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3 septembre 2005 6 03 /09 /septembre /2005 23:00
Le lundi 22 août 2005 à 21:27:02, je reçus un message de mon beau-frère sur mon téléphone indiquant :  On est à l'hôpital." "Le travail a commencé ?" "Oui. "

Je dînai brièvement avec mon père dans une effervescence brumeuse, puis rentrai me coucher. Sur le trajet du retour, un Paris vide accentua au volant cette sensation d'accélération fiévreuse, de dérapage vertigineux qui me gagnait progressivement depuis quelques jours. "Quel effet cela fait d'être tonton ?" m'avait-on demandé quelques mois auparavant, alors même que l'enfant à naître n'était guère plus qu'un concept se concrétisant lentement dans le ventre de sa mère. Cela va plus changer la vie de ma sœur que la mienne avais-je répondu, laconique et sarcastique pour démontrer une soi-disant personnalité d'acier. Mon détachement s'était délité à mesure que l'enfant grandissait : force était de constater, lorsque je plaçai mon téléphone mobile sur ma table de chevet, poussant le volume de sonnerie au maximum pour être réveillé si besoin est, que perturbé, je l'étais. En particulier, j'ignorais quelle allait être ma réaction à la première vue de cet enfant ; plus exactement, si j'allais pouvoir retenir mes larmes, le serrer contre mon cœur et m'enfuir avec lui. Malgré mon excitation, malgré mes retournements nerveux dans le lit, malgré ce gouffre qui s'ouvrait dans ma poitrine, je m'assoupis.

Une brève sonnerie interrompit un sommeil opaque. Soupirant, je pressai le bouton de mon réveil d'une main aveugle et me rendormis. J'étais père d'un nouveau-né violacé emmitouflé dans un pyjama bleu, immobile, silencieux et sans mère. Sur une station d'autoroute, je regardai les gens flous passer, quêtant du regard de l'aide sans en obtenir. L'enfant ne m'indiquait par aucun pleur s'il avait faim et quand le nourrir. J'étais totalement désemparé, démuni, une solitude sans fond écrasait mes épaules et mon cœur. A une heure incertaine, j'émis l'hypothèse qu'il avait mangé depuis trop longtemps et remplis un biberon de croquettes Friskies. Je présentai la tétine à ses lèvres immuables. L'enfant dormait, impassible, dans un état de faiblesse si prononcé que sa poitrine peinait à se soulever. Impuissant, oublié, j'assistais, déchiré, à son agonie.
Invité à l'anniversaire d'amis perdus, je traversai le pont enjambant l'autoroute. La coursive étant un labyrinthe aux passages étroits, entravés de tourniquets et de miroirs déformants. Je dus abandonner la poussette pour prendre l'enfant dans mes bras maladroits. De l'autre côté, la nuit encrait un paysage post-apocalyptique : je progressai entre des immeubles insalubres, parmi des bandes en guenilles se réchauffant autour de foyers allumés dans des bidons rouillés.
Je rejoignis ces amis et leur cohorte d'invités ; ils organisaient la visite de leur appartement juché au dernier étage d'un bâtiment en ruines, près à tout moment à s'effondrer. Après une attente interminable dans la file longeant un escalier en colimaçon vermoulu, je jetai un rapide coup d'œil au duplex avant de m'éclipser. Dehors, un repas chinois était servi dans des paillotes au bord de la plage. Les convives prenaient place dans un brouhaha festif couvrant le ressac sur des bancs de bois clair, autour de longues tables basses rectangulaires. Cherchant du regard des connaissances, avançant vers tel groupe, puis vers tel autre, sans cesse me ravisant, je demeurai bientôt seul, debout, tandis que tous mangeaient allègrement. Je me rendis alors compte qu'il ne restait plus aucune place assise. Je m'éloignai dans une direction imprécise, ne sachant où aller, portant mon enfant mourant dans les bras.

Je me réveillai dans un sursaut, comprenant que la sonnerie n'était pas le fait de mon réveil mais de mon téléphone, tétanisé par un désespoir sans borne qui balayait tout mon être comme un vent rugissant. J'allumai, m'emparai de l'engin et lus le message reçu à 03:57:43. "Samuel est né à 2h16. 3kg270 il est trop cool."
Mon réveil affichait 4 heures : à peine trois minutes s'étaient écoulées depuis la réception. Le nouveau tonton que j'étais n'avait pas besoin d'un psychothérapeute chevronné pour décrypter son rêve.

Le lendemain soir, je me rendis à l'hôpital pour voir ma sœur, son mari et rendre hommage à leur fils. Je pénétrai dans une chambre sobre où m'avaient précédé d'autres membres de la famille. Après les félicitations d'usage, je m'approchai la gorge serrée de Samuel, petit homme âgé de vingt heures à peine. Ses bras se secouaient de convulsions faibles et sur son visage écarlate et fripé, des paupières boursouflées baillaient sur des yeux d'une fixité aveugle. Ses minuscules narines inhalaient et exhalaient de l'air depuis moins d'une journée. Tout en lui participait au spectacle émouvant et hypnotisant de l'absolue vulnérabilité d'un nouveau-né. Les gémissements plaintifs, tenant plus de l'animal que de l'humain, caressaient et déchiraient mon âme en même temps.

Son père osait à peine le prendre dans ses bras et je vis là l'écho lointain de mon cauchemar. Je me rendis à l'évidence : je pensais être le seul à ne pas savoir comment prendre soin d'un être si fragile, alors que les plus proches parents rencontraient la même difficulté : celle de la nouveauté. La vie entière de ce couple avait basculé de manière irrémédiable dans la parenté, pour l'heure encore balbutiante, et je partageais leur vertige. La sensation tenace d'irréalité s'accentua encore lorsque j'entendis dans la bouche de ma sœur, ma grande sœur, ma petite sœur, des paroles de mère. Calme-toi mon chéri.

Je pris de nombreuses photos et restai de longues minutes médusé devant cet enfant qui n'avait rien de commun avec les autres : c'était le fils de ma sœur. L'amour filial, irraisonné et viscéral, opérait. C'était en cette minute inexplicable mon fils.

Bien que partageant la joie pure des parents, le vent rugit à nouveau, non pas le vent du désespoir, mais celui de la désolation : je mesurai tout ce qui me séparait du moment où je caresserai ainsi mon propre enfant.
Chassant d'un effort de volonté des larmes inconvenantes, je pris congé : il me fallait m'éloigner.
 
 

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Published by Joël Bloch - dans Humeur
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commentaires

chris 07/09/2005 07:51

J'ai lu, bien spur, il y a quelques jours. Ton texte m'a laissé... mélancolique de ne pas avoir compris l'importance de la naissance. Tu oscilles dans tous les paradoxes mais m'a fait passer toute la beauté du moment. T'es un mec bien, et j'ai encore des leçons à prendre. Merci Jojo !

Chris 06/09/2005 10:03

Emouvant ! Et fun comme d'hab !!!

Qui suis-je ?

"J'étais celui qui avait plusieurs visages. Pendant les réunions, j'étais sérieux, enthousiaste et convaincu ; désinvolte et taquin en compagnie des copains ; laborieusement cynique et sophistiqué avec Marketa ; et quand j'étais seul (quand je pensais à Marketa), j'étais humble et troublé comme un collégien. Ce dernier visage était-il le vrai ? Non. Tous étaient vrais : je n'avais pas, à l'instar des hypocrites, un visage authentique et d'autres faux. J'avais plusieurs visages parce que j'étais jeune et que je ne savais pas moi-même qui j'étais et qui je voulais être."

Milan Kundera, La plaisanterie



"Si tu étais une particule, tu serais un électron : tu es petit et négatif."


Grégory Olocco



"Tu es un petit être contrefait simplement réduit à ses fonctions vitales."


Vincent Méli