitue pour elle l'ultime frontière tangible de la réalité avant le néant. La fin des temps et des possibles.
J'appelle directement Emmaüs, témoigne mon étonnement. Vous habitez où ? A Neuilly. Ah, s'exclame spontanément et sans retenue la voix dans le combiné, oui, c'est encore cet équipage. Nous avons des problèmes avec eux. Il ne s’étendra pas plus mais il est clair que pour ce trio infernal, les donations de ces salopards de richards sont soumises au feu d'une critique bien plus intransigeante que celles des moins favorisés ; car ces salopards de riches pourraient faire l'effort d'offrir mieux, voire de donner du neuf. Pouvez-vous donc envoyer un autre équipage ? Non Monsieur, je suis désolé. Et il semble l’être sincèrement.
Nous raccrochons. Je suis désolé aussi. Furieusement.
*
Sonnerie de l’interphone, sursaut, 8h du matin. Le créneau était de 7h30 à 10h, ils sont matinaux et c’est tant mieux. Je me lève précipitamment, revêts un peignoir et me recoiffe brièvement.
- Oui ?
- Les compagnons d’Emmaüs.
- Quatrième.
Les trois échalas investissent les lieux dans une violente odeur de cigarette nocturne, la mine et la peau cendreuse. Ils me serrent la main, murmurent un salut d’une voix contenue. Le plus âgé, ou plus exactement, le plus abîmé, la peau séchée par le tabac et probablement l’alcool, me jauge avec la sévérité d'un miséreux contemplant avec mépris un odieux Neuillyien en son odieux repaire de salopard de riche. Ils inspectent avec circonspection le canapé qu’ils sont venus chercher, enlèvent avec une précaution chirurgicale la housse du sommier pour constater qu'il y a une tâche de brûlure excentrée. De me rappeler d’un coup d’un seul le micro incendie l’ayant provoqué lors de mon emménagement il y a quatre ans.
- Ah désolé Monsieur, nous ne pouvons pas le prendre, qu'ils me disent d'un air contrit à la limite du dégoût. Leurs regards scrutateurs m’accusent muettement, vous avez maladroitement tenté de nous refourguer vos ordures mais nous ne sommes pas des éboueurs. Et nous ne sommes pas dupes !
Je regarde éberlué le canapé que j'occupe quasi quotidiennement, sur lequel un ami a dormi il n'y a pas si longtemps, canapé à l'assise parfaite qui aurait seulement besoin d'un lavage, canapé abject dans le regard de ces compagnons et qui pourtant, revêtu de sa housse, ne présente aucun défaut.
- Mais je ne comprends pas, balbutié-je sous le coup de la surprise, c'est un bon canapé. Même si vous ne vous en servez pas comme lit, ne pouvez-vous pas vous en servir comme... canapé ?
- Non Monsieur, me répond-il emprunt de la lassitude du professeur développant pour la sempiternelle fois à un élève peu attentif une explication vaine car l'élève n'est ni bon ni attachant, mais dé-ses-pé-rant ; il faut toutefois lui fournir, cette satanée explication car cela fait partie de leur travail dans sa splendide ingratitude. Non Monsieur, nous ne prenons que les objets impeccables.
Le dernier mot résonne avec la fragilité du cristal. Silence.
Exaspérés de s'être déplacés pour rien, ils me saluent avec le minimum de courtoisie et s'en vont dans un soupir tabagique, à travers mon regard fixant toujours le canapé criminel. Son remplaçant sera livré lundi, sans place vide à remplir. La prochaine collecte des objets encombrants est dans dix jours. Il me faudra appeler deux jours avant, et deux jours avant seulement car la responsable à la mairie est dans l'incapacité psychomotrice de tourner la page de son agenda au-delà d'une date, après-demain, qui constitue pour elle l'ultime frontière tangible de la réalité avant le néant. La fin des temps et des possibles.
J'appelle directement Emmaüs, témoigne mon étonnement. Vous habitez où ? A Neuilly. Ah, s'exclame spontanément et sans retenue la voix dans le combiné, oui, c'est encore cet équipage. Nous avons des problèmes avec eux. Il ne s’étendra pas plus mais il est clair que pour ce trio infernal, les donations de ces salopards de richards sont soumises au feu d'une critique bien plus intransigeante que celles des moins favorisés ; car ces salopards de riches pourraient faire l'effort d'offrir mieux, voire de donner du neuf. Pouvez-vous donc envoyer un autre équipage ? Non Monsieur, je suis désolé. Et il semble l’être sincèrement.
Nous raccrochons. Je suis désolé aussi. Furieusement.
par Joël Bloch
publié dans :
Humeur