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13 octobre 2006 5 13 /10 /octobre /2006 11:03
Un objectif d’appareil photo est défini par deux caractéristiques : sa focale (en millimètres) et son ouverture. La focale indique son rapport de grossissement (fixe ou variable dans le cas d’un zoom), son ouverture la quantité maximale de lumière qui peut le traverser. Les objectifs à portrait se situent dans la fourchette de 85 à 135 millimètres. Un objectif est qualifié de lumineux lorsque son ouverture atteint des chiffres à partir de 2.8 (plus le chiffre est petit, plus la lumière est importante, moins la zone de netteté est grande).
Ces différents chiffres sont normés, i.e. sont indépendants des objectifs.
3MO est mon pseudo sur les forum de photographie, mon double schizophrène qui a accès à la partie « image » et non plus mot dans mon cerveau : http://www.le3emeOeil.fr

Personnages :
Une femme, dans la cinquantaine
Son partenaire, dans la cinquantaine
Un 3MO, dans la trentaine.
Un vendeur

Le lieu : une boutique photo dans Paris

Scène I

La dame [pressée] : Il me faut un objectif Canon 100 millimètres 2.8 macro, est-ce que vous en avez à louer ?

Le vendeur [embarrassé] : Je suis désolé Madame, nous ne louons pas.

La dame : J'ai une commande de bijoux à réaliser demain, on vient de me la passer, c'est une urgence absolue, je...

Le vendeur [même ton] : C'est fâcheux.

3M0 [voix pleine de sollicitude] : Si vous voulez, j'en ai un, je peux vous le prêter.

[Le vendeur sort en coulisses.]

La dame [se retournant, interdite] : C'est vrai ?

3M0 [sourire ultrabright-c'est-si-sexy, profondeur du regard de l'homme-qui-tombe-à-piiihiiic]: Oui.

Le partenaire : Vous êtes photographe professionnel ?

3MO [regard de l'homme-qui-tombe-tout-court] : Euh... Non.

Le partenaire [incrédule] : Mais alors pourquoi avez-vous cet objectif ?!

3MO [décontenancé] : Bah... Je l'ai... c'est tout...

La dame [incrédule] : Mais vous faites de la macro ?!

3MO [hésitant] : Un peu... enfin... pas trop... Je m'en sers pour faire du portrait.

La dame [catégorique] : Ah non ! Vous ne pouvez pas faire de portrait avec celui-là ! C'est un objectif macro. C'est fait pour la macro !

3MO : Mais... euh..., c'est un 100 millimètres aussi. Je peux, euh... enfin... faire des portraits avec aussi...

La dame [véhémente] : Non ! Vous n'aurez pas assez de profondeur de champs ! J’ai fait des tests, elle est trop courte.

3MO [cherchant le piège] : Je l'utilise à 8 ou 11 et, euh, bah ça va...

La dame [véhémence à la limite de l'indignation] : Non non et non !!! Vous ne pouvez pas utiliser cela pour du portrait.

3MO : Ah...

La dame, le partenaire, 3MO : ...

[Le vendeur revient avec un Canon 100mm macro 2.8 d'occasion]

Le vendeur : j'ai ceci pour vous dépanner.

Scène II

[Le vendeur et la dame s'affairent à régler les détails de la transaction]

Le partenaire : Alors comme ça vous faites de la photo.

3MO : Euh... Oui.

Le partenaire [voix experte] : Qu'avez-vous comme matériel ?

3MO [Voix retenue du petit garçon pincé à avoir chiper un cookie dans le bocal pourtant placé sur la deuxième étagère d'une cuisine Mobalpa, des miettes à la commissure de ses lèvres trahissant son odieux délit] : un boîtier Canon EOS 5D.

Le partenaire [surpris] : Ah oui...

3MO : Oui.

Le partenaire [voix paternaliste de l'expérience devant l'erreur d'une jeunesse arrogante] : Un EOS 5D... Etait-ce vrrrrraaaaiiment bien nécessaire ?

3MO : Bah... Euh...

Le partenaire [voix de pasteur bienséant voulant entendre l'aveu dans la bouche du pécheur avant repentance] : Quelles sont les caractéristiques qui vous ont fait choisir un tel boîtier ?

3MO : Le viseur. On redécouvre qu'il y a de la lumière dans ce bas monde. Et je fais des tirages grand format : on a enfin accès au 30x45 en 300..

Le partenaire [l'interrompant d'une voix distraite de celui qui n'écoute pas] : c'est vrai qu'on a le droit de s'acheter ce que l'on veut. Après tout, si on en a les moyens...

3MO : Et puis je ne cours pas après les pixels mais comme j'aime de plus en plus le format carré, on garde plus de pixels et cela...

Scène III


[La dame se retourne vers son partenaire.]

La dame : c'est bon on peut y aller.

Le partenaire [au vendeur] : au revoir.

La dame [au vendeur] : au revoir.

Le vendeur : au revoir.

La dame et le partenaire s'en vont, sans autre regard ou parole à 3MO.

Rideaux.


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Published by Joël Bloch - dans Récit
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6 octobre 2006 5 06 /10 /octobre /2006 06:45
Il naquit le jour du Grand Déclin. Certains diront peut-être qu’il y a là corrélation, qu’il jaillit du ventre de sa mère à l’exact moment où les nuages noirs envahirent définitivement le ciel, signifiant la sanction sans appel à l’encontre de l’espèce effrontée qui sillonnait la planète en conquérante victorieuse. Ils se tromperont sûrement. C’était un homme né pour être ordinaire, serein et accompli, et si certaines légendes lui donnèrent le titre de héros, il ne l’avait jamais revendiqué, jamais ; et il l’obtint – si tant est que l’on peut considérer qu’il l’obtint – par une succession d’accidents tragiques qui meurtrirent son âme au-delà de ce que sa raison sensible pouvait supporter. D’autres légendes moins flatteuses lapidèrent sa mémoire et l’accusèrent de tous les maux qui s’ensuivirent, dix-neuf ans plus tard exactement, et plus tôt, remontant le fil de son passé jusqu’à ces premiers instants ; récits écrits ou racontés sous le sceau d’une jalousie ignorante de ses actions et de ses tourments.

La civilisation était à son apogée car le présent était une perpétuelle victoire. L’homme maîtrisait l’énergie, une source de chaleur et de lumière sans flamme irriguait des réseaux tentaculaires de câbles fouillant le sol jusqu’aux foyers. Les distances étaient abolies et la Terre se traversait de part en part en une période de jour. L’information se propageait, chaotique, dans toutes les directions à la vitesse de la foudre. Des décoctions repoussaient la maladie, la vieillesse et la mort, si bien que des générations toujours plus nombreuses se chevauchaient pour fouler la même herbe. Les villes se dressaient, spectaculaires et étincelantes, à l’assaut des cieux. Certains fléaux demeuraient : la faim tenaillait beaucoup d’enfants, l’eau potable désertaient des régions entières, des armes dotées d’un pouvoir de destruction sans limite s’amoncelaient tandis que les réserves d’énergie se tarissaient. Malgré cela, l’humanité progressait, confiante de vaincre un à un et en temps voulu les obstacles à son évolution. Toutes ces prouesses étaient rendues possibles par le miracle de la recherche, de la connaissance et de la technique : la Science. C’était une époque où la magie régnait, une magie de métal et de molécules dessinée par des symboles ésotériques, appliquée par des machines tracées de la main de l’homme.

Ce jour-là, le jour de son premier cri, il fit un temps de fin de monde. Et ce fut la fin du monde. De ce monde. Le ciel se gonfla de lourds nuages impénétrables plus haut qu’aucune montagne, chargés d’une obscurité si menaçante que le Soleil, cet astre vénéré depuis des âges immémoriaux comme suprême puissance divine, parvenait à peine à la dissiper. Il fut vaincu. La Terre fut plongée dans une pénombre laiteuse entrecoupée de nuits opaques. Les couleurs chatoyantes s’estompèrent sous cette clarté diffuse : le vermillon devint pourpre-gris, l’azur devint indigo triste et le safran livide. Les peaux blêmirent et les regards s’assombrirent car avec les couleurs, l’espoir et la joie qu’elles symbolisaient déclinèrent aussi. Le climat se dérégla : les températures chutèrent et des orages imprévisibles d’une violence sans précédent rouèrent un sol secoué de tremblements de terre.
L’homme doté de ses sortilèges eût pu poursuivre malgré tout son ascension vertigineuse si une autre métamorphose ne s’était produite au même moment. Certains soutinrent, dont la Nouvelle Eglise qui émergea des ruines du Grand Chaos, qu’il s’agissait là d’un châtiment divin survenu au moment même où l’homme était en voie d’acquérir le pouvoir de créer et trier le vivant. D’autres défendirent l’idée d’une conscience planétaire, Gaïa, qui s’ébrouait pour désarçonner la race nuisible qui chevauchait son écorce. Les causes importent peu : l’homme, qui s’était cru affranchi de ses origines animales et cherchait dans l’espace à se libérer de ses racines terrestres, perdit en quelques mois sa Connaissance. L’ensemble des savoirs agglutinés dans les esprits élites disséminés sur le globe sembla, d’une volonté propre et indépendante, grossir en une gigantesque créature aux ailes noires et au museau de renard, avant de prendre un envol définitif. Certains affirmèrent avoir aperçu ce monstre mythologique disparaître dans les nuages cendreux et si hauts, constitués précisément, selon eux, de cette Science dès lors inaccessible. Hébété, l’homme dut mettre un terme au progrès ; à l’usage de ces fabriques qu’il ne comprenait plus, de ses véhicules qu’il ne maîtrisait plus, de l’énergie qu’il ne produisait plus, à toutes ces techniques, qui, incontrôlées, s’avéraient indomptables et dangereuses. Certains pays conscients du déclin eurent la prudence de désamorcer leurs savoirs. D’autres moins lucides s’accrochèrent au souvenir grandissant de leur puissance : des catastrophes décimèrent des régions entières, altérant la géographie, faune et flore, à jamais. En quelques années, de nombreuses espèces vivantes disparurent tandis que d’autres, plus nombreuses encore, émergèrent, plus féroces et mieux adaptées. Des forêts menaçantes, que certains affirment vivantes, se répandirent telle une lèpre dans les régions d’Europe les plus orientales. La même végétation en mutation dévora le continent d’Amérique. Partout, une nature luxuriante et goulue reprit ses droits jusqu’aux lisères des villes. Celles-ci tombèrent en décrépitude, amas de ferrailles et de véhicules absurdement intacts jonchant les rues comme des insectes prisonniers d’un temps figé, leurs habitants calfeutrés dans des bâtiments modernes évidés de technologie. Les villes demeuraient cependant un refuge que les hommes gagnaient en longues processions : le bitume écoeurait les créatures inquiétantes qui hantaient la campagne, le crime y était encore réprimé et le souvenir de la Science y demeurait plus tenace. L’espoir d’un renouveau y était donc plus grand. Coïncidence ou corrélation, le grand nuage y était moins opaque et la luminosité légèrement plus intense. Une nouvelle magie prit le pas sur la Science, une magie pétrie des croyances tapies dans les cauchemars des enfants et scellée dans des amulettes de plastique confectionnées par des charlatans sans vergogne.

L’homme était un animal, et en animal terrorisé, réagit comme n’importe autre animal eût réagi : en faisant la guerre. Les différents cultes religieux connurent un regain fondamentaliste bien compréhensible devant cette apocalypse. A l’aube du XXIème siècle, le conflit eût peut-être été inévitable et fut seulement précipité : les tensions latentes explosèrent quatre ans plus tard et les racontars malveillants y virent là aussi, a posteriori, un signe de son implication. D’autres esprits cyniques s’autorisèrent à penser qu’il fut peut-être providentiel que l’humanité perdit sa pleine science du détruire par ce désarmement naturel. Il faillit ainsi à s’annihiler. Les guerres éclatèrent en Europe et en Orient à la force du cimeterre et de l’épée. Guerres de pays, de régions, de villes et de quartiers. Ce fut le Grand Chaos. Des millions de combattants furent sacrifiés dans des luttes rageuses. Quinze ans plus tard, un équilibre précaire jalonné d’escarmouches fut atteint : l’Eglise chrétienne assura sa domination en Europe du Nord et de l’Est grâce à sa participation déterminante. Le culte musulman s’empara de l’Europe du Sud, de l’Afrique et du Moyen Orient ; le Bouddhisme et l’Hindouisme continuèrent à fleurir paisiblement dans les restes de l’Asie. Quant au peuple juif, il se retrancha dans un pays inconnu et oublié.

Il naquit à Paris. Bouleversée par le Grand Déclin, sa petite enfance fut malgré tout préservée par des parents riches et dévoués qui habitaient les beaux quartiers. Ils moururent assassinés par un vulgaire voleur de rues, ce qui était crime courant en cette période de troubles. Il avait quatre ans. Cette atrocité fut à jamais gravée dans sa rétine sans qu’il ne puisse évoquer ce souvenir. Il en avait été dépossédé. Certains individus se réclamant anciens médecins affirmèrent plus tard que son mal le rongeait avant ce drame. Que ses parents avaient déjà signalé chez leur fils des moments d’une telle absence qu’ils s’en inquiétaient. Il fut difficile de statuer s’il s’agissait d’imposteurs désirant se greffer à la légende. L’assassin rapidement appréhendé par la milice déclara que le garçon était resté immobile et sans cri tandis que ses parents gisaient poignardés à ses pieds. Il jura que de ses yeux absents jaillissait la lumière d’un autre monde ; dans les iris verdâtres, de la couleur des forêts, il y discerna distinctement l’ancien soleil briller, aveuglant, avant que le visage de l’enfant ne se flétrisse en un masque d’une détresse infinie. On le retrouva pourtant impassible et raide, les paupières closes et frémissantes, comme un automate sans âme attendant un ordre. Il demeura commotionné, les yeux fermés, suivant la personne qu’on lui demanda gentiment de suivre, acceptant docilement de manger les vivres qu’on lui tendit, s’allongeant où on lui indiqua de dormir. Il ne dormit pas. Et ses nuits à compter de ce jour furent courtes et secouées de cauchemars insaisissables dont il s’extirpait baigné de sueur. Il ouvrit des yeux striés de fatigue trois jours plus tard dans la paroisse de quartier où le Père l’avait recueilli. Il demanda où étaient ses parents.

Le Père s’attacha à lui et cet attachement fut mutuel. Il veilla à son éducation d’enfant avec bienveillance sans pour autant briser l’emprise de cette première tragédie. Il grandit taciturne et retranchée dans une solitude brumeuse, agité de sombres remous intérieurs qui fissuraient ses rêves et sa raison sans trouver d’autre exutoire qu’un âpre entraînement silencieux au maniement de l’épée pour le compte de l’Eglise. Il s’exerçait sans relâche dans la cour de la paroisse à l’écart de ses frères qui l’évitaient. Son bras s’affermit, son épaule devint robuste, son mouvements souple et son sourcil broussailleux. Agé de treize ans il avait déjà acquis l’habileté d’un redoutable combattant. Le Père appelé mourut dans les guerres du Grand Chaos, le délaissant plus seul que jamais sur un deuil inachevé : sa dépouille fut brûlée avec celles des autres victimes sur un charnier en lisière du champ de bataille afin de prévenir toute épidémie. Il apprit ce décès de la bouche de son successeur alors que les semaines avaient depuis longtemps dispersé les cendres. N’ayant pas de corps sur lequel pleurer, il ne pleura pas. Et de sa vie entière, il ne verserait qu’une seule fois, une ultime fois des larmes à la noirceur d’obsidienne, salées de tous les chagrins cristallisés en strates dans sa mémoire accidentée. Il grandit par la suite sous l’égide du successeur qui, effrayé par son anomalie, ne lui prodigua qu’une affection revêche. Sa générosité ne fut cependant jamais remise en cause, ni par lui ni par d’autres, et ce fut une pierre supplémentaire à l’édifice de sa disgrâce.

Les mêmes signes s’étaient reproduits très vite : des moments d’une absence si intense que le monde glissait sans prise sur lui. Bien que répondant aux évènements extérieurs, son âme semblait piégée dans un ailleurs. Lui-même, émergeant de ces transes après une durée incertaine, demeurait sans souvenir des gestes de son corps et des errances de ses pensées. Certains supposèrent que son esprit était prisonnier d’un autre lieu géographique, d’autres des méandres inaccessibles de sa mémoire ; d’autres encore soutinrent que son corps même glissait partiellement dans un autre temps : car tous confirmèrent le premier témoignage du criminel. Son regard lors de ces absences n’appartenait plus à ce monde. Sous ses sourcils en broussailles, ses yeux figés reflétaient une lumière paradoxale, tantôt les ténèbres nocturnes lors de journées livides, tantôt la luminescence blafarde du jour dans l’obscurité trouble de la nuit. Il fut pour cela craint par ses frères sans qu’aucune crainte ne soit formulée. L’impassibilité farouche qui gagnait ses traits d’ordinaires doux et placides contrastait avec l’imprévisibilité de ses actes. Il inquiétait. Le Père y suspectait l’œuvre d’un démon en mal de possession pour laquelle il eût été haï et banni. Il fut au contraire choyé puis adulé comme aucun mortel. Car dans cet état de transe, son corps ne connaissait aucune altération. Le temps et ses secondes se retranchaient de lui comme une marée se fut retirée, impuissante à mordre le granit éternel d’un rocher. Il parcourait des distances inhumaines d’une marche ininterrompue, ignorant la fatigue et les obstacles, se nourrissant par gestes lents et précis lorsque son organisme le requerrait. Serpentant sur des pistes difficiles, le rythme de son pas ne s’infléchissait pas et certains même affirmèrent que ses jambes composaient des mouvements improbables en regard du terrain qu’elles foulaient. Il s’acquitta au commencement des tâches ingrates de messager, colportant des nouvelles aux bourgs avoisinants. Dès qu’il prenait route, son esprit rejoignait ce lieu secret qui calfeutrait son corps hors du temps.

C’est cependant la guerre qui lui conféra le titre de héros. Sur les champs de bataille, qu’il gagna le jour de sa quinzième année, sa métamorphose le transmuait en un assassin implacable, un guerrier sans nul autre pareil. Ses qualités appréciées très tôt à l’entraînement se trouvaient sublimées alors que ses yeux envoilés de nuit reflétaient invariablement, combat après combat, le croissant opalescent de la lune. Son bras atteignait la célérité du fauve, ses jambes bondissaient avec la vivacité du cabri par dessus les corps si bien que ses pieds effleuraient seulement le sol. Son épée à peine visible, longue et lourde, vrombissait de son fourreau et feulait de sa pointe et de son tranchant, rompant les chairs et les os pour distribuer une mort certaine. Il parait les assauts cumulés de plusieurs lames, se fendait devant des bottes frontales, esquivait des coups traîtres que sa position lui interdisait d’anticiper, virevoltait et ripostait. L’acuité inouïe de ses sens permettait ces miracles car il entendait distinctement les pas approcher et les armes siffler. Il percevait même à fleur de peau les courants d’air qu’engendraient le mouvement. Ses sens à vif tissaient une toile dans laquelle il était impossible de pénétrer sans alerter.
Ses opposants succombaient dans les râles d’une agonie brève ; car si féroces que fussent ses transes meurtrières, elles n’étanchaient en rien une passion de violence. Son visage impassible dépourvu de méchanceté se crispait uniquement des tensions insensées communiquées à son corps accéléré. Seule une cruauté animale investissait ses traits, sa peau et ses actes, épurée et nue dans sa brutalité. Il n’éprouvait nulle haine ou nulle colère. Il transcendait le bien et le mal. Il frappait pour tuer comme une bête tue pour survivre. Une bête aux yeux de nuit pétrifiés de lunes.
Certains affirmèrent qu’il se battait dans un autre temps contre des adversaires inhumains bien plus redoutables, d’autres soutinrent qu’il exultait la rage primale qu’il devait nourrir contre le premier assassin de ses parents, et qu’il reconnaissait en chaque ennemi. D’autres encore pensèrent qu’ils luttaient sans merci contre les hordes grandissantes de ses démons intérieurs. Que son épée lacérait en réalité son âme et que son état après chaque victoire témoignait d’une constante défaite. Il ressortait de ces batailles détrempé des sangs tiédissant de ses adversaires. Et c’est lorsque le fracas des armes avait depuis longtemps cessé d’assourdir, alors que ses camarades lavaient son corps immobile avec une admiration de crainte mêlée, que ses pupilles rétrécissaient finalement. Que les deux croissants de lune se dissolvaient dans la lueur diffuse du jour qui reprenait place dans ses orbites. Et il demandait où il était. Si ses frères stupéfaits se taisaient devant cette question incongrue, il obtenait la réponse de la faiblesse dévorante qui tétanisait ses muscles ; de la sueur et du sang qui maculaient sa peau fumante. Sa mémoire des sens le trahissait mais une autre mémoire essentielle frémissait dans ses chairs. Des tremblements irrépressibles le secouaient, choc en retour des innombrables coups qu’il avait assénés. Ses spasmes convergeaient en une immense vague, une souffrance de l’âme et du corps qui déferlait en convulsant sa raison. Une violente nausée le saisissait. Il vomissait des flots épais et noirâtres au goût de mort, de la couleur sombre de sangs séchés. Certains dirent qu’il expulsait ainsi les crimes de son corps, que ces sangs appartenaient à toutes ses victimes exterminées sans remord. Ses tremblements s’estompaient peu à peu. Ils s’insinuaient lentement dans sa peau, s’embourbaient plus profondément dans ses tissus pour traverser ses muscles, comme l’eau d’une pluie vénéneuse s’infiltrait dans une terre sèche et craquelée pour empoisonner son cœur. Et les tremblements stoppaient bientôt tout à fait. Seule sa lucidité continuait à frissonner et son sommeil rongé de cauchemars sans visage s’amenuisait.

Aussi efficaces que les coups qu’il portait, les ennemis survivants colportèrent bien vite dans leurs rangs des histoires insensées sur cet ange de mort qui survolait la plaine, si rapide et puissant qu’il était capable d’agripper la foudre et la briser d’une torsion de poignet. De cet exterminateur implacable, colosse gigantesque de muscles au regard enténébré de lunes funestes qui ne connaissait ni la fatigue ni la pitié. De ce monstre qu’aucun assaut n’avait atteint, ployé ni simplement fait reculer. Certains affirmèrent qu’il n’était pas humain mais l’incarnation d’une divinité païenne vouée à la destruction ; d’autres soutinrent qu’il était une créature lycanthrope issue de contes et légendes folkloriques. S’ils versaient dans la démesure, ces récits n’emportaient pas moins cette vérité : les vagues d’assaillants, aussi nombreuses fussent-elles, étaient vouées avec une certitude absolue à s’échouer sur le fil aiguisé de son épée. Hommes de tous âges et de toutes forces succombaient à ses pieds. Il était légion. Sa présence même dans une armée engendrait une telle panique que les lignes ennemies se rompaient sitôt la bataille engagée ; à l’inverse, les troupes alliées galvanisées se surpassaient. Les plus courageux adversaires, ignorant la menace, soit par fanatisme, soit par défi incrédule, s’élançaient au devant du carnage.

Il entra dès son premier combat dans la légende. Suscitant un paroxysme de défiance, son bras si mortel s’avérait un atout trop important pour que quiconque s’attarde sur des questionnements pourtant légitimes. Dans son camp, les récits à sa gloire éludèrent les détails inquiétants et se propagèrent rapidement. Il devint un héros de l’Eglise à la dimension mythologique. Ses frères muets d’un respect paniqué firent cependant chambre à part, plus précautionneux que jamais. Il installa son gîte à l’écart et s’exila dans la chambre forte d’une banque désaffectée. Le Père gravissait les échelons du pouvoir ecclésiastique et ne s’adressait à lui qu’en public pour le féliciter, taisant ses doutes et ses condamnations : il occultait la barbarie et la luxure dans lesquelles il se vautrait car les batailles auxquelles il participait étaient autant de victoires décisives.
Il faisait à Paris des entrées triomphales auquel il ne prenait cependant part qu’avec distance : il n’avait d’autre souvenir de ses exploits qu’un puissant dégoût de son corps chancelant au-dedans, dont il ne parvenait à éliminer les relents de meurtres. La solitude creusait un gouffre en lui et de profonds sillons hors lui, emplis d’un silence lourd et violent, alors que tous le vénéraient. Mais plus les foules scandaient son nom, plus il s’abîmait dans la solitude et l’isolement. Les femmes s’adonnaient en chiennes attirées par l’odeur de sa force. Elles lui extorquaient une jouissance évanescente qu’il ne partageait pas, ou de manière si fugace. Et c’est au cœur de la nuit, alors qu’il se réveillait nimbé de sueur, acculé par les figures cauchemardesques de ses songes, par les corps trop réels de ces femelles croupissants d’un désir assouvi, qu’il connaissait la pleine odeur rance de la défaite. Il s’y adonnait. Il expiait ou croyait expier ses crimes amnésiques. Et il piaffait comme un fauve en cage jusqu’au prochain combat, impatient de fuir l’aridité du présent : ses absences aussi funestes soient-elles constituaient le seul moment de néant de ses pensées, un oubli salutaire de la désolation qui le minait. Car il connaissait au cœur de la lutte ce repos auquel il aspirait : l’illusion paisible de mort. Qu’importait le prix à payer.

Vint le jour de la dernière bataille. Les hommes se regroupèrent sur la plaine au pied des Pyrénées par dizaines de milliers et la mêlée fit rage trois pleines journées. Trois journées d’une clameur féroce, dont le bourdonnement incessant, percé par le tintement métallique des armes entrechoquées, le chuintement sourd des flèches, les cris stridulants de haine et d’agonie, se répandit comme une eau huileuse dans la vallée, dans la montagne, emplissant la région d’un vacarme devenu visqueux. Cette clameur monotone englua le bras, ralentit le corps et embruma l’esprit d’une mélancolie marécageuse. La lutte lancinante se poursuivit pourtant pour collecter son tribut d’âmes jusqu’à la dernière. Alors un silence gourd que sécrétait chaque gisant comme un ultime sanglot étouffa la plaine. Un silence à contre vie que n’osèrent troubler les charognards assemblés par centaines à la lisière du champ, respectueux de cet instant de grâce ou fascinés par l’étendue de la barbarie à laquelle, armés d’une gourmandise patiente, ils avaient assisté. Peut-être son souffle ténu retardait-il leur festin car ils l’avaient vu à l’œuvre et reconnu comme le destin. Il fut le seul survivant. Les sangs séchèrent sur lui en une croûte épaisse, une lourde carapace noircie de la pénombre du grand nuage plus noir que jamais. Il avait repris la pleine conscience du présent mais il attendait, incapable de bouger, seigneur d’une montagne de chairs inertes, et mesurait de ses yeux fous l’hécatombe qui à perte d’horizon lui échouait. Et c’est à l’aube du quatrième jour, après une nuit de veille et d’angoisse immobile, qu’il se leva et prit la route du retour. Une pluie fine et froide, lente comme sa jambe, le dévêtit peu à peu de sa nouvelle armure grisâtre. Il dépassa muet les estafettes attirées par la violence subite du silence et continua son chemin. Certains prétendirent, après l’avoir ainsi vu ruisselant de sang, qu’il avait pour la première fois été blessé. Que l’isolement dans lequel il allait s’enfermer constituait une convalescence retirée pour démentir une faiblesse. Ils se leurraient, aucune flèche, aucune lame n’avait pénétré ses parades. Tous s’accordèrent cependant à dire que son regard, dont la couleur avait viré aux limons des marais, s’était à nouveau égaré dans les brumes d’un temps plus sombre où palpitait la flamme faible d’une bougie. Il regagna ainsi Paris. Et, tandis qu’il se calfeutrait dans les profondeurs de sa chambre forte, hurlant d’une souffrance en retour d’une intensité sans égale, la paix des religions fut signée. Le Père devint Cardinal et chef suprême de l’autorité parisienne. Installé au Louvres, il instaura un régime ferme mais juste, nécessaire en cette ère si troublée. Ce fut l’avènement de la Nouvelle Eglise, qui succéda au Grand Chaos.

Il ferma à jamais porte aux femmes languides et leurs humidités moelleuses en lesquelles il s’était abîmé, creusant plus loin en lui l’aversion du corps. Et c’est le jour de sa nomination au rang de chef de la garde rapprochée du Cardinal qu’il eut dix-huit ans. C’était pourtant, loin, si loin au dedans, un enfant recroquevillé et tremblant.

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Published by Joël Bloch - dans Conte du crépuscule
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26 août 2006 6 26 /08 /août /2006 18:17
- L'hôtel est encore loin ?
- C'est au bout de la rue là-bas
- Là-bas ?!
- Oui, d'après le plan c'est dans cette rue là.
- ...
- ...
- ...
- ...
- Et maintenant ?
- Merde, je me suis trompé. C'est bien cette rue là mais c'est beaucoup plus bas. En fait on a fait une station de métro de trop.
- Je te hais.


- Il y a marqué quoi là ? Cobetzkar ?
- Sovetzkaya. Le "C" est un "S", le "B" est un "V", et le "R" inversé est un "ia". Et le "P" est un "R", le "H" est un "N", et "U" est un "I", le "Y" est un "Ou". Et ça, c'est pour les majuscules. En minuscules, le "g" est un "d", le "m" est un "t", le "n" est un "p", le...
- Oui bon bah c'est là.


- Il est 8h30.
- Grumpf.
- Va prendre ta douche feignasse.


- Non mais tu as vu toutes ces femmes ?!
- Oui !
- Incoming missile !
- Quoi ?
- C'était un jeu sur une console portable. L'Atari Jaguar. Tu étais dans un avion, et à chaque fois qu'on te tirait dessus, il y avait une alerte "Incoming missile !". Là j'ai le radar qui sature.


- J'ai faim.
- Tu es un ventre. Tu es un petit être contrefait seulement réduit à ses fonctions vitales.


- Incoming missile !


- Je vais te dire, c'est ici le meilleur endroit, on n'a pas besoin de musée. Et si on restait et qu'on essayait d'engager la conversation avec des nanas ?
- Non, on part visiter des musées. Le but est de se faire plaisir, pas de faire plaisir aux femmes russes.


- Il faut que tu retiennes ça : "Ia nié gavariou pa rousky." Cela signifie "Je ne parle pas russe."
- Ia nié gavariou pas rouchy.
- Rousky. S. Pas ch.
- Ia nié gavariou pas rouchy.
- Roussssky !
- De toute façon ils vont vite s'en rendre compte.


- Oula !
- C'est la troisième fois qu'elle passe elle. Tu crois que c'est une pute ?
- Je ne sais pas. Peut-être.
- ...
- ...
- Elle aussi.
- Il n'y aurait que des putes ici ?


- Il faut que tu retiennes ça : "ti otchen krazivaillia. Ia loubliou tibia."
- Ca veut dire quoi ?
- "Tu es très belle. Je t'aime."
- Ah. Et comment tu dis : "J'ai envie de te ravager sur le bar" ?


- Bon, faut quand même avouer que c'est une belle ville.
- Oui.
- Ca vaut pas Venise mais c'est une belle ville.
- Oui.
- Quelqu'un m'a dit que c'était plus beau que Paris ! Je reste définitif : Paris est la plus belle ville du monde.
- On est d'accord.
- On est d'accord.
- Bizarre.


- Incoming missile !


- C'est incroyable la profondeur de ce métro. On reste trois quatre minutes sur l'escalator à pic.
- Plutôt une minute à une minute trente.
- Non, au moins deux minutes.
- Plutôt une minute à une minute trente.


- Merde. Il n'y a pas d'autre oreiller.
- Pourquoi ?
- Pour mettre entre mes jambes. Je ne peux pas m'endormir sans la sensation d'avoir un corps de femme coincée entre mes jambes.


- Tu ronfles.
- Non. Je ne suis pas responsable de tes hallucinations auditives au cœur de la nuit.
- Si tu ronfles.
- Non.
- Si.
- Non.
- T'es vraiment trop con.


- On prend un taxi ?
- Cela coûte plus cher.
- On s'en fout.
- Non. Un rouble est un rouble, et je n'ai pas l'argent de ta race.


- Elle aussi en jaune elle est bien.
- Dis-toi bien que toutes les créatures lubriques brûleront en enfer. Tu vaux mieux que ça.


- J'ai chronométré. Une minute trente.
- ...
- Tu avais raison.
- ...


- A droite, juste après cette rue on devrait voir les arbres.
- ...
- ...
- ...
- Ils sont où tes arbres ?
- Je ne comprends pas. Je ne comprends pas où on est sur ce plan.
- Tu ne comprends pas grand chose, et cela ne date pas d'aujourd'hui.


- Alors elle si tu lui fais une balayette tu tranches ses jambes en deux.
- Et si tu lui fais un ciseau à la taille tu la coupes carrément en deux.


- Pajalousta ia bi rotil idit Petergov.
- ...
- ...
- Qu'est-ce que tu lui as demandé ?
- Que je voulais aller à Petergof. Histoire de voir si on était dans la bonne queue.
- Je crois que c'est interdit par le parti de te répondre. Voire de te regarder.


- A gauche, là. Elle est magnifique.
- Oui elle est magnifique. Mais je n'aime pas les ruminants.


- Tzschsiot Pajoulousta.
- Kak ?
- Laisse. Chiotte pajalousta.
- ...
- ...
- Elle est partie nous chercher l'addition. Comme quoi en trois jours je parle mieux que toi.


- Elle. Elle est bien habillée. J'aime bien.
- Oui. Mais elle a une salle gueule et se déhanche comme une pute.


- Je ne comprends pas que l'on s'habille comme ça.
- On a le droit de s'habiller relativement comme on veut.
- Certes, mais ce n'est pas parce qu'on a des problèmes de poids qu'il faut les infliger aux autres.
- Tu es sérieux ?


- J'ai chronométré. Celui là cela fait deux minutes.
- ...
- J'avais donc raison.
- Cela arrive tellement rarement que je peux te le concéder.


- Goûte.
- C'est dégueulasse. C'est quoi ?
- Un milkshake vanille. Félicitations. Force est de constater que tes cinq ans de russe ne servent à rien. T'es même pas foutu de commander un Coca dans un Mac Do.


- Incoming missile !
- Où ça.
- La fille, là. Elle est très très belle. En plus elle sourit tout le temps.
- Je ne vois pas. Elle ? La brune, là ?
- Bah oui, elle.
- ...
- Tu ne trouves pas ?
- Elle est juste moche. Elle est anguleuse, elle a les yeux de Stallone au 14ème round dans Rocky IV et son sourire est une déchirure acérée dans du métal.
- Tu es désespérant.


- Je préfère Moscou. Ici au moins cela fait vraie ville, cela a plus de charme. Il y a des gens, des commerces, la vie.
- A part les façades immeubles, c'est quand même pas terrible, et cela ne fait pas une belle ville. Paris ne se réduit pas à des immeubles Haussmanniens. Je préfère Saint Pétersbourg.
- Je préfère Moscou.


- Alors elle, elle, elle ferait peur à des enfants.
- En fait tu es vraiment méchant.
- Non ! Regarde-la : c'est de la riposte graduée !


- C'est la principale église catholique dans ce monde orthodoxe.
- Si tu le dis.
- Entrons. Cela me fera une bouffée d'air pur dans cette atmosphère viciée.


- L'Asiatique, elle est terrible.
- Mais regarde-la ! Heureusement que le photographe l'a prise sinon elle nous faisait un striptease. Et elle danse n'importe comment. Il y aurait des enceintes qu'elle serait en train de sauter dessus. Par contre la brune là...
- Elle ?
- Oula oui.
- Je te la laisse.
- Tu ne la trouves pas belle.
- Non.
- Tu es désespérant.
- Et la blonde là. Avec le châle sur les épaules.
- Avec vingt kilos de moins.
- Tu es désespérant.


- Elle a des yeux magnifiques.
- Oui. Mais tu as vu ses faux ongles ?
- Non.
- Tu t'endors avec elle, si elle se retourne tu te réveilles éborgné !


- Elle me fascine. Je pourrais rester des heures à la regarder sans me lasser, comme on regarde un feu de cheminée.
- Achète une cheminée.


- Bon bah c'était sympa.
- Non. J'espère ne plus jamais te revoir et je trouve que tu es un gros connard.
- Moi non plus, je disais cela par politesse. Connard.

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4 août 2006 5 04 /08 /août /2006 06:22
Je n'étais pas au fond ? Moi non plus je ne connaissais pas le fond

Boire et uriner Demande si  c a d ? Combien de tps ? Il en est où 1h et quelques

Ils vont me transfuser. Ils me l'ont dit.

Salut,
A demain,
Maman


Sonde gastrique aiguille 20 cm dans le cou cousu Ramène moi je me planquerai ds le coffre Dis leur tout
Pas 20-23 mais 22-02
J'ai soif
Avant tout les
soins C'est parce que l'on bête que je ne l'ai pas
Mourir
Jamais d'aussi mauvaise
Oui Laurence

J'ai bu presque une bouteille après
Est-ce qu'une tasse fera ta différence
J'ai froid
Suis censé rester
sans boire jusqu'à ce
qu'on m'enterre m'enlève cette sonde
Appareil sonne parce que mon cœur
est à 49 limite est 50
J'ai froid
A quelle  fréquence et quantité Il y en a au frais Même du thé ? C'est de l'eau Je respire bien qu'avec le grand masque J'ai froid au torse

Mon cou retombe tt le tmps ça a un goût pire craché c'est peut-être mieux uriner j'ai extrêmement boire froid pitié

Non

Je n'ai pas le sentiment mon estomac va mieux depuis que l'on m'a mis la sonde sinon est-ce que mon état s'améliore docteur ? quel est la norme pour la saturation en oxygène ? Et avec O+ ?
Logarithmique

Pour mon retour prévois des litres d'origina thé citron coca  glaçon
Pourquoi Alex
n'est pas rentrée ?
Fais moi un massage de l'épaule et du cou

1 Peut-on mettre le drap sur mon torse et mes bras
2 Peut-on baisser légèrement mon dossier mon cou va exploser
Est-ce qu'elle est au frais
Ils m'ont dit que j'en
avais pour une semaine
Laurence
U
A moins résila lieu
A mon retoursilalieu,
OUI dans un gd bac de glace pilée coca orangina liptonic leamtea

Combien me reste-t-il à boire ?
+ la glace pillée ça fond
je pourrais la boire oui
pourquoi pas grave
Met le brumisateur
dans la glace

J'avais à vous parler


TRES


ILS NE ME LAISSENT PLUS BOIRE


AI-JE DE LA FIEVRE ?



12h00
Minou,
Je te laisse dormir et je reviendrai toute à l'heure. Je t'aime et suis heureuse que tu ailles un peu mieux. Même si tu ne le sens pas.
Maman

Dimanche 20h30
Le Petit Prince a fini par l'endormir. Bonne nuit mon chéri. A demain
M

La vie est si injuste Chaque minute dans ce service est comme un siècle en enfer Il n'y a pas de jour et pas de nuit ils viennent me laver à 2h du matin et me font des prises toutes les 3 heures L'appareil qui prend ma tension me broie le bras toutes les 30 mn Tout le monde est gentille mais je ne vois pas le bout du tunnel bien que tout le monde me répète qu'il est proche Ma faiblesse ne serait-ce qu'à écrire et mon écriture tremblante m'effraie Et tous ces cauchemars qui me hantent...

Salut
Il est 15h. Tu dors. Je t'apporte un petit cadeau choisi par Victoire dans sa collection. Elle lui a fit plein de bisous avant de te le donner...
Tout le monde ici donne des bonnes nouvelles de toi
Je ne pourrai pas passer ce soir
Alexia est avec moi en dehors de l'aquarium pas trop cernée. Elle aussi elle doit dormir
Je t'AIME
Papa

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13 juillet 2006 4 13 /07 /juillet /2006 17:26
–  Les enfants vont bien. Paul a eu quatre ans, et dans la catégorie des enfants de quatre ans, on ne peut pas faire plus adorable. Il y a eu une période difficile à la naissance de Chloé, j’ai failli le faire passer par la fenêtre quand il a tenté de casser son camion sur la tête de sa sœur, mais maintenant il est à nouveau adorable. Du jour au lendemain. Lorsqu’elle se réveille avant lui, lorsqu’elle se met à crier dans son lit, nous nous levons et nous le retrouvons au bord de son berceau, en train de lui caresser la tête et lui murmurer des mots rassurants. C’est trop choux. Et si le travail m’intéresse moyennement en ce moment – je stagne un peu dans mon poste – cela me procure un grand détachement. Ce qui compte, c’est rentrer chez moi et passer du temps avec ma famille. Me poser, et profiter. Malgré tout j’envisage, si la situation ne se débloque pas, d’aller chercher ailleurs. J’ai même un contact, Alain – je ne sais pas si vous êtes déjà rencontrés… peut-être une fois chez moi – bon, bref, Alain travaille chez Neuf, ils recrutent à peu près mon profil. Pas exactement mais il peut y avoir une opportunité. Il faut voir. Mais comme je te le dis, je ne me sens pas pour l’instant de changer, d’autant qu’Anne n’a pas encore repris – elle reprend en octobre prochain – et nous souhaitons vivre un seul bouleversement à la fois ! Et toi, quoi de neuf ?
–  Une hanche.

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14 juin 2006 3 14 /06 /juin /2006 21:29
La piste surélevée zébrait l'espace et les phalanges rectangulaires blanchissaient contre les bières. Plantés contre le bar, éclats de rides contrastées dans l'obscurité, des visages pétris de pluie se dressaient vers leurs déesses. Elles ondulaient sauvagement en circonvolutions lascives le long de pales phalliques et métalliques, malignes et tentatrices, à quelques centimètres des chopes livides. L'essaim de sirènes impitoyables chavirait ainsi les naufragés du typhon poisseux qui s'acharnait dehors à rincer méthodiquement les peaux et les âmes : dans le caniveau se dissolvaient les derniers relents d'Occident et ses inhibitions bien séantes ; l'Asie seule demeurait, sa touffeur suffocante et ses soifs brutales.
Jaillissant des poitrines malicieusement dissimulées derrière des losanges hypocrites, un flux syncopait les courbes de louvoiements sinueux à la manière des danses tribales ; les répliques de cette impulsion primordiale imprimaient aux cambrures irréelles des déhanchements sismiques. Dans le va-et-vient vertical et sensuel des reins, des bikinis effilés, frêles barrières de féminités, s'achoppaient contre les faces blêmes, froissées d'un désir avide, percées d'un regard où palpitait sourdement une convoitise alcoolisée. Des croupes de satin effleuraient en des caresses avares les pognes rugueuses qui feulaient sur les peaux soyeuses. Les cuisses veloutées berçaient les bouches d'une mélopée sucrée salée ; les appâts rebondis, nimbés de la transpiration de l'effort, épousaient le creux furtif d'une paume plissée comme pour recevoir le flot d'une source fraîche. La lumière crue et assassine détalait sur les bottes de cuir rutilantes, comme l'éclat vif d'une Lune sur un coutelas dégainé dans une ruelle encaissée.
Les billets chiffonnés vaquaient d'une poche humide à ces femmes, trophées qu'elles arboraient sur le mont d'une fesse luisante, dans la pente nacrée d'une poitrine gonflée, comme des offrandes/prémices vouées à un miracle de sexe facile. Des yeux pointus lacéraient ces corps superbes tandis que d'autres, hagards, léchaient les silhouettes en dodelinant stupidement de la tête. A ces concupiscents, les sirènes ripostaient, tantôt d'un regard de miel suave et liquide comme l'acacias, tantôt d'un talon dédaigneux et acéré martyrisant une épaule coupable. Délicieux tourments en vérité.

J'étais perdu et retrouvé parmi mes compagnons naufragés sur le rivage des possibles. J'assistais envoûté aux rythmes lents et lascifs. J'avais apprivoisé soir après soir mes préjugés et jouissais du spectacle d'une admiration gamine. Cheveux-courts, dansait avec le flegme de son demi sourire énigmatique, Maillot-jaune glissait sur ses jambes aériennes, 84 chavirait les regards de sa croupe acrobatique. Silvyde s'élançant au sommet d'une pale et glissant, renversée, avec la lenteur d'un sirop épaissi de sucre, arborant dans sa pirouette un imposant papillon déployé sur son dos, Albator médusait les visages de sa stature de dessin animé.
J'avais domestiqué les tempéraments farouches de ces amazones par une présence quotidienne et fascinée, partiellement libéré du désir qui crépitait autour de moi par mes précédentes expériences peu satisfaisantes. J'avais atteint le rebord du monde, suspendu au dessus du précipice et ses abysses hypnotiques ; à cette heure avancée de la nuit, il n'existait tout simplement plus à ma conscience d'autres lieux où m'enfuir.

Elle entra et les dernières lueurs de ce monde disparurent. Elle m'aperçut soudain, un sourire aveuglant éclaira son visage ombrageux comme les raies du soleil glissant subrepticement dans la déchirure d'un nuage orageux ; les rouages mystérieux de mon corps s'ébranlèrent, mes organes coulissèrent dans des craquements furieux pour échanger au hasard les dispositions, les places et les fonctions : mes entrailles palpitaient au rythme assagi de mon sang, mon estomac fouillait en vain sa mémoire tandis que je respirais à présent par mon cœur. Elle était la femme aimante, jalouse, la mère protectrice, la sœur complice, la petite fille timide, boudeuse, délicieusement peste et espiègle, l'amante passionnée et farouche. Elle était unique et multiple, seule douée du pouvoir tant convoité : nichée dans l'ombre de sa main recoiffant ses cheveux, dans l'obscurité de son regard impénétrable, dans le brillant de ses lèvres courbées, dans l'arôme savoureux de son parfum bon marché, dans les aspérités granuleuses de son genou, dans le tracé onctueux de sa silhouette, jaillissant de chaque détail la dessinant se tissait l'illusion. J'étais indélivré.
J'avais trouvé depuis quelques jours le moyen de parer le vacarme tonitruant des enceintes menaçantes par le biais d'un petit cahier sur lequel, courbés comme deux écoliers appliqués à faire des lignes de lettres malhabiles, nous nous écrivions tour à tour, nous passant le stylo d'une main fébrile. Absorbé par l'écriture ou la lecture, nos visages se palpant, joues contre joues, nos cheveux s'emmêlant devant nos regards d'enfants, nous nous glissions furtivement dans une bulle d'intimité veloutée pour nous dérober à la foule, faisant ainsi luire une pépite de douceur dans la luxure. Nous savourions à petites gorgées délicates cette complicité muette qui nous liguaient contre tous, suscitant la curiosité jalouse et amusée des autres entraîneuses, qui, adoptant le même jeu gamin, tentaient de tricher par dessus nos épaules chevauchées.

Je revenais, soir après soir, pour elle. J'étais venu pour elle. Et dans la page blanche qui s'ensuit, j'aimais.








































































J'aimais de toute ma tristesse.

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12 mai 2006 5 12 /05 /mai /2006 07:13
Nous y voilà.

J'avais bravé la touffeur moite de la ville tentaculaire. Les épaules tassées par un soleil écrasant, giflé sans relâche par le décalage horaire et ralenti par un air spongieux, j'avais arpenté le Week-end Market, souk oriental où mon œil agoraphobe avait sans cesse dérapé sur les babioles inintéressantes. Au Wat Phra Kaeo, j'avais déambulé à l'ombre avare des fresques murales dépeignant des combats titanesques entre singes géants. Au Wat Pho, alangui sous les pales paresseuses d'une hélice, j'avais répondu par un sourire timide et un regard faussement pudique au sourire timide et regard faussement pudique de ma charmante masseuse, avant que celle-ci ne poignarde traîtreusement d'un stylet ma plante de pied à des points de vulnérabilité. Dans la clameur des paris frénétiques, j'avais applaudi des adolescents taillés de muscles carrés prier en longeant les cordes du ring avec une gravité plus ou moins convaincue, avant de se massacrer avec tout ce que l'homme peut affûter dans son propre corps pour blesser. J'avais remonté la rue de Patpong, jouant des coudes entre les étales de répliques de montres, sacs et vêtements de marques, louchant avec une gourmandise inavouable sur les gogo bars assourdissants ; dans les rectangles multicolores de leurs portes ouvertes se dessinaient des armadas de danseuses en bikinis piétinant des comptoirs, si nombreuses que les corps élancés et indistincts, jambes bras et poitrines syncopés, débordaient sur la chaussée. Sur les canaux, j'avais d'un bateau frayant à bonne allure contemplé le spectacle sur pilotis d'une misère cinématographique ; j'avais condescendu à saluer d'un signe de main faussement généreux les habitants-acteurs défilant, assis aux premières loges du spectacle de la richesse insolente et exploitée, me saluant en retour d'une main moqueuse. Sur le marchant flottant, j'avais photographié les visages burinés des commères avachies dans leurs pirogues en cadrages serrés pour éliminer l'arrière-plan omniprésent de touristes satisfaits de cette authenticité industrialisée. Sur le toit du Banyan Tree Hotel, au bar lounge du Vertigo, j'avais dominé de la cime de mon sofa les lumières chaudes de la ville nocturne, le lit de ses avenues débordantes du tumulte rouge orangé des phares ; j'avais siroté à petites gorgées prétentieuses un apéritif complexe en me prélassant sur une musique insipide et aérienne.

J'avais pressé Bangkok comme un fruit mûr. J'avais extrait rageusement sa pulpe avec un acharnement vorace et jamais rassasié. Chaque nouveau site était exploré avec une méticulosité dupe et soigneusement aveuglante ; la prise de conscience diffuse d'une hypocrisie latente se précisait, celle de tourner autour du pot comme un ongle vicieux frôlant les abords frémissants d'une aréole exaspérée sans la toucher. J'étais un voyeuriste lâche prétextant une vertu circonspecte.

Nous y voilà.

J'étais assis dans l'espace VIP du Poséidon, les yeux rivés sur mon martini rouge fiché sur la table basse. Je m'étais vêtu pour l'occasion d'un pantalon à pinces et de baskets tendance que j'avais choisis plus tôt avec une nouvelle hypocrisie de l'importance. J'avais feint une désinvolture en ébréchant cette image d'un tee-shirt au motif néanmoins graphique. Dans ce restaurant bar à l'ambiance feutrée, tapissé d'une épaisse moquette aux couleurs chaudes, un brouhaha digne et mesuré bourdonnait en japonais, thaïlandais, chinois et coréen : j'étais la seule feuille caucasienne dans cette forêt asiatique. Les hommes élégants ou importants, riches assurément, commandaient aux serveuses très courtement vêtues des boissons, des femmes, des plats chauds ou simplement des amuse-bouches. Le "buffet" était dressé le long d'une succession de canapés emboîtés, volière féminine pépiant sur un perchoir de cuir. Mon regard quittait le rubis de mon apéritif pour se tremper dans ces visages fardés et lisses, ces corps satinés drapés de robes aux chatoiements synthétiques, ces chevilles succulentes glissées dans des escarpins effilés. Pourtant particulièrement physionomiste, je ne parvenais plus, sous l'affluence des signaux saturant mes sens, à distinguer les expressions, les faces et les vêtements, avant que mon œil noyé ne regagne penaud le rivage sauf de mon martini. J'étais venu pour un "massage" car j'étais à Bangkok et il fallait pratiquer cette expérience unique au monde : s'offrir à grands renforts de billets l'illusion de l'amour dans un sexe froid et frénétique. Dans ma chambre d'hôtel, j'avais contemplé mon reflet dans le miroir et tenté de me dépassionner en envisageant l'événement tel un touriste ingénu animé de la curiosité sincère d'aborder toutes les facettes de sa destination. J'avais cherché à insuffler une joie et un désir là où je ne ressentais qu'une nécessité absurde. J'étais résigné. Une aiguille dans mon ventre s'était demandée en quoi ce reflet n'affichant aucun plaisir différait d'un des sbires démoniaques que j'avais remarqués en débarquant. Sous couvert d'une volonté d'exploration insolite, protégé d'une hauteur spirituelle abominablement malhonnête, j'étais peut-être pire. Je n'assumais pas. L'auto-persuasion, le climat du pays et son ambiance si débridée avaient progressivement fait leur office : j'avais quitté la salle de bain dans un haussement d'épaules décontractées. Je me posais tout simplement trop de questions.

Les femmes allaient et venaient, appelées par des clients ou revenant savamment poudrées d'une prestation. Volubiles ou muettes, souriantes ou prostrées. Parmi la multitude floue, deux filles se précisèrent tandis que mon attention se rodait à la pulpe des sourires, à la rondeur des poitrines, aux angles des maxillaires et aux plis des chevelures. Avec l'acuité retrouvée d'une pupille accommodée à l'obscurité, je distinguais. Jeune et douce, la lèvre et le sein ronds, l'œil soumis d'un visage bas, la première me suppliait gravement, ses deux petites mains sages posées à plat sur les jambes serrées d'une élève coupable au piquet. Ses traits à la croisée de la finesse du Vietnam et de la générosité malaisienne m'imploraient en braquant sur moi l'insistance d'un bébé labrador à l'imminence d'un bol de pâtée. La seconde, grande et plantureuse, le menton pointue et la joue tranchante, courbait une attention sévère sur son téléphone mobile. Ses pouces tapaient avec une frénésie toute asiatique des messages à l'écran et sa concentration dédaigneuse imprimait à sa bouche un pli mauvais. Ce mépris froid m'attirait paradoxalement, éveillant l'écho lointain d'un modèle amoureux calqué sur les méandres agressifs et malsains d'une domination disputée. J'étais à ma perpétuelle croisée des chemins, balancé entre une douceur assurée qu'il me faudrait canaliser et la promesse hypothétique, esquissée dans l'ombre d'un visage, d'une maîtresse farouche qui mènerait la soirée. Il était peut-être temps de casser le schéma malade qui m'attirait invariablement vers des partenaires que je n'attirais pas ; d'un autre côté, la tentation de chevaucher un fantasme inassouvi avec la certitude d'un refus impossible se présentait et m'excitait, moi qui en cet instant précis recherchais toujours l'appétit. Douceur contre âpreté. Je regardai à nouveau la plus jeune ; promise tremblante, elle m'assurait de son air pitoyable une attention prévenante. Cette soif de l'autre - et de son argent - si perceptible et inquiétante, cette gentillesse écoeurante chassa mon désir et éveilla une réaction de défense épidermique devant une tendresse toute maternelle. Sa douceur naïve ne suscitait que sympathie, celle de l'emmitoufler dans un manteau doublé au cœur d'un hiver venteux. Avant de l'épargner. Je ne pourrai pas la trahir. Je ne pourrai pas la souiller. Ma soif à moi était celle de la férocité.
La maquerelle suprême, qui me harcelait toutes les minutes sur un choix irréfutable, revint me voir. Je désignais d'un doigt grossier cette fille qui en toute autre circonstance m'aurait éconduit. La décision était entérinée : à la tendresse suave je préférais l'indifférence et la méchanceté, et, tandis que la maquerelle informait l'élue, je sombrai dans un abîme de perplexité quant à un choix aussi rationnellement masochiste. Peut-être celui du refus et de l'échec. En tout état de cause, y avait-il un bon choix ?
Tirée de son attente avec une stupéfaction hébétée, elle-même surprise d'avoir pu susciter de l'intérêt dans une attitude aussi peu séductrice, ma fille se leva. Un sourire hésitant fleurit sur son visage avec une gentillesse qui me poignarda. A foulées amples et décidées, elle gagna ma table, se présenta d'un prénom immédiatement oublié et s'assit face à moi. Mes hésitations ne furent pas stériles car j'avais volé dans leurs interstices la procédure du lieu : j'avais observé les filles rejoindre leur client et discuter de longues minutes badines avant de se lever et gagner quelque coulisse secrète où le cœur de la transaction s'opérait. Une nouvelle contrainte entrava le réveil pénible d'un désir factice : ma compagne connaissait à peine l'anglais qu'elle prononçait avec un accent thaïlandais ; à l'inverse, mon anglais contractait son visage en une moue de souffrance contenue. Nous parvînmes à échanger quelques banalités sur mon pays d'origine, ma destination, autant de bribes sans saveur insuffisantes à nourrir une conversation nécessaire à vernir la situation d'une frêle couche de séduction. Je me devais de l'imaginer nue et besogneuse pour réveiller un embryon d'allégresse. Je me forçais à cet exercice avec l'espoir ténu d'un chauffeur tournant le contact d'une voiture à la batterie faible. Le moteur tressautait mais sans joie. Mes yeux sombraient dans leur orbite et mon visage empourpré d'une gêne croissante me brûlait. Coupant un silence embarrassé, elle me le fit remarquer avec peu d'aménité. J'avais choisi la méchanceté et j'étais justement rétribué. La voiture cala. J'avais cependant atteint le point de non-retour, il me fallait sortir et pousser, quitter le domaine des mots qui nous isolaient et trouver un terrain plus sensuel où nous pourrions nous rencontrer. Peut-être alors cette fille saurait dans ce nouveau langage muet tisser l'illusion propice, et mon désir, sous l'inertie des corps, me propulserait vers le plaisir convoité. Cependant, plus j'y songeais, plus le ridicule du présent l'éloignait. Il était urgent d'arrêter de penser.

A mon initiative, la tenancière me tendit une clef. J'avais une heure et demie. Nous nous levâmes et la fille m'informa que j'étais petit. Je me rembrunis. Nous prîmes un ascenseur empli d'une foule de filles accompagnées. La jeune et douce nous avait suivis et se tenait seule, blottie dans un coin en roussissant ma joue d'un regard de reproche langoureux. Je ne lui laissai aucune prise : il était trop tard pour les remords et trop tôt pour les regrets. Nous sortîmes et ma compagne me mena le long du couloir des condamnés : un couloir désert et sentencieux à l'obscurité tamisée, fendue à intervalles réguliers de néons verticaux qui s'avérèrent des portes entrouvertes. Nous pénétrâmes sur son ordre dans une chambre relativement spacieuse qui concentrait en peu de mètres carrés, à la manière d'une chambre d'un service de réanimation, tout le confort nécessaire aux soins prodigués : un lit double s'appuyait contre le mur, un court sofa de cuir noir boudait dans l'angle, un petit téléviseur funambule et aveugle se tenait prêt à plonger à l'extrémité d'un pied articulé fixé en hauteur. Dans l'angle opposé, une large baignoire circulaire trônait derrière une volée de trois hautes marches cernées d'une tranchée qui permettait à l'eau de rigoler sans inonder.
Elle alluma la télévision. A l'invite d'un geste paresseux, je pris place dans le sofa. Elle se colla à moi, et, tandis que nous regardions absurdement MTV, posa sur ma cuisse une main lascive qu'elle retira avec la vivacité d'une brûlure. "Tu es vraiment petit" me confirma-t-elle en anglais. Elle avait retenu l'élan de son bras fuyant, consciente de l'injure qu'avait provoquée un bref instant la chute de son masque. Mon excitation éphémère disparaissait à l'horizon. Elle réanima la conversation amorcée au bar par des redites stériles appelant les mêmes réponses, à présent agacées, puis nos phrases moribondes moururent dans des soubresauts de mots froids. Elle avait abattu ses cartes : sa tentative pathétique de grappiller quelques secondes condamnait tout mot doux ou geste attentionné à glisser sur ma peau étanche et vaccinée. Elle m'avait immunisé contre l'illusion même qu'elle vendait. J'avais peut-être été toujours trop réfléchi pour y céder et la stupide évidence de ma libido agonisante écrasée par son désintérêt grossier me frappa de plein fouet. Pourtant, imbécile, je ne bougeai pas. Elle se leva, se dirigea vers la baignoire en tournant au passage le variateur d'une main aveugle, le bloquant sur une lumière feutrée avec la précision routinière d'une cuisinière agrippant une casserole tout en réglant sa plaque sur 9. Elle se déshabilla. Elle était altière, ses seins pointus étaient petits mais charnus et la toison étriquée qui tapissait son entrecuisse était drue. Son corps nu était plein et brutal. Je la préférais habillée et sensuelle. Elle fit couler un bain et m'intima de la rejoindre. Je me déshabillai à mon tour, escaladai les marches pour m'asseoir dans l'eau chaude, un sourire benêt, mi-amusé mi-gêné, brouillant mes lèvres. Assise face à moi, elle pinça mes hanches entre ses cuisses mécaniques, râpant son sexe contre mon ventre, et entreprit de me laver avec la sensualité toute féline d'un pompier spécialisé dans les affections virales de type C. Elle me décontaminait. Elle frotta vigoureusement mes bras, mes jambes, mon torse et mon ventre, inspectant chaque centimètre d'un regard concentré pour s'assurer de ma propreté ; elle s'attaqua sur le même rythme effréné à mon pénis dont elle fit rouler le prépuce entre ses poignets retournés, dextres et délicieusement anguleux, afin de ne pas toucher ce foyer de souches caractérisé. Puis elle me fit gargariser avec un sirop fortement mentholé. Maman purgeait bébé. Nous sortîmes du bain et je m'allongeai au milieu du lit. Elle protégea avec d'infinies précautions mon sexe qui, par réflexe de contact, était mollement dressé, demanda d'un mime universel et poétique si je voulais être sucé. Je refusai. Je sentis une infinie lassitude déferler. Elle s'allongea à mon côté, laissant mes mains avides de caresses illusoires parcourir avec une infinie douceur ses vallons, alternant les rythmes et les pressions. Je jouais du jazz sur sa peau, empli de la secrète prétention de pouvoir transpercer l'anesthésie charnelle que son habitude professionnelle imposait à ses sens. Entre tous, je voulais susciter. Ses tétons durcirent mais sa bouche impassible me narguait, ses yeux opaques obstinément rivés au plafond. Ses cuisses souples se resserrèrent à l'approche doucereuse de mes doigts assoiffés de son intimité, en excluant l'accès, ses lèvres scellées interdirent le baiser. Je retombai sur le côté. Elle s'allongea subitement sur moi, chevauchante et ahanante d'une jouissance industrielle. Nos corps en lutte se choquaient, nos mains furieuses se palpaient. Son engourdissement m'avait gagné, nous répétions tous deux des gestes méthodiques dépouillés de toute authenticité dans le soucis mutuel de feindre. Les minutes molles passaient. Enlacés dans une étreinte venimeuse, pressant nos reins hypocrites, nous surveillions en coin l'horloge ronde. La climatisation soufflait fort et j'avais froid. Je ne viendrai pas. J'abdiquai et me dégageai, jugeant inutile de poursuivre cette parodie aseptisée d'amour, que dis-je, cette parodie de sexe.
- "Tu as joui ?"
- "Non."
- "Tu es blessé ?"
Elle indiquait mon sexe. Je souris, libéré de toute gêne et de tout faux semblant : je m'étais déclaré non coupable de ce marasme cinglant.
- "Non, le problème ne vient pas de là", répondis-je en indiquant mon sexe à mon tour. Mon bras remonta et hésita au-dessus de ma poitrine à continuer sa course. "Il vient de là." Je tapai du plat de ma main mon cœur. Elle sourit franchement pour la première fois. Elle était belle.

Elle corrigea son maquillage précis pendant que je me rhabillai. Nous nous quittâmes en étrangers, ce que nous n'avions jamais cessé d'être et ce n'était pas ce que je cherchais. Je rentrai à mon hôtel parfaitement léger, déchaîné de mes attentes. Chaque seconde écoulée dissolvait le souvenir rance de cet épisode en préservant des images détachées, comme regardées sur une bobine lors d'un visionnage distrait. Je m'allongeai sur le lit froid de ma chambre en solitaire rassuré et me demandais, les yeux perdus incapables de ciller, si ma main indiquant mon cœur ne s'était pas fourvoyée. Je me posais tout décidément trop de questions. Cette journée assassine d'illusions sombra dans une torpeur sans rêve.

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9 avril 2006 7 09 /04 /avril /2006 21:15
La longue queue débordait du comptoir numéro 4 du Terminal 1 de Roissy Charles de Gaulle. Composée d’une foule hétéroclite de touristes routards dont le regard illuminé se portait déjà sur les jungles luxuriantes, de petits vieillards asiatiques à la peau fripée et tavelée, soigneusement emmitouflés dans des costumes modernes portés avec une dignité antique, d’hommes d’affaires affairés, et de caucasiens dans la trentaine libidineuse dont le regard malsain se portait déjà sur les sentiers de la perdition, la file se lovait autour d’un pilier pour circonvoluer dans le hall. Bangkok, Thaïlande. Onze heures de vol. Se présenter trois heures avant. Six heures de décalage. 88% d’humidité, 36 degrés. Très chaud. Très humide. Attente.

Bagage enregistré, je flânai dans le duty free sans que mon oeil désabusé n'accroche la moindre babiole à acheter ; je rebondissais sur les vitrines où, m’approchant, je savais ne rien trouver d’intéressant. Je trompais les minutes, déjà las de la journée du sacrifice nécessaire à un voyage si long. Attente. Les minutes n’étaient pas dupes. Je pris un café dont chaque gorgée ingurgitée à intervalles fixement espacés remplissait avec une régularité de métronome les secondes. Attente. Dans le satellite final qui nous menait à l’avion, je m’assis, menton posé sur mes doigts croisés, coudes sur mes genoux et regard fixe, songeant à l’inconnu dans lequel je plongeais, une angoisse naissante au ventre. Ne sachant que penser, je vidai mon esprit. Attente. La foule pépiante s'envola avec la précipitation d'une nuée d'oiseaux effrayés à la première annonce d'embarquement. Je restai immobile, et lorsque l'essaim eut décollé, j'aperçus du coin de l'oeil une jeune femme restée impassiblement assise aussi. Des cheveux bruns encadraient un visage oblong qu'un maquillage discret effleurait, et que la même attente, en ce milieu de journée, crispait en une moue sévère. Portant des vêtements de tissu aérien et ample aux couleurs chatoyantes, elle arborait des bijoux fantaisie choisis avec un goût fantasque mais certain. J'évaluai rapidement son âge à vingt-sept ans. Seule, je la devinais routarde, déterminée et farouche, taciturne, parlant à mots mesurés et précis. En d’autres termes, je projetai en elle mon alter ego. Dans l'ombre de mon regard je saisis sa silhouette floue me dévisager, ce que je ne manquai pas de faire à mon tour lors de ses déports naturels d'attention, d'un geste de tête suffisamment ostensible pour qu'elle surprenne à la commissure de son oeil ma curiosité. Nous demeurions cependant immobiles et silencieux. Sentencieux. Attente. Le temps du trop tard était proche, celui où l'abord, car tardif, se dénuderait de sens. Elle se leva avec souplesse et se dirigea d'un pas traînant vers la porte d'embarquement, sans plus d'intérêt à mon égard. Trop tard. Attente. Je me levai à mon tour.

Le siège que j’allais occuper pendant onze heures était situé en tête de cabine et face au mur, ce qui faciliterait les mouvements, bien qu’encastré en milieu de rangée. Un imposant Thaïlandais était assis à ma gauche ; à ma droite, défiant toute probabilité, se tenait la jeune femme que j’avais préalablement observée. Il n’est jamais trop tard. Je m’assis en saluant discrètement mes voisins, salut qu’ils me retournèrent faiblement. Attente. Le Thaïlandais regardait les magnifiques hôtesses passer dans le couloir, la jeune femme se perdait dans la contemplation des autres avions parqués aux environs tandis que mon regard errait de l’un à l’autre. Trois solitudes aussi cloisonnées que nos sièges par leurs accoudoirs. Attente. L’avion décolla.

J’avais élaboré une stratégie infaillible de contact : je proposai un tic-tac menthe à mon voisin de droite, qui refusa, pour mieux en proposer à ma voisine de gauche. Collée à la fenêtre, elle me tournait le dos et je n’osai la déranger. Il était trop tard. Je sortis ma lecture du moment, Le Maître et Marguerite de Mikhaïl Boulgakov, dont il me restait une centaine de pages à lire que je comptais finir durant ce vol. Je m’assoupis au bout d’un paragraphe. Le temps disparut, le brouhaha de l’avion, de ses moteurs, se mêla à l’expurgation de mes rêves. Un monde brouillé surgit à mes yeux lorsque je fus réveillé pour le repas. Il ne s’était écoulé qu’une petite heure. Je me trompai d’accoudoir pour extirper le plateau, ce que la jeune femme me signala d’une voix grave, décontractée et aimable qui renforça l’image que je m’étais forgée plus tôt. Le contact était établi. Je sentais confusément qu’une énergie était lancée, un fil ténu, qu’il me fallait rebondir avec intelligence avant que l’opportunité ne s’éloigne définitivement. En lieu et place, un silence un peu trop long plana. « C’est la première fois que vous allez en Thaïlande ? » proférai-je avec la sensation simultanée d’asséner une question d’une banalité affligeante, mais d’échapper ainsi au regret de ne rien avoir tenté. Je suis souvent en ces occasions surpris de constater qu’il n’en faut pas plus, et qu’il ne faut pas, à mon habitude, chercher la complexité, en particulier la phrase entre toutes qui n’a jamais été prononcée. Non, sur cette simple question, la conversation s’engagea, fluide et agréable. Il n’est jamais trop tard. Ma compagne souriante, volubile et charmante réveilla mon appétit de découverte, de questions et de réponses. Je m’étais complètement trompé sur son compte. Apprendre qu’elle allait retrouver son mari à Krabi acheva de dénouer mes retenues, libéré que j’étais de l’angoisse de ne pas séduire. En l’espace de quelques phrases, avec une transition naturelle, nous nous tutoyions ; en l’espace de quelques minutes nous avions adopté les regards, les manies et les gestes attentionnés d’un couple marié depuis cinq années. Nous discutâmes ainsi une heure et demi, et d’un commun accord tacite et muet, nouvelle preuve d’une sensibilité commune, nous retombâmes simultanément dans un silence respectueux d’une intimité mutuelle. Attente. Le petit téléviseur montrait un documentaire animalier mal fait. Attente. Je m’assoupis une demi-heure, protégé par la couverture bon marché de l’air sur-climatisé. Je me réveillai la bouche pâteuse, une fine pellicule de sueur glacée par la froideur sèche de la cabine nappant mon corps entier. Sur l’écran un film français minable jouait. Attente. Je titubai jusqu’aux toilettes et me passais rapidement de l’eau sur le visage, avant de retourner à mon siège. Attente. Je repris mon livre. Chef d’œuvre de la littérature russe et roman révolutionnaire, le diable y débarquait à Moscou avec sa suite hétéroclite composée de l’homme chat Béhémot, des démons Azaziel et Krokoviev, ainsi que de la vampire Hella. La troupe s’amusait à déclencher une succession d’exactions sans véritable cohérence, dans une traduction fluide d’un français suranné ; la trame décousue et complexe, dans laquelle se perdaient les véritables protagonistes de l’histoire – le Maître et Marguerite – accentuait l’irréalité du roman qui gagnait notre monde tandis que je m’assoupis une nouvelle fois. Je me réveillai une demi-heure plus tard. Attente.

Longue attente, ponctuée de discussions, de repas, de lecture, de levers, de somnolence, de discussions, de frissons, de minutes élastiques et gluantes s’étirant à l’infini…

Nous débarquâmes enfin. Je quittai ma voisine pressée par une correspondance, sans regret et sans même connaître son nom. Je m’étais contenté sans arrière pensée, avec un plaisir non feint, de sa présence éphémère, conscient que cette rencontre et cet échange n’auraient été possibles avec un lendemain. One flight stand. A la sortie de l’avion, mon corps épousa un air chaud et visqueux, enfilé avec le même dégoût qu’un vêtement poisseux : j’étais bel et bien en Asie. Je m’enfichais dans la file d’un contrôle de police. Attente. Attente irréelle, suffocante et moite dans une foule floue, surexposée par ma rétine exténuée, dans cette file immobile qui ne progressait pas. Un nouveau comptoir s’ouvrit et nous nous divisâmes en deux files moitié plus courtes et identiquement immobiles, illusoirement moins longues. Attente.

A ma droite, trois hommes d’une trentaine d’années patientaient en ruminant. Le premier, au visage émacié et anguleux, était sataniste ou voulait le suggérer : de longs cheveux raides de jais cascadaient sur ses épaules tandis qu’un bouc fin et aiguisé ornait le trait de sa bouche. Des yeux étroits, luisants comme des scorpions noirs, dardaient leur malignité par saccades malsaines. Sur le visage soufflé du deuxième courait une toison trop courte pour être une véritable barbe, et trop longue pour un rasage manqué. De larges boutons épars perçaient les poils et le front plissé qui surplombaient des yeux mornes seulement animés d’une méchanceté vengeresse. Le tee-shirt distendu par son obésité arborait des caractères asiatiques, revendiquant les allers et retours fréquents d’un touriste sexuel récurrent. La peau du troisième, plus discret et hagard, était écarlate et séchée par un alcoolisme prononcé. Cette troupe hétéroclite évoquait la compagnie démoniaque habitant le livre que j’étais parvenu à finir, si bien que, titubant de fatigue, je doutais un instant d’être éveillé. L’obèse étouffa un juron :
- On l’aura bien mérité notre petite.
Ses deux comparses acquiescèrent dans un rictus. Ils n’avaient dores et déjà plus rien d’humains. J’étais bel et bien en Thaïlande.

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29 mars 2006 3 29 /03 /mars /2006 04:27

Mon père tape le code et pousse la porte dont l’acier noir vernis couvre une épaisse plaque de verre opaque. Une porte presque trop lourde pour moi, impossible à manier pour un vieillard sans force. Nous pénétrons silencieusement dans l’entrée. De part et d’autre, des miroirs renvoient à l’infini nos deux silhouettes. A côté de la seconde porte en bois clair, légèrement ouvragée, des boutons étiquetés dessinent l’interphone. Perdu parmi d’autres est inscrit mon nom, Bloch. Derrière, molletonné en son centre d’un tapis aux motifs sombres, un escalier aux larges marches écrues s’enroule le long d’une rambarde sombre. Nous prenons en face un vieil ascenseur, une cabine frêle enfichée dans une cage métallique grillagée : un ascenseur typique d’immeuble ancien qui m’évoque toujours la descente aux enfers finale d’Harry Angel dans le film Angel Heart, la descente dans une cage identique, plongeant dans l’obscurité silencieuse qu’une machinerie antique et ses grincements inquiétants viennent percer. Ma grand-mère est-elle en Enfer ou au Paradis ? Elle est morte il y a un an au cinquième étage. Cinquième bouton qu’enfonce mon père tandis que la cabine s’ébranle. Brutalement, le 29 mars, vers 20h30, à 90 ans. Posée, j’imagine, dans son fauteuil de cuir trop large à l’assise rehaussée d’un coussin, devant des variétés stupides sur sa télévision trop forte. Sa télévision est toujours trop forte. Lorsque je lui rends visite, je m’empare de la télécommande et baisse le volume sans rien demander, ou l’éteins carrément. "Si tu permets !" je m’exclame alors d’un ton faussement bourru avant de rebalancer la télécommande, en jeune caïd venu édicter les nouvelles lois du quartier. Son rire éructe brièvement de sa gorge enrouée. "Grany est morte", 20h30 passées, mon père en voiture, en route vers sa dernière demeure, m’appelle pour me l'annoncer d’une voix nouée. La nouvelle provoque un étrange picotement, qui, de la racine de la nuque se propage sous mon crâne et à l’inverse, le long de mes membres. Mon engourdissement est global. Le Temps ralentit sa course à mes sens. Je marche dans mon appartement avec la sensation éthérée de traverser des fines membranes d’air ouatées. Toute émotion me quitte. Aujourd'hui, Maman est morte. Je ne ressens plus rien et ne sais quel masque adopter. Mes pensées vont à ma grand-mère, à ses enfants, dont mon père, à mon enfant de père perdant sa mère, à la perte de la mère, à ma mère, à la mort de ma mère, à ma mort, à la mort, à moi. Moi, moi, moi. Ainsi scandent et tressautent les essieux du train de ma douleur. Je me remémore une autre femme dont le destin a traversé le mien, toujours en vie, quelque part et pas si loin. Je prends conscience de toute ma peau effarée qu’à cette heure, à cette heure précise, elle pense, elle respire, elle est une machine humaine qui occupe physiquement un volume, présence dont je suis absent. Elle vit. Et je me souviens que cette vie aberrante car sans moi, autrefois, m’a plus durement heurté que le décès de ma grand-mère aujourd’hui. La mort excuse plus facilement l’absente. Aujourd’hui, l’évocation de ce souvenir jadis chéri ne provoque plus cette torture exquise dans la poitrine. Je n’ai aucune nostalgie. Et maintenant, si c’est chose possible, elle grandira dans mon oubli. Totalement impassible, je m’inquiète : ne devrais-je éprouver un sentiment quelconque en un moment pareil ? Suis-je particulièrement égocentrique ? Je me rassérène en me disant que ce vide, immobile et stagnant en moi, est une manifestation, certes non conventionnelle, de mon deuil naissant. Je suis tel un comédien stressé qui, quelques minutes avant d’entrer en scène, voit son angoisse se dénouer, son énergie retomber en flaque à ses pieds pour donner une performance médiocre : cet étrange et inexplicable flottement sapant toute concentration m’avait plus d’une fois frappé avant une représentation, si bien que je m’étais résigné à n’être qu’un homme de répétitions. Le théâtre est dès lors un exercice de précision : celui du samouraï préférant aiguiser le fil de sa lame et s’entraîner à gestes lents devant des montagnes évanescentes plutôt que guerroyer rageusement dans le fracas de la mêlée. Il faut se concentrer sur l’instant pour ne pas regarder l’avenir si angoissant.


"Je m’entends bien avec Joël." Ma grand-mère est acariâtre et peu affective, peu démonstrative, ce qui teinte toute une descendance d’une difficulté à communiquer autrement que par saccades brusques, celles d’enfants en bas âge cognant des objets fragiles. Parfois les cassant. Cette nature est accentuée dans ces dernières années par une santé invalidante, raison pour laquelle je suis peut-être le plus à même de comprendre ce regain d’agressivité quasi-constante : la colère d’un fauve pris au piège du corps. Cette même irascibilité grondante, jamais distante et toujours affleurante, sera probablement à jamais tatouée dans mes chairs. Ni mon enfant de père ni son enfant de frère ne pleurent à l’enterrement. Comme si des larmes publiques étaient l’aveu d’une faiblesse. Au contraire, les mâchoires se serrent, racines d’un chêne fouissant sous terre pour mieux lutter face au vent ; car la disparition attendue mais brutale d’une mère impossible est plus douloureuse qu’annoncée : la morte emporte dans la tombe le poids écrasant des questions non formulées, des reproches et des réponses. La vision de ces deux hommes ne pleurant pas blesse mon cœur plus violemment que notre présence en cet endroit : le deuil de la mère peu aimante entérine celui de son affection trop rarement prodiguée. La soif de caresses des enfants crocodiles ne sera plus jamais étanchée. Plus jamais. Aucune magie, aussi puissante soit-elle, ne peut guérir les blessures infligées par nos parents. Comment pourrais-je retenir toute l’eau de mon corps à l’enterrement de ma propre mère ?
Je ne pleure pas non plus, toujours déshumanisé. J’affecte une mine grave car un enterrement est un moment et dans un lieu où il faut affecter une mine grave. Je dévisage tel un étranger détaché les mines graves, me demandant si d’autres imposteurs se sont glissés dans la foule. Je ne souffre pas avec eux. Plus exactement, je ne souffre pas en même temps qu’eux : depuis un an, son souvenir tenace revient me hanter à la faveur de la nuit, immobile dans son fauteuil trop large, vieillarde voûtée, sénescente et rétrécie. Tous ses os avaient déjà pris leur place de mort. Sa présence palpable attire mes sens comme un regard me fixant attire mon regard en retour. Elle ne dit rien de spécial, ne fait rien de spécial. Elle ne m’accuse en rien. Elle demeure silencieuse et irréelle devant sa télévision trop forte. Vivante en moi. Je ne l’oublie pas. Et c’est un an après sa mise en terre, alors même que j’écris ces lignes, que des larmes montent et brûlent.


Il n’y a pas d’Enfer, il n’y a pas de Paradis. Ma grand-mère n’est nulle part : elle n’est plus. Son visage a disparu de la pellicule ondoyante, surface des vivants, drainé vers les profondeurs par des mains jeunes et naissantes, avides d’oxygène, escaladant à leur tour le temps, les corps sans vie coulant à pic dans l’oubli et le néant. "Néant", "Infini", des cosses vides de sens que nos esprits manipulent sans les toucher, colis scellé avec lequel nous jonglons sans l’ouvrir. Comment donner une sémantique véritable sans basculer dans la folie ? Le soir, dans mon lit, alors que mon esprit faiblit et que la réalité se dissout dans l’autre cohérence du rêve, ma conscience infinie mais fermée, sphérique, se déploie comme une fleur bourgeonnante en une surface plane, totale, pareillement infinie mais sans limite. Mes sens étendus par cette nouvelle géométrie palpent l’insignifiance de nos trois dimensions. Choc de sang dans la poitrine, ma conscience est brutalement ramenée à la veille, pétrifiée par cette vérité : j’ai trente ans, je suis en vie, donc je vais mourir. Avec la lucidité d’un fou, il entrevit la nature périssable de sa chair. "S’il y a une seule vérité dans ce monde, c’est que tu vas mourir. Nous allons tous mourir." Est-ce la phrase à dire ? L’intonation de mon père est rassurante, contrairement à ses propos. J’ai 8 ans. L’âge des traumatismes fondateurs. Suis-je aujourd’hui encore sous le joug de cette sentence ? Comment déterminer quel geste ou mot maladroit condamnera à jamais à la peur mes propres enfants lorsqu’ils seront vivants ? Comment assumer sans une angoisse constante le rôle de parent ? Comment sauver ses enfants du manque d’être si ce n’est en ne les concevant pas ?
La sphère de ma conscience acquiert la puissance du continu, libérant un torrent tumultueux de mort qui clapote dans mes veines. Je perçois la trame du Temps. Mon corps tremble et je transpire, je pleure et je vomis, je ruisselle sous la concentration totale de la parcelle résiduelle de conscience faiblissante résistant contre mon corps et ses muscles, contre mon esprit et sa décision implacable de labourer mes poignets et mes entrailles. Soif inextinguible d’une lame de rasoir qui s’imprime dans ma rétine. Il faut impérativement achever ce simulacre. Ne plus participer à cette mascarade qu’est, non pas ma vie, mais la Vie. Je me vide. Je ne cligne plus des yeux, écarquillés. Je traverse la rue sans regarder. Je marche, mort parmi les morts, poussière de chair agglutinée. Je reste muet devant les cadavres qui gesticulent stupidement et arborent leur squelette en me souriant. Pathétiques ignorants. Tout cela est absurde. Rien ne sert à rien. Le Lexomil à fortes doses lime les barbelés qui fleurissent en moi et percent ma peau. Mes yeux se referment progressivement, le plan redevient sphère et le présent réacquiert sa tangibilité. A la rentrée des classes, mes camarades ne soupçonnent rien. Ils me trouvent un peu maussade. Les examens de fin de trimestre se déroulent excellemment bien. Je suis premier. J’ai vingt et un an. Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie.


- On ne va pas y passer l’après-midi. Tu regardes ce que tu veux prendre rapidement et on y va.
Nous arrivons au cinquième étage. Nous pénétrons dans l’appartement vidé de sa substance : les effluves de la vieillesse se sont évanouis, la plupart des meubles ont disparu, les tableaux ont laissé place à des taches blêmes aux contours flottants. Je me déplace lentement, presque religieusement, les yeux buvant chaque détail. Je marche sur la moquette avec l’impression de fouler des souvenirs, conscient que j’arpente ce lieu que j’ai toujours connu, pour la dernière fois : l’appartement familial occupé pendant des générations est vendu. Je découvre des pièces que je n’avais jamais visitées : la chambre exiguë de mon père et de sa sœur, leur salle de bain surannée attenante. Un voile sépia à même ma rétine recouvre tout. Le lourd silence absorbé par les murs, favorisé par un quartier désert, accentue le sentiment de déambuler dans une enfance lointaine, celle de mon père. Dans la salle à manger, les poissons morts aux couleurs mornes lorgnent les visiteurs. Personne ne veut de ce tableau, pas plus que les petits bibelots rassemblés sur la grande table : de petites effigies, des pierres et statuettes achetées lors d’innombrables voyages. Je ne vois là aucun souvenir de ma grand-mère, de mes grands-parents, mais des pierreries de souk. Des objets sans âme. Mon père m’interroge du regard et je fais la moue. Rien ne me plaît. Nous sortons. Je ne reverrai jamais cette salle à manger. Dans le bureau, nous fouillons le premier tiroir de la commode rempli d’un fatras désordonné : de vieux porte-cartes en cuir usé, des papiers divers, des lettres, des photos, d’anciennes petites jumelles de théâtre dans une petite boîte de cuir bleu s’ouvrant sur la pression d’un bouton. J’appuie. Les deux pans s’écartent, les lentilles, mues par un ressort, coulissent sur des rails. Je regarde à travers le lorgnon. Je referme le clapet, appuie, le mécanisme se re-déclenche. Cela me plaît. Ma grand-mère aime aller au théâtre, j’aime aller au théâtre. Voilà mon souvenir. Mon père s’assoit sur le lit, déplie les lettres jaunies à la perfection cinématographique car tracées d’une écriture calligraphiée, uniformément penchées et serrées. Les films empruntent à la réalité et non l’inverse après tout. La tête haute et les yeux bas, il s’absorbe dans la lecture de cette correspondance civile de guerre. Il y a là le matériel brut d’un roman épistolaire tragique sur l’éclatement d’une famille, la déportation, les camps, la mort. Il faudrait inventorier, classer, ordonner, retranscrire. Les lettres sont par la suite emportées en vrac et j’ai l’intime conviction que rien de tout cela ne sera fait. Le papier s’effritera comme les cadavres.


Nous tirons de petits portraits de mes grands-parents en noir et blanc, à un âge que je ne leur ai pas connu. Sur une autre photographie, un petit garçon âgé de moins de dix ans pose en petit seigneur, droit et souriant fièrement, enveloppé dans un grand manteau long de monsieur, devant mon lycée. Mes yeux s’écarquillent lorsque je le reconnais, posant devant son lycée. Ainsi mon père a véritablement été enfant. Mon coeur se serre. Il faut parfois des images pour qu’une vérité incontestable s’affirme comme réalité à notre logique. Des photos de classe grand format sont jetées pêle-mêle, je joue sur chacune d’entre elles à identifier mon père qui, de son écriture d’enfant, inscrit les noms de ses camarades suivant leur place, "Bibi" pour la sienne. Cette écriture maladroite accrédite plus sûrement encore le fait qu'il ait été un petit garçon. Il évoque ses camarades dont il se souvient parfaitement. Je le regarde hypnotisé par son reflet passé. Pour la première fois, je le perçois non pas comme la figure paternelle, autorité immuablement plus âgée, mais comme un adulte parallèle, issu de l’enfant qu’il a été. "On ne se voit pas vieillir. Je n’ai pas l’impression d’avoir changé."

"Joël Bloch ? Tu es Joël Bloch ?!" L’individu se tenant devant moi est stupéfait, ravi mais atterré. Il se présente et son nom éveille un écho lointain. A cet échalas au visage émacié, à la voix rocailleuse, au cou triangulaire et musculeux, aux bras longilignes et aqueux se superpose l’image, à l’école primaire, d’un enfant fluet à la voix flûtée. Bastien. Des images fugaces fusent mais tout est flou, ma mémoire dérape sur les mots et les situations. Lui m’apostrophe, et, à ma grande stupéfaction, cite des phrases que j’ai prononcées voilà plus de vingt ans. "Tu avais une sacrée personnalité." Je suis flatté mais inquiet : produire une si forte impression à un si jeune âge est rarement bon signe, d’autant que mes souvenirs enfouis, peut-être refoulés, me qualifient de garçon insolent et cruel au mépris des fragilités. J’affiche une mine stupide et réservée pour dissimuler mon malaise grandissant devant son insistance à excaver nos conversations de cours de récré. Je baisse mon regard de criminel de guerre repenti. Quelle exaction aurais-je commises envers lui et oubliées ? "Aucune." Il s’interrompt. Hésite. "Mais tu n’étais pas… facile." Je déglutis. Déjà à cet âge-là ? Je reste parfois effaré devant la simplicité d’un livre de jeunesse, j’observe les enfants comme des membres d’une espèce cousine mais distincte, sans pouvoir recoller dans mon propre présent les vestiges de ma propre enfance. Quand donc ont lieu les ruptures qui façonnent aujourd’hui notre personnalité si différente de celle qu’elle fut ? Au fur et à mesure de la soirée, l’alcool imprime à la lèvre de Bastien un pli amer et l’acrimonie altère sa voix de plus en plus sourde. "Tu n’étais pas facile", marmonne-t-il à plusieurs reprises, ruminant à présent plus pour lui-même. Qu’ai-je donc été ? Que suis-je aujourd’hui ? Il m’est malgré tout très sympathique. Je veux être son ami aujourd’hui. Nous échangeons la sincère intention de renouer contact. Il m’invite à sa pendaison de crémaillère qu’il fera à la rentrée et j’accepte avec un réel plaisir. Il me fera passer ses coordonnées. Nous ne nous reverrons jamais.
Le lendemain, j’inspecte une à une mes photos de classe. J’observe ma mine insouciante puis bovine, boursouflée par la cortisone que j’ingurgite afin de pouvoir bouger. J’énumère à voix haute les noms qui s’estompent à mesure que les années défilent, de la primaire à la prépa. Je ne reconnais plus aucun camarade de Math Sup. Je regarde avec une compassion si douloureuse que mes yeux piquent, les visages de tous ces insouciants. Que sont-ils devenus ? Cette question, je la pose non pas avec une curiosité guillerette, mais avec la gravité de celui qui sait : tout finit mal pour tous. Les sourires sont fêlés, ou le seront. Ce n’est pas la lune, répondit l’enfant agacé, ce n’est pas la lune, c’est l’avenir que je regarde. – J’en viens, moi, lui dis-je doucement, et il n’y a que des champs morts et boueux. Mon portrait, jeune et innocent et turbulent gît sous mes yeux tandis que je recompose la succession de souffrances endurées depuis lors. Je me souviens des jours anciens et je pleure. Qu’en est-il des autres ? Sur sa photo de 6ème, le mendiant emmitouflé sous des cartons sales était-il aussi radieux ? A quel moment sa famille et ses camarades l’ont-ils abandonné ? A quelle date précise a-t-il dormi pour la première fois, lové sur le pavé ? Si ces enfants avaient pu en un éclair saisir dans sa globalité leur avenir, la somme de toutes les peurs, douleurs et joies, combien eussent encore souri sur la photo ? Sans les connaître, sans qu’ils le sachent, je suis secoué d’un désespoir rugissant qui ne trouve pas le chemin des mots, ici et maintenant, pour eux. Pour nous. Un livre, si triste soit-il, ne peut-être aussi triste qu’une vie.


Dans la grande bibliothèque du salon, mon père et moi énumérons les livres jaunies et poussiéreux, en grande majorité d’auteurs oubliés. Ecrire n’immortalise pas. Je récupère de vieilles éditions aux pages décachetées de Giono, Sartre, Camus, que je ne lirai pas car j’aime les livres neufs. Je les accepte comme objets statiques, des reliques antiques qu’accepteront peut-être mes enfants non conçus ou traumatisés : je serai, je le sais, probablement à mon tour mû par le désir si pathétiquement humain et vain de transmettre. Ces livres ne quittent pas dans mon salon le sac qui les transporte, posé à même le sol contre ma large bibliothèque remplie. Je n’ai de place que pour l'utile, je n'en ai plus pour les souvenirs. La tête basse et lasse de componction, nous sortons comme nous sommes entrés, sentencieux, de cette longue après-midi. Le soir, je vois des amis, je ris et j’oublie. Je vis, comme mon père vit, comme son frère et sa soeur vivent, comme nous continuons tous car l'illusion de vie s'impose avec la même ardeur qu'une flamme consume, et car le temps cicatrise toute blessure. Dieu merci, les pécheurs vivants deviennent bien vite des morts offensés.


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22 mars 2006 3 22 /03 /mars /2006 02:24

Depuis mes années d’études à l’université, j’ai toujours ce bon vieil effaceur qui m’accompagne partout, attendant sagement son moment dans la poche intérieure de mon blouson.
Il faut prendre l’effaceur, le caler entre le pouce et le majeur, le métacarpe de l'annulaire posé sur la table.
Le pouce s'avance, le majeur recule. Le mouvement doit être exécuté prestement.
Le pouce et l'index doivent alors former un plateau.
Hop, le stylo fait un tour, deux tours, trois tours.
La main s'incline, le majeur se redéploie, le  pouce s'écarte et on rattrape le stylo.
Le pouce s'avance, le majeur recule. Le mouvement doit être exécuté prestement.
Le pouce et l'index doivent alors former un plateau.
Hop, le stylo fait un tour, deux tours, trois tours.
La main s'incline, le majeur se redéploie, le  pouce s'écarte et on rattrape le stylo.

J’entendis les pas de deux personnes dans le corridor derrière moi : la démarche traînante de la fumeuse précédé d’un pas vif et alerte. La porte s’ouvrit avec vigueur.
- Bonjour Monsieur.
Un costume-cravaté me tendit la main, sourire de loup et regard d’acier. Dans les trente-cinq ans, ce sourire étincelant plissait son nez aquilin et striait de petites rides ses paupières encore fermes ; autant de signes de maturité qui lui conférait l’aura de l’homme mûr, de l’argent et du pouvoir, qu’il utilisait avec dextérité le samedi soir en boîte de nuit pour séduire les nymphettes de vingt ans aux traits indéfinis, en mal de sexe facile, d’un tour en Porsche et de sacs à mains Hermès.
- Bonjour, répondis-je simplement en me levant.
- Voulez-vous bien me suivre Monsieur ? Nous serons plus à l’aise dans mon bureau.
Il balaya la pièce d’un regard dubitatif, puis m’adressa un clin d’œil complice : nous étions du même bord, il détestait cet endroit et son odeur de tabac ; il allait s’occuper de moi et tout irait bien, il était mon nouveau meilleur copain, mon affaire était entre de bonnes mains.
Je me levai à sa suite et nous gagnâmes son bureau au troisième étage, à pied toujours. La salle était beaucoup plus spacieuse. Nous nous installâmes dans de larges fauteuils de cuir noirs de part et d’autre d’une table basse.
- Mais je ne me suis pas présenté, dit-il avec emphase, je suis Norbert de la Roche, le responsable des initiatives pour l’insertion des handicapés à Neuilly-sur-Seine. Je serai par ailleurs prochainement nommé responsable des Hauts de Seine très cher Monsieur ?…
- Bloch. Joël Bloch.
Il me sourit. Je lui souris. Nous nous sourîmes.
- Donc ! Il frotta ses deux mains énergiquement. Qu’est-ce qui vous amène Monsieur Bloch ?
- Je voudrais me garer sur les emplacements handicapés. Mais des barrières m’en empêchent.
- Oui. Sourire de plus en plus charmeur. Ces barrières sont faites pour que des personnes non-handicapées ne s’y garent pas.
- Oui, mais je suis handicapé. Je voudrais m’y garer.
- Oui. Certes. Oui. Auriez-vous les justificatifs de votre invalidité ?
De lui présenter aussi sec Macaron GIC et carte d’invalidité. De les détailler minutieusement. Son sourire se fêla.
- Oui. Certes. Oui.
Il avait murmuré. Il se redressa.
- Vous comprenez que seuls les possesseurs de véhicules peuvent se garer sur les emplacements.
- Oui.
Je réprimai l’envie de me gratter la tête.
- Auriez-vous votre carte grise ?
De lui tendre ma carte grise. Il la prit, enjoué, visage nerveusement figé, la détailla, les yeux plissés.
- Afin de remplir correctement votre dossier, il me faudrait un justificatif de domicile.
Je le regardais, étonné, lui, triomphal. Mes élastiques claquèrent à nouveau, je sortis une magnifique facture de téléphone datant de quelques jours. Il se rembrunit, me regarda, yeux couleur neutre à dominante hostile. Nous n’étions plus du tout les meilleurs amis du monde. Une sympathie hypocrite ranima soudain ses traits.
- Mais je ne vous ai rien proposé à boire ! Que désirez-vous ? Thé ? Café ?
- Je voudrais pouvoir me garer sur les emplacements handicapés, répondis-je d’un ton péremptoire.
Il se leva lentement, oui, certes, oui, se retourna pour se diriger vers son bureau, sortant de sa poche une mouchoir pour s’éponger rapidement le front. Il décrocha son téléphone, m’invitant d’un signe de main rassurant à patienter, tout va bien se passer.
- Oui, Monsieur le Maire ?
- …
- Oui. Bonjour, oui. Voilà, j’ai un léger problème. J’ai devant moi ici présent Monsieur Joël Bloch, un handicapé, voulant se garer sur les emplacements handicapés.
- …
- Oui, c’est naturel, oui, c’est naturel.
- …
- Ah ? Oui, oui. Je comprends, oui. A bientôt Monsieur le Maire.
Il raccrocha silencieusement, la mine hagarde et perdue.

Silence.
Se prolongeant.

Il reprit tout à coup conscience de ma présence, se rassit lentement face à moi, le regard fuyant.
- Voyez-vous… ces barrières sont… comment dire… conçues pour empêcher les personnes non-invalides de se garer.
Sa voix blanche avait totalement perdu son assurance, coincée qu’elle était par un gosier étriqué.
- …
Il se triturait les mains nerveusement.
- …
- Oui ?
- C’est-à-dire que, il s’humecta les lèvres, vous allez rire, mais il n’est pas spécialement prévu qu’une personne invalide puisse effectivement s’y garer.

Silence.
Se prolongeant.
Se prolongeant encore. Dans un film, les spectateurs commenceraient à s’impatienter.

- Je vous demande pardon ?
- Oui, en fait, notre but est atteint, mais en fait, les spécifications du projet n’ont pas été forcément très très claires, et… sa voix mourut… il n’existe aucun moyen d’abaisser les barrières protégeant les emplacements.
- …
- Mais j’ai une excellente nouvelle reprit-il d’un ton enjoué annonciateur d’une promotion exceptionnelle sur un robot ménager, Monsieur le Maire m’a assuré que les ingénieurs du Génie Civil travaillent dès à présent pour solutionner cette… hum… impasse…
Il sortit son mouchoir et tamponna de quelques coups secs son front maintenant ruisselant.

Qu’ajouter ? Totalement éberlué, j’acquiesçai et pris congé de cet imbécile, regagnai ma voiture, et décollai de cette mairie absurde, pour poursuivre mon chemin absurde dans ce monde absurde.


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Published by Joël Bloch - dans Humeur
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Qui suis-je ?

"J'étais celui qui avait plusieurs visages. Pendant les réunions, j'étais sérieux, enthousiaste et convaincu ; désinvolte et taquin en compagnie des copains ; laborieusement cynique et sophistiqué avec Marketa ; et quand j'étais seul (quand je pensais à Marketa), j'étais humble et troublé comme un collégien. Ce dernier visage était-il le vrai ? Non. Tous étaient vrais : je n'avais pas, à l'instar des hypocrites, un visage authentique et d'autres faux. J'avais plusieurs visages parce que j'étais jeune et que je ne savais pas moi-même qui j'étais et qui je voulais être."

Milan Kundera, La plaisanterie



"Si tu étais une particule, tu serais un électron : tu es petit et négatif."


Grégory Olocco



"Tu es un petit être contrefait simplement réduit à ses fonctions vitales."


Vincent Méli