- Je vais au deuxième.
Silence. Légère attente. Suffisamment courte pour qu’elle ne réagisse pas, suffisamment longue pour montrer que cette galanterie forcée m’étonna, voire m’irrita. Je cédai et pressai le deuxième bouton.
L’ascenseur s’ébranla. Silence.
- Cela ne vous dérange pas la télévision ? Je ne mets pas le volume trop fort ?
Elle maugréa ses mots et renifla comme si elle allait s’effondrer en sanglots.
- Non, mais j’habite au quatrième.
- Ah ? Justement je me demandais à quel étage vous habitiez…
Sa peau parcheminée gondolait et s’agitait, ses yeux rouges, larmoyants, me lancaient des appels de détresse agaçants : une solitude misérable, une soif de contact si flagrante qu'elle en était écœurante. Repoussante.
- … parce que parfois je mets le son très fort, je quitte mon salon, je vais dans ma chambre, et je ne me rends pas compte alors je ne sais pas si je dérange les personnes au-dessus.
- Vous savez, je crois qu’ils ne sont pas là souvent.
Le malheur se répandit de plus bel sur son visage tourmenté. Elle renifla.
- Ah ? Alors il n’y a personne à côté, personne au-dessus…
Nous arrivâmes au deuxième mais elle ne fit pas mine de descendre.
- Oui, c’est bien, c’est plutôt calme.
- Vous dites cela parce que vous êtes jeune, renifla-t-elle, mais quand on est vieux et seul c’est différent : s’il m’arrive quelque chose, il n’y aura personne pour m’entendre.
Elle s’était avancée et maintenait la porte de l’ascenseur ouverte, bloquant son départ. Ses lèvres tremblantes continuaient à mâchonner des mots silencieux. Ses os crissaient et s’entrechoquaient sous son manteau trop lourd et trop grand. Son regard errait au loin. Elle renifla.
Silence. J’hésitai à lui laisser mes coordonnées mais j’eus peur. Peur qu’elle n’envahisse dès ce soir mon îlot de tranquillité.
Elle lâcha prise et recula vers son palier. La porte de l’ascenseur se referma avec une lenteur molle.
- Bonne année alors.
- Merci, bonne année à vous.
- Ô vous savez, à mon âg…
La porte se ferma sur sa phrase.