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8 octobre 2005 6 08 /10 /octobre /2005 23:00
Tu vas te dépêcher connard putain de bordel de merde !

Le professeur Rousselin débutait un cours magistral pour son assistance, commentant sur l'écran de contrôle la position de l'aiguille dans l'articulation. Mes oreilles cotonneuses peinaient à saisir son discours car du coin de l'œil - règle numéro un, ne pas regarder l'aiguille - j'apercevais le bout de ferraille intrusif qui jaillissait de moi comme une écharde gigantesque.

Inclinée pour optimiser l'angle d'attaque, la pointe acérée avait pénétré mon corps il y a peu dans une douleur aiguë, jaune et très brève. Le professeur Rousselin avait redressé l'aiguille pour la planter profondément dans ma hanche tandis que, sous l'impact et par réflexe, mon corps s'était convulsé et ma respiration s'était bloquée.

Le professeur reporta son attention vers moi, vissa une nouvelle seringue pour injecter un produit glacé ; il se détourna à nouveau, et, tel un commentateur météo, agita sa main pour décrire la progression noirâtre du liquide : la dépression traverse l'Atlantique, risque de pluies verglaçantes en Aquitaine puis sur le Midi-Pyrénées. La dépression remontera au nord pour gagner en milieu d'après-midi l'Auvergne et le Limousin. Les températures, en dessous des normales saisonnières en début de matinée, atteindront 19 à Lyon, Toulon et Marseille, 15 à Paris, Lille et Strasbourg, 14 à ...

J'ai une putain d'aiguille de dix putain de centimètres plantées jusqu'à la garde dans la hanche. Ils vont servir du thé et des petits gâteaux ou bien il va se dépêcher d'en finir, putain de border de merde ?!

La magnifique interne, appelons-la Cécile, dardait sur moi un regard intense, s'abreuvant de ma détresse comme un charmant bambin tendu vers un papillon dont il arrachait méticuleusement les ailes. Cet éclat de jouissance sadique illuminant son visage avorta définitivement notre relation amoureuse fusionnelle et destructrice non consommée. Me repliant en moi-même, je me dérobai à ces témoins et inspectai mentalement mon corps. Je conclus qu'il n'y avait aucune raison de garder ainsi noués à la rupture mes épaules, ma nuque et mon dos. La piqûre avait elle-même été sans douleur et, à la grande déception de mes bourreaux, je me détendis. Le professeur vissa rapidement une nouvelle seringue, injecta un nouveau produit, puis je sentis un bref tiraillement lorsqu'il extirpa l'aiguille.

Et de trois. S'en était fini.

- Puisqu'on est là, on va peut-être faire le coude en même temps, non ? proposa joyeusement Rousselin, les sourcils dressés.
Tandis que je demeurai interdit, il s'en fallut de peu que Cécile ne sautille en applaudissant et jappant des " oh oui ! ". Le survivant éreinté allait affronter un nouveau gladiateur pour un combat haletant. L'audience silencieuse attendait mon assentiment. Je réfléchis. La perspective de cette infiltration étant peu réjouissante, les douleurs physiques passées ne pouvant plus nous atteindre, je me porterai mieux en ayant cette épreuve derrière moi.
- D'accord, répondis-je finalement d'une voix maussade.
Je me retournai à sa demande, coudes en avant et mains jointes sous le menton. Le ruban de papier me servant jusqu'alors de couverture s'envola dans l'opération sans que j'y prête plus avant attention, convaincu que j'étais du détachement médical pour l'anatomie la plus crue ; ce même détachement que doit atteindre le photographe pour ne pas se ruer, bave frénétique écumante aux babines retroussées, sur le modèle qui se trémousse devant son objectif avec lascivité. C'est donc indolent, l'âme et le regard vides car vidés que je me retrouvai sur le ventre et totalement nu.

Si The Structure and Distribution of Coral Reefs, l'ouvrage de Charles Darwin publié en 1842 décrivant la géologie des atolls et des récifs coralliens (en particulier le rôle absolument fondamental des coraux dans la formation somme toute organique des atolls) fut largement oublié par l'Histoire, le chercheur anglais demeura cependant célèbre pour sa théorie de l'évolution par sélection naturelle, publié, comme chacun sait, en 1859, soit un an après son allocution à la Société linnéenne de Londres. Cette théorie, qui prit bien vite l'appellation de Darwinisme, prône les résultats suivants : les espèces évoluent par modifications lentes et progressives induites par une sélection naturelle comportant deux axes, la survie et l'aptitude à trouver un partenaire sexuel afin d'assurer sa reproduction. Tous les êtres vivants de ce monde seraient dès lors issus d'un processus d'évolution, appelé spéciation, de la même souche de vie fondamentale : même s'il faut remonter à un organisme protozoaire, Adriana Karembeu et moi avons un ancêtre commun.
Le Darwinisme reçut un accueil mitigé dans la communauté internationale. En 1874, le théologien Charles Hodge accusa le scientifique de nier l'existence de Dieu, l'homme étant d'après sa théorie le fruit d'une évolution naturelle et non la création du Très-Haut. A l'heure de sa publication fondatrice, Charles Darwin, bien que fils de pasteur, avait effectivement perdu la foi en un dieu bienveillant. Pour être exact, depuis le traumatisme de la découverte des mécanismes de reproduction de la guêpe ichneumon : ses larves se développent en dévorant leur proie vivante de l'intérieur, tout en respectant scrupuleusement ses organes vitaux afin de prolonger l'agonie, et surtout la fraîcheur de leur nourriture. Si l'on comprend aujourd'hui la remise en cause du terme "miséricorde" au vu du prix de l'Ipod Nano, le scepticisme de Darwin est plus incongru si l'on considère le fait qu'une variété de guêpe, la guêpe pepsi, prend ainsi pour cible les mygales. Se faisant passer pour une proie, cet insecte titille les brindilles d'un terrier pour faire jaillir, tous crocs dehors, l'hideuse araignée. De la piquer au dépourvu et, pendant qu'elle gît tétanisée, de s'introduire sans ambages dans sa tanière, de la vider de ses effets pour y jeter sans ménagement le monstre, immobile et stupéfait, grossi de nouvelles larves affamées. A la lueur de ses mœurs, la guêpe pepsi, autrement appelée "buse des mygales", apparaît soudain comme un specimen éminemment sympathique.

La réaction du Clergé fut depuis cette époque également négative, bien qu'aujourd'hui le Vatican condescende à admettre que la théorie de l'évolution de Darwin constitue plus qu'une simple hypothèse. Il eût pourtant suffi pour gagner cette assemblée réactionnaire et incrédule aux vues du chercheur anglais d'entrapercevoir la pilosité magistrale, tenant plus de l'animal, constituant une véritable fourrure plantée à même mon fessier : d'un regard mou je vis les yeux inquisiteurs des deux donzelles s'écarquiller à cette vision d'horreur.
- Tenez, vous serrez plus à l'aise me dit Cécile d'une voix contenue, me tendant un nouveau ruban afin que j'ôte prestement de sa vue mon cul poilu.
- Vous vous sentirez plus à l'aise, répondis-je avec une indifférence égale en me couvrant malgré tout derechef.
Me montrant d'une impudeur outrancière, d'une apathie grossière dans une posture ridicule, je ne marquai pas de point comme on dit. Pas plus qu'avant tout du moins, et je n'en avais plus cure. Je tournai la tête et fixai un point inconnu.

Le professeur Rousselin marqua mon coude droit d'une nouvelle croix d'encre noire, la pointe acérée grandit, titanesque dans ma vision périphérique pour s'enfoncer avec une douleur électrique dans l'articulation. J'étouffai un grognement. Il dévissa la seringue et laissa orphelin le dard. Du coin de l'œil - règle numéro un, ne pas regarder l'aiguille - j'apercevais en gros plan le bout de ferraille intrusif qui jaillissait de moi comme une écharde gigantesque.
- Nadine, j'ai besoin d'une image, ordonna le professeur avec autorité.
La manipulatrice, derrière la vitre protectrice, restée aux arrières de cette guerre, discutaillait avec l'interne masculin et la plantureuse stagiaire.
- Nadine, j'ai besoin d'une image ! aboya le professeur.
Nadine se précipita sur le pupitre, actionnant le bras mécanique de l'appareil radio, déplaçant par brusques saccades son plateau. Tandis que je bougeai de concert, la pointe oscillait à la commissure de ma vision comme une flèche puissante atteignant sa cible. Je grinçai des dents. Satisfait de l'image à l'écran, le professeur vissa rapidement une nouvelle seringue, injecta un nouveau produit, puis je sentis un bref tiraillement lorsqu'il extirpa l'aiguille. Lentement, je me retournai.

Et de quatre.

- Ca va vous n'avez pas eu trop mal ? demanda Cécile avec une commisération outrancière.
- Pas du tout, répondis-je d'une voix froide en l'évitant du regard, amant rencontrant une ultime fois sa maîtresse après la rupture.

Poussé par le même brancardier anonyme, je regagnai ma chambre que j'allais garder deux longues journées. Le plus dur était passé. Il me fallait à présent attendre que les produits fassent effet. Je me plongeai avec entrain dans ma lecture du moment, Le comte de Monté-Cristo dont le héros avait eu moins de chance : son cachot, Edmond Montès l'avait gardé quatorze ans, sans lumière ni livre ni infirmière accourant au moindre appel. Satisfait d'avoir une opportunité d'avancer à loisir dans cette œuvre, je déchantai bien vite : mon esprit peinait chaque seconde un peu plus à se concentrer et je transpirais devant chaque mot, comme escaladé dans les sommets neigeux avec un frêle piolet. Soudain, dans un dernier éclair de conscience, je compris : la cavalerie Lexomil arrivait à la rescousse trop tard.

Je sombrai.

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Published by Joël Bloch - dans Récit
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commentaires

L'Affreux Jojo 12/10/2005 10:51

ARRRRRRRRG ! C'est l'essence de ce post.
Tout réside dans : "Il eût pourtant suffi pour gagner cette assemblée réactionnaire et incrédule aux vues du chercheur anglais d'entrapercevoir la pilosité magistrale, tenant plus de l'animal, constituant une véritable fourrure plantée à même mon fessier..."

Bref, tout ce laïus pseudo scientifique à la con avec une incursion chez les insectes servait juste à dire que j'ai le cul poilu.

Quoi tirer par les cheveux ? Victor Hugo a bien décrit tout Waterloo pour introduire le fait qu'un personnage détroussait les cadavres, non ?
Comment ça je ne suis pas Victor Hugo ? Bon d'accord je me tais.

Serrer les dents de douleur ? Le texte est long, mais franchement les infiltrations durent 10 minutes en tout et cela ne fait pas mal du tout : la prise de sang était la piqûre la plus douloureuse de toutes celles (il en manque à ce stade du récit) que j'ai eues ce jour-là... Donc c'est le genre de truc que j'aborderai serein à l'avenir, voire même avec plaisir : on est seul dans une chambre avec un bouquin et un ipod, on nous sert à manger, loin d'une connexion internet, mobile éteint : une bonne occasion de se reposer...

Chris 12/10/2005 10:35

C'est superbe, j'en ai serré les dents de douleur ! Mais, dis, je ne vois pas bien, peut-être ai-je mal lu, pourtant j'ai pris mon temps, ce que Darwin vient faire là-dedans ?... Tu m'éclaires ? Amitié, l'écrivain !!!

L'Affreux Jojo 11/10/2005 11:41

Le saviez-vous ?
En rédigeant ce post, j'ai appris deux choses :
- le verbe "soustraire" n'a pas de passer simple. D'où l'utilisation de "dérober".
- "après-midi" est un nom soit masculin, soit féminin invariable.

Etonnant, non ?

L'Affreux Jojo 11/10/2005 10:27

Je n'ai pas eu l'occasion de vérifier sur tous les hommes.

Passer à autre chose ? Tu crois que je n'ai eu que 4 piqûres ce jour-là ?
Ok ok, compris, pour les prochains posts j'essaierai de réattaquer sur un style plus léger...

Elodie 11/10/2005 10:14

Tous les hommes ont des poils aux fesses, non ?
C'est nettement plus "émotionnel", nettement plus à mon goût.
Je suis contente qu'on passe maintenant à autre chose (toi aussi tu dois l'être)...

Qui suis-je ?

"J'étais celui qui avait plusieurs visages. Pendant les réunions, j'étais sérieux, enthousiaste et convaincu ; désinvolte et taquin en compagnie des copains ; laborieusement cynique et sophistiqué avec Marketa ; et quand j'étais seul (quand je pensais à Marketa), j'étais humble et troublé comme un collégien. Ce dernier visage était-il le vrai ? Non. Tous étaient vrais : je n'avais pas, à l'instar des hypocrites, un visage authentique et d'autres faux. J'avais plusieurs visages parce que j'étais jeune et que je ne savais pas moi-même qui j'étais et qui je voulais être."

Milan Kundera, La plaisanterie



"Si tu étais une particule, tu serais un électron : tu es petit et négatif."


Grégory Olocco



"Tu es un petit être contrefait simplement réduit à ses fonctions vitales."


Vincent Méli