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27 août 2005 6 27 /08 /août /2005 23:00
Je rentrai du travail et comme tous les soirs commença la lutte acharnée pour trouver une place devant chez moi. Lutte acharnée disputée avec les camions livreurs de Monoprix, les clients du Monoprix, les handicapés occupant honteusement leur place réservée pour aller au Monoprix, les %$!* occupant honteusement la place réservée aux handicapés parce qu'ils vont " au Monoprix et j'en ai que pour deux minutes oui je sais mais c'est vraiment que pour deux-minutes. " Lutte acharnée contre le Monoprix.

Pourtant, depuis peu, la constipation de la rue était en voie d'amélioration ; en effet, des bataillons de policiers mitraillaient de leurs carnets verts les pare-brises des voitures rebelles.
La lettre que j'avais adressée au Maire de Neuilly était-elle à l'origine de cette contre-offensive ? Dans ma grande modestie, je supposais que oui. Et ce n'était donc pas sans fierté que j'affirmais être à la source de ce déploiement de forces sans précédent. Cependant, comme en témoignaient les neufs amendes trônant dans la pile des papiers à classer de mon bureau, j'étais également victime de ce retour de flammes.
" Une arme à double tranchant est une arme très puissante... si on sait bien la manier... " confia le vieux Maître Doko, chevalier d'or de la Balance à son jeune disciple Shi Ruy, chevalier de bronze du Dragon.
Cependant, malgré les balles perdues, c'était avec un regard amusé que, de ma voiture, j'observai le bataillon de choc de l'Empire remonter la rue et sévir, tel un général bienveillant admirant ses troupes.

Devant le Monoprix, la place handicapée était bien évidemment occupée. Scandaleux. Par un handicapé comme en témoignait le macaron arboré. Inadmissible, ne commettez pas la même erreur que Stefan Zweig, soyez sans pitié dangereuse.

Arrêté au feu, rouge. Deux représentants de l'Empire s'approchèrent insidieusement de ma fenêtre, et me regardèrent avec cet air de on-sait-ce-que-vous-avez-fait : ce regard de jugement censé provoquer repentir et aveux. Et c'était vrai, j'eus envie d'avouer : quand j'étais petit, neuf ans, ma mère avait caché une boîte de Lego dans le premier tiroir de sa salle de bain, un cadeau pour moi ; je l'avais découvert par hasard et l'avais pris sans demander permission à quiconque ; elle ne m'en avait pas voulu mais j'avais pleuré pleuré parce que je me sentais coupable.
J'ouvris la vitre. Le gendarme baissa la tête pour me scruter en levant les yeux, ce qui leur conférèrent une expression d'autant plus sombre et accusatrice.
- J'ai remarqué que vous vous garez souvent sur l'emplacement réservé aux invalides.
- Oui.
Mon caducée GIC n'était à cette heure pas visible, je le rangeais pour éviter qu'il glisse en virage.
 
Silence.

Il attendait que j'avoue. C'était vrai, j'aurais dû attendre que ma mère me les offre, ces legos.
- Avec mon collègue on voudrait voir votre carte d'invalidité.

J'ouvre une petite parenthèse pour ceux qui l'ignorent : le caducée bleu GIC ou GIG n'est que la partie visible de l'iceberg. Il va de paire avec la carte orange d'invalidité qui témoigne véritablement du handicap. Reprenons.

- Avec mon collègue on voudrait voir votre carte d'invalidité.
Je le regardai, surpris. Il attendit. Il affichait un air satisfait. Il allait me coincer. Je n'avais certainement pas de carte d'invalidité. Non.

Quoi ? Quoi ? Parce que j'avais une voiture un peu sportive je ne pouvais pas être handicapé ? Parce que j'étais handicapé je ne pouvais pas avoir une voiture un peu sportive ?

Je plongeai ma main dans ma veste, sortis mon porte-feuille. Coup d'œil étonné à son collègue. Je lui tendis ma carte. Il la prit du bout des doigts, presque écoeuré, mais non, ce n'était pas possible, je ne pouvais pas être handicapé puisque j'avais une voiture de sport, alors il la lut, il la détailla, il chercha la faille, la retourna, pas possible ça, handicapé au volant, c'est déjà un peu fort, qu'ils restent chez eux ces gens-là, mais là c'est une honteuse provocation !
Il me rendit la carte. Un peu déçu. Il avait dû perdre un pari avec son collègue. Quoique. Ils étaient à mon avis d'accord sur l'issue de notre confrontation.

Feu vert. Pourtant, je vis rouge. Il fallait que je me remette au travail. Pour gagner de l'argent.  Beaucoup d'argent. Pour acheter une Ferrari.


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Published by Joël Bloch - dans Récit
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Qui suis-je ?

"J'étais celui qui avait plusieurs visages. Pendant les réunions, j'étais sérieux, enthousiaste et convaincu ; désinvolte et taquin en compagnie des copains ; laborieusement cynique et sophistiqué avec Marketa ; et quand j'étais seul (quand je pensais à Marketa), j'étais humble et troublé comme un collégien. Ce dernier visage était-il le vrai ? Non. Tous étaient vrais : je n'avais pas, à l'instar des hypocrites, un visage authentique et d'autres faux. J'avais plusieurs visages parce que j'étais jeune et que je ne savais pas moi-même qui j'étais et qui je voulais être."

Milan Kundera, La plaisanterie



"Si tu étais une particule, tu serais un électron : tu es petit et négatif."


Grégory Olocco



"Tu es un petit être contrefait simplement réduit à ses fonctions vitales."


Vincent Méli