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1 octobre 2005 6 01 /10 /octobre /2005 23:00
Allongé sur mon lit à roulettes, j'étais poussé dans le dédale de l'hôpital : les couloirs défilaient indistincts dans ma vision périphérique tandis que je contemplais l'autoroute du plafond entrecoupée de néons blafards. Le brancardier me mena à l'étage de radiologie, les piqûres devant être effectuées sous imagerie. Le lit fut planté devant la porte close ornée d'un symbole jaune et noir venimeux, attention rayon. J'étais seul à attendre, une angoisse irraisonnée renaissante : mon copain Lex ne remplissait toujours pas son office. Inspiration, expiration. La peur n'évite pas le danger. Inspiration, expiration. Il ne sert à rien de stresser. Inspiration, expiration. Les évènements que l'on croit insurmontables seront parfaitement franchis et surmontés. Inspiration, expiration. Les choses se font. D'autant que tu as déjà vécu bien pire.

Cette dernière phrase titilla ma mémoire car j'avais eu, il y a des années, un démenti flagrant à cette assertion : persuadé d'avoir déjà expérimenté la pire souffrance physique de ma vie, la douleur ultime et transcendantale qui annihile toute pensée construite, j'avais abordé confiant la perspective d'une intervention chirurgicale. "Cela ne peut pas être pire." m'étais-je dit naïvement. Au réveil de l'anesthésie, je fus frappé de plein fouet par cette vérité : aucune souffrance physique ou morale passée ne peut rivaliser de réalisme et d'intensité avec une souffrance présente, bien qu'évaluée sur une échelle indépendante de la ligne du temps, la première fut intrinsèquement plus violente et éprouvante. Un profond coup de bistouri s'effacera devant un rhume carabiné, qui s'effacera devant une rupture difficile, qui s'effacera devant le décès d'un proche, qui s'effacera devant une piqûre... Les souvenirs s'émoussent et notre mémoire ravive faiblement l'émotion de l'instant. Non, si le mot "pire" était un verbe, il n'aurait qu'un temps, le présent. Et puisque le passé est révolu, le présent est sans cesse happé par le passé et l'avenir se déroule continuellement pour devenir présent, la conclusion est sombre : l'avenir réserve le pire.

Un homme que je reconnus comme étant le professeur Rousselin jaillit de la salle en trombes : un escogriffe d'une quarantaine d'années aux oreilles décollées et à l'œil minéral, la bouche dessinant une ligne blême sur un visage figé de sévérité. Il fila hors de ma vue avec la droiture et la vitesse d'un carreau d'arbalète. Inspiration, expiration. De la porte restée ouverte sourdaient de faibles râles d'agonie. Je tendis l'oreille. "Putain... Arg... Putain... Putain... Arg...", scandait péniblement mon prédécesseur d'une voix rauque de souffrance. Je déglutis.
- Cela ne va pas Monsieur ? interrogea une manipulatrice.
- Pas du tout ! répondit le patient comme exhalant son dernier souffle.
Une femme, peut-être la même, sortit à son tour.
- Qu'est-ce qu'on lui a fait ? lui demandai-je anxieusement.
Elle fit halte et me jaugea avec intensité.
- Ne vous inquiétez pas !, finit-elle par me dire avec jubilation, avant de continuer.
Je déglutis. La porte s'ouvrit en grand sur un lit identique au mien, poussé par un brancardier identique au mien. L'homme qui passa à mon niveau s'agitait lentement, chiffonnant les draps dans ses poings convulsivement serrés, le visage crispé et les yeux agrandis d'effroi. Nous nous croisâmes du regard mais il ne me vit pas.
- A nous ! glapit joyeusement la femme avec une mine mielleuse, revenue les mains propres.

Je déglutis.

Mon lit fut poussé dans les entrailles de l'enfer où m'attendait un ange : une jeune interne, blouse blanche, au visage lisse et parfait juché sur une silhouette de mannequin, discutait avec un jeune interne, blouse blanche, aux traits quelconques sous des cheveux hirsutes gominés. La prêtresse du désir braqua son regard caraïbe sur moi et je saisis d'un coup la laideur de mon pyjama. Sa coiffure brillante lavée tous les matins au shampoing Elsève Nutritive Nutri-Gloss de L'Oréal ondoyait au ralenti, un sourire ultra-bright-c'est-si-sexy éclaira davantage ses traits onctueux. Après quelques répliques à l'humour étincelant, reléguant l'avorton au dernier plan, elle eût succombé à mon charme irrésistible, le lit 601 eût grincé de nos ébats torrides, prélude à notre mariage quatre mois et quinze jours plus tard, dont le fruit, Eléa et Gabriel, eussent été de constantes sources d'émerveillement, si je n'avais pour l'heure d'autres préoccupations qui me sauvèrent d'un revers amoureux : je tentais d'identifier sur l'écran de contrôle radio l'articulation résiduelle de la précédente intervention ; en particulier, s'il s'agissait d'une hanche ou d'un coude...
- C'est quoi, ça ? lui demandai-je avec un détachement piteusement feint en lui indiquant l'écran du doigt.
- Le rachis cervical. Vous n'avez aucune raison de vous angoisser, cela ne fait pas mal du tout, me susurra-t-elle avec reproche, comme s'il était aberrant de s'inquiéter en pareille situation. Le professeur Rousselin est un spécialiste, reprit-elle, il fait cela à longueur de journées.
Mon regard trébucha sur la petite tablette d'acier où étaient consciencieusement disposés, à l'attention de mon bourreau, les outils nécessaires à mon exécution : le tube de bétadine jaune et noir, d'énormes compresses sous vide et l'ineffable aiguille de 9 centimètres de long pour 0,9 millimètre de section.
- C'est pas une bonne raison de s'angoisser, ça, connasse ?
Si je ne prononçai pas ce dernier mot, il fut largement implicite et la généreuse sympathie de cette charmante donzelle se refroidit : je n'avais pas "marqué de points", comme on dit. Sur son injonction je me levai pour me recoucher, tête sur l'oreiller disposé à une extrémité du plateau de l'appareil radio, entièrement nu mais couvert d'une serviette en papier recyclé rêche.

La large porte s'ouvrit à nouveau, une brume laiteuse coula en grandes volutes au ras du sol, bientôt foulé par un colosse de muscles huilés, torse nu et velu, dont une cagoule sombre et pointue en toile de jute masquait le crâne informe. Deux trous découpés maladroitement béaient sur des yeux cernés de rancœur et de colère, le tranchant d'une hache rouillée couinait par terre. Je secouai la tête vigoureusement. La large porte s'ouvrit à nouveau, laissant passer le professeur Rousselin dans son naturel impassible. En échangeant quelques politesses avec les deux étudiants, avec Nadine la manipulatrice, il enfila des gants de caoutchouc stérilisés avec un claquement lugubre. D'une porte dérobée située à un autre angle de la pièce, se faufila une jeune femme timide, blouse blanche et cheveux vermeils, poitrine et lèvres si pulpeuses qu'elles atténueraient sans doute les chefs d'inculpation d'un crime sexuel.

J'ouvre ici une parenthèse. Certains auront peut-être remarqué que mes portraits à l'emporte-pièce des jeunes membres de la gente féminine de cette journée balaient le spectre des créatures désirables et l'on serait tenté de croire que je projette dans ce récit mes fantasmes. Il n'en est rien. D'autant que l'infirmière maternelle, ingénue et espiègle, cachant des dessous affriolants sous sa blouse blanche ne figure absolument pas dans ma liste. Vraiment. Non, l'explication est plus simple : l'hôpital Ambroise Paré de Boulogne regorge véritablement de jouvencelles magnifiques, à la beauté agressive et l'assurance suffisante de bac+8. Le patient ébahi que je suis se sentira propulsé dans une série à succès, nonobstant l'odeur de désinfectant. Fermons la parenthèse.

Tous se retournèrent vers elle, incrédules.
- Qui êtes-vous ? interrogea finalement Nadine.
- Une stagiaire, balbutia-t-elle.
Tous haussèrent les épaules et se retournèrent vers moi. Le professeur Rousselin écarta la couverture de fortune pour palper d'une main experte ma hanche droite au point d'impact. Connaissant la susceptibilité du corps médical, un sentiment de malaise s'empara de moi. J'humectai mes lèvres et raclai ma gorge avant de lâcher :
- C'est l'autre...
Sous l'œil fervent de ses trois disciples, le professeur s'empourpra et, après avoir inverser la position de l'oreiller, me fit changer de côté. De palper d'une main d'autant plus experte qu'il fallait regagner la confiance de son auditoire, de tracer une large croix au dessus de mon aine au bic à encre noire. Les étudiants filèrent derrière la vitre protectrice, le professeur enfila une veste de plomb pour se prémunir des radiations, badigeonna ma hanche de désinfectant, et, fixant l'écran de contrôle radio, pointa tel un aveugle sa canne blanche son arme effilée vers moi.

Je déglutis.

Suite


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Published by Joël Bloch - dans Récit
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commentaires

Sire Petit Séb 07/10/2005 08:56

Tout est dit dans le précédent, je passerai à nouveau!!!

Obno 06/10/2005 13:46

Lire le dossier avant d'opérer, surtout pour une amputation...

Qui suis-je ?

"J'étais celui qui avait plusieurs visages. Pendant les réunions, j'étais sérieux, enthousiaste et convaincu ; désinvolte et taquin en compagnie des copains ; laborieusement cynique et sophistiqué avec Marketa ; et quand j'étais seul (quand je pensais à Marketa), j'étais humble et troublé comme un collégien. Ce dernier visage était-il le vrai ? Non. Tous étaient vrais : je n'avais pas, à l'instar des hypocrites, un visage authentique et d'autres faux. J'avais plusieurs visages parce que j'étais jeune et que je ne savais pas moi-même qui j'étais et qui je voulais être."

Milan Kundera, La plaisanterie



"Si tu étais une particule, tu serais un électron : tu es petit et négatif."


Grégory Olocco



"Tu es un petit être contrefait simplement réduit à ses fonctions vitales."


Vincent Méli