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17 septembre 2005 6 17 /09 /septembre /2005 23:00
7h du mat, j'ai des frissons, je claque des dents et laissai fondre un quart de Lexomil sous la langue : celui-ci se désagrégea en une pâte douceâtre écoeurante. Je reluquai avec un ersatz de début d'angoisse l'aiguille géante qui traînait négligemment dans ma salle de bain, trophée de ma précédente infiltration. Inspiration, expiration. La peur n'évite pas le danger. Il ne sert à rien de stresser. Les évènements que l'on croit insurmontables, distants dans un futur irréel et flou, deviennent montagnes infranchissables dans un avenir immédiat, puis souvenirs diffus dans un passé bosselé, parfaitement franchis et surmonté. Inspiration, expiration. Si je devais retenir une seule leçon de la vie, c'était bien celle-ci : les choses se font. Et dans l'intervalle, la peur minait le terrain du présent inutilement, alors que seul l'avenir semblait compromis, et à notre imagination uniquement. Inspiration, expiration. Se concentrer sur ce présent : remettre à un éternel plus tard l'angoisse, jusqu'à l'ultime instant.
Cependant, à ce moment et face au mur, mon bon vieux copain Lex n'était pas de trop pour molletonner d'un brouillard diffus la réalité.

Bien que l'anxiolytique ne remplît pas encore son office, je sentis le stress refluer en moi sous les injonctions de cette auto-persuasion. D'autant que cette journée ne s'annonçait en rien si catastrophique : j'avais déjà eu la preuve qu'une infiltration de hanche n'était en rien douloureuse. Cependant, tel un parachutiste sautant pour la deuxième fois, le doute infusait son poison dans mes veines : si je n'avais pas souffert, n'était-ce pas un hasard ? Et puisque je n'avais pas du tout souffert, ne pouvais-je pas avoir que plus mal cette fois-ci ? D'autant que j'allais également subir une infiltration au coude : le touché étant concentré aux extrémités des membres par le biais de nerfs, n'était-ce pas une zone plus sensible ?

Allez zou. Eludant ces questions inutiles, qui vivra verra, je filai à la cuisine, ingurgitai mon petit déjeuner, quelques gélules, et me fis la première piqûre de la journée. Je repérai aux différentes rougeurs sur mon ventre le dernier impact des aiguilles sous-cutanées afin de changer de côté, raclai la pointe acérée sur mon abdomen en quête d'une zone sans veine, et donc sans nerf, dans laquelle percer sans douleur.
S'administrer un traitement sous-cutané n'est en rien pénible : si les réticences à se perforer d'un objet pointu, proches de l'instinct, sont tenaces les premières fois (au moment même où le téléphone sonne, le mobile vibre et le chat miaule), ces peurs sont bien vites surmontées. Le rituel est précis : avant de procéder, tapez d'un ongle sec trois fois la seringue en produisant un claquement mat ; poussez légèrement le piston afin d'en chasser l'air résiduel et obtenir une petite giclée, le tout d'une mine résolue et concentrée - un regard furieux et une bouche en cul de poule font ici l'affaire. Lors de la piqûre proprement dite, simulez une intense souffrance par un chiffonnement constipé de votre visage silencieux, à peine troublé par un grognement étouffé à moitié seulement. Lors de l'injection du produit, votre menton doit être dressé, vos paupières mi-closes et vos lèvres entrouvertes, desquelles vous laisserez bientôt échapper un soupir de félicité.
Vous aurez ainsi à moindre frais, car remboursés par la sécurité sociale, un air délicieusement rock'n roll, sinon à vous-même, à ceux ou celles qui partagent occasionnellement votre chambre. Une phrase rassurante prononcée dans une dernière moue, "je t'assure ça va aller, tiens, ça va déjà mieux" achèvera de vous conférer le statut d'artiste maudit et vertueux, sans cesse prenant sur lui et vouant sa vie à transformer son éternelle souffrance en énergie créatrice.

Pour l'heure, pas de témoin : impassible, je me piquai rapidement, vidai la seringue rapidement et la jetai dans la boîte Haribo-c'est-beau-la-vie trônant sur la table de chevet.

Et de une.

Je me rendis à l'hôpital.

Suite


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Published by Joël Bloch - dans Récit
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commentaires

L'Affreux Jojo 20/09/2005 08:24

Tu en as validé un autre qui n'a pas fait l'unanimité du comité, et que je réserve peut-être pour la fin de l'année, comme dernier post à ce blog...

Obno 19/09/2005 20:27

Le comité de lecture n'a pas validé ce texte, je tenais a le préciser.
De plus quand je pique, j'affiche tout au plus le sourire serein du professionnel ultracompétent accomplissant une tache insignifiante.
Ma mmégalo me reprend, je vais me coucher...

Elodie 19/09/2005 11:27

Presque rien... toi, tu m'échappes complètement parfois.

L\\\'Affreux Jojo 19/09/2005 10:02

Rien ne t'échappe...

Elodie 19/09/2005 10:00

La bouche en cul de "Poule" et non "Boule", à moins qu'il s'agissait là d'une subtilité qui m'a échappée...

Qui suis-je ?

"J'étais celui qui avait plusieurs visages. Pendant les réunions, j'étais sérieux, enthousiaste et convaincu ; désinvolte et taquin en compagnie des copains ; laborieusement cynique et sophistiqué avec Marketa ; et quand j'étais seul (quand je pensais à Marketa), j'étais humble et troublé comme un collégien. Ce dernier visage était-il le vrai ? Non. Tous étaient vrais : je n'avais pas, à l'instar des hypocrites, un visage authentique et d'autres faux. J'avais plusieurs visages parce que j'étais jeune et que je ne savais pas moi-même qui j'étais et qui je voulais être."

Milan Kundera, La plaisanterie



"Si tu étais une particule, tu serais un électron : tu es petit et négatif."


Grégory Olocco



"Tu es un petit être contrefait simplement réduit à ses fonctions vitales."


Vincent Méli