Les gens n’ont d’abord rien remarqué. Puis nous sommes tous peu à peu devenus livides : les cheveux blonds ont blanchi, les cheveux foncés ont noirci, les mines ont blêmi, les cernes noirâtres se sont allongées. Puis les Parisiens ont compris. Rien n’a été dit, mais nous avons tous compris. Des scènes sans précédent se sont déroulées : des habitants, toutes origines sociales confondues, barbotant dans le caniveau avec pelles et seaux, tentaient de recueillir les derniers vestiges des couleurs liquéfiées ; d’autres encore sont descendus dans les égouts, dans les catacombes. Certains ont purement disparu, fous de douleur quand les teintes se sont finalement écoulées loin, très loin sous la terre. Les papeteries ont été prises d’assaut, les stocks de gouaches, aquarelles et peintures acryliques ont été dévalisés dans un week-end sanglant. Un sang épais, sombre et visqueux.
La frénésie est retombée. Nous sommes tous mornes. Les enfants qui dans les premiers temps interrogeaient inlassablement leurs parents ont adopté notre mutisme et nos mines boudeuses. Immobiles, ils ont cessé de jouer et délaissé leurs briques de Lego grises, leurs petites voitures grises, leurs poupées grises, leurs jeux vidéo monochromes. Leurs regards se sont voilés de la même torpeur que ceux de leurs aînés.
Le printemps est arrivé et pourtant les bourgeons sont restés obstinément fermés. Comme si, par pudeur, les fleurs n’osaient se montrer sans leurs habillements de saison. Dans leurs nudités ternes. Les bourgeons ont gonflé pour atteindre la taille de poings fermés, de poings brandis, puis ont pourri. Sans céder. La pluie les a emportés.
Nous parlons peu. Toujours moins si possible. Gardant jalousement nos pots de peintures. N’osant à peine les ouvrir, de peur de découvrir qu’elles même auraient perdu leur éclat.
Attente de jours meilleurs.
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