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24 septembre 2005 6 24 /09 /septembre /2005 23:00
- Vous avez fait un bilan de coagulation ?
- Pardon ?
En pyjama, assis sur le lit exigu de la chambre d'hôpital impersonnelle que j'allais occuper pendant deux jours, lit 601, je fronçai les sourcils : je n'avais pas prévu de me vider de mon sang pour deux malheureuses piqûres ; et je doutais que le fait de garder le lit pendant vingt-quatre heures pouvait provoquer une phlébite, ayant survécu à bien des journées analogues, vautré dans mon canapé, lors de week-ends moroses.
- Vous avez fait un bilan de coagulation ?
- Bah non.

L'interne qui me faisait face était une jeune femme élancée d'une trentaine d'années en blouse blanche. La chevelure blonde mi-longue ondoyant à la lisière de ses épaules encadrait un visage fin et carré. Dans ses yeux bleus délavés perdurait la timidité de la petite fille timorée qu'elle avait été. J'avais été saisi dès son entrée par son charme discret et sa voix ténue, qui, caressant l'air à l'instar d'une aile de papillon, semblait craindre à chaque mot de déranger ; et d'un coup d'œil évaluateur typiquement masculin, involontaire car presque instinctif, j'avais scanné malgré le vêtement ample son tour de hanches, de taille et de poitrine pour, dans un dernier regard oblique, noter l'absence d'ornement à son annulaire gauche. Men will be men.
Je représentais pour elle le double fantasme que constitue à lui seul un malade chronique longue durée : celui de l'infirmière prévenante confrontée à un être dans la tourmente qu'il fallait protéger et dorloter ; celui du médecin encore en études confronté à un puits de témoignages, d'essais thérapeutiques et d'expériences variées.
Elle représentait pour moi le fantasme d'une jeune femme élancée d'une trentaine d'années, au charme discret, sans ornement particulier à l'annulaire gauche.

L'infirmière qui revint à sa demande était une charmante petite brune aux yeux noisette pétillants, à la démarche sexuelle, ostensiblement chaloupée, qui portait fièrement un plateau de plastique turquoise contenant son attirail : garrot, compresses, seringue et tubes de tailles diverses. Après avoir comprimer mon bras, elle piqua dans un sourire lascif le pli de mon coude et je bondis, arrachai le dard, décochai dans une courbe parfaite un magistral crochet dans la mâchoire étonnée de cette mignonne qui chut au sol et je m'élançai, genou le premier sur son son ventre mou, pour marteler son adorable frimousse d'un déluge de coups. Moi aussi je peux faire mal putain.
Je ruminais ces sombres pensées tandis que l'aiguille fouillait maladroitement ma chair à la recherche d'un pouls. Mon sang finit par éclabousser par de faibles saccades irrégulières les parois des tubes qui défilaient. Sur une échelle des prélèvements douloureux notés de 1 à 10, 1 étant réservé aux prélèvements artériels, 10 aux prélèvements sous anesthésie générale, celui-ci atteignit un faible 3 ; j'allais conserver près d'une semaine une ecchymose violacée puis jaunâtre.

Et de deux.

Miraculée de ma retenue, l'infirmière s'en retourna, me laissant seul avec le médecin de mon cœur. La porte close, celle-ci s'assit lentement au bord de mon lit. Elle m'apprit que si ma hanche allait être épinglée ce jour, mon coude attendrait le lendemain pour une meilleure tolérance au produit agressif qui allait gorger mon corps. Pour tout examen, elle s'empara de mes mains, caresses fugaces, et palpa mes doigts de ses doigts doux avec la délicatesse d'une amante fragile, tandis qu'une rougeur éphémère glissait sur son visage pudiquement baissé. Elle m'interrogea sur mes symptômes et mes traitements avec la ferveur croissante de la promise transie ; chacune de mes réponses, débitées d'une voix monocorde, allumait une nouvelle flamme de concupiscence dans son regard exalté. Y scintillaient des mots que je déchiffrais sans peine : acquisition de données, acquisition de données, acquisition de données...

Un brancardier venant me chercher interrompit brutalement notre tête-à-tête médico-amoureux. L'angoisse m'étreignit les entrailles : l'heure avait sonné.

Suite


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Published by Joël Bloch - dans Récit
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commentaires

L'Affreux Jojo 30/09/2005 09:46

Gna gna gna gna gna gna gna.

Obno 30/09/2005 09:43

> hémarthrose
(nom féminin)
Epanchement de sang dans une cavité articulaire.

LL'Affreux Jojo 27/09/2005 09:28

C'est quoi ? (Tu ne t'attendais pas à cette question, hein ?)

Obno 27/09/2005 09:23

A vrai dire, elle devait plus penser a l'hémarthrose qu'a la phlébite.
Faut que j'arrête ce boulot ;)

Qui suis-je ?

"J'étais celui qui avait plusieurs visages. Pendant les réunions, j'étais sérieux, enthousiaste et convaincu ; désinvolte et taquin en compagnie des copains ; laborieusement cynique et sophistiqué avec Marketa ; et quand j'étais seul (quand je pensais à Marketa), j'étais humble et troublé comme un collégien. Ce dernier visage était-il le vrai ? Non. Tous étaient vrais : je n'avais pas, à l'instar des hypocrites, un visage authentique et d'autres faux. J'avais plusieurs visages parce que j'étais jeune et que je ne savais pas moi-même qui j'étais et qui je voulais être."

Milan Kundera, La plaisanterie



"Si tu étais une particule, tu serais un électron : tu es petit et négatif."


Grégory Olocco



"Tu es un petit être contrefait simplement réduit à ses fonctions vitales."


Vincent Méli