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12 mars 2006 7 12 /03 /mars /2006 15:08
Mairie de Neuilly sur Seine.
Garé à l’emplacement contigu à celui réservé aux handicapés, inaccessible une nouvelle fois, je marchai d’un pas résolu vers l’imposant manoir, bille en tête et mains dans les poches, chemise élastique calée sous le bras. Une femme d’un âge indéterminé, aux traits flous et aux couleurs changeantes, me sourit avec lassitude.
- Bonjour Monsieur, puis-je vous aider ?
- Oui, je viens me renseigner pour les emplacements handicapés : ils sont protégés par des des barrières et je ne peux donc pas me garer.
- Oui. La personne qui peut répondre à vos interrogations est au deuxième étage, dans le bureau 4F, section « Invalidités ». Vous prenez cette porte sur votre droite, premier couloir à droite, vous prenez l’escalier en face de vous et c’est au deuxième. Après ce sera fléché.
Elle avait joint le geste à la parole pour m’indiquer la direction.
- Vous n’avez pas d’ascenseur, pour aller à cette section « Invalidités » ?
- Non.
- …
- Tiens c’est vrai non, reprit-elle avec un sourire gêné en comprenant soudain la situation absurde.
Soit. Je pris la porte sur la droite, le premier couloir à droite, l’escalier en face de moi et montai au deuxième. Je suivis la flèche « Invalidités », parcourus un étroit corridor. Une des portes arborait la mention « 4F ». Je toquai et entrai sur l’invitation d’une voix sibilante.
La salle était aussi vaste que chaotique. Derrière le rideau de fumée, je distinguai à peine la personne, assise derrière un bureau dont l’état de dérangement dépasse tous les cauchemars des mères soigneuses voulant inculquer à leurs bambins turbulents un semblant d’ordre. Des montagnes de dossiers vautrés sur des classeurs ouverts sur des photocopies ornementées de post-it. L’odeur du tabac froid me fit tousser violemment. D’un pas lent et traînant, elle alla ouvrir la fenêtre. Peu à peu, l’air redevint vaguement respirable. Je m’assis, déjà affaibli pour la confrontation.
- Que puis-je faire pour vous Monsieur ?
- Je viens me renseigner à propos des places handicapées.
Elle fronça les sourcils.
- Oui ?
- Et bien voilà, il y a des entraves qui m’empêchent de m’y garer.
Son visage s’illumina.
- Ah ! Oui, c’est normal. En fait ces entraves sont conçues pour que les personnes non-handicapées ne puissent pas se garer !
- Oui, d’accord. Mais moi je suis handicapé.
- Ah ?
Son visage se crispa en une moue d’étonnement joyeuse.
- Oui. Et je voudrais me garer à ces emplacements.
- …
Son visage restait crispé en cette moue d’étonnement joyeux. Elle se ressaisit.
- Est-ce que vous auriez le Macaron GIC ?
- Oui, répondis-je en claquant les élastiques de ma chemise. De sortir le macaron et de lui tendre. Elle l’observa, la mine suspicieuse.
- Vous auriez également la carte d’invalidité ? Question accompagnée d’un sourire charmeur, d’un œil malicieux, on ne me la fait pas jeune-homme.
- Oui, répondis-je en claquant les élastiques de ma chemise. De sortir la carte d’invalidité et de lui tendre. Elle l’observa, la mine anxieuse. Releva la tête et me regarda, sourcils arqués en une mine étonnée.
- Est-ce que vous pourriez m’attendre ici ? Je vais en parler au responsable.
- Je vous attends ici.

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Published by Joël Bloch - dans Fiction
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6 mars 2006 1 06 /03 /mars /2006 21:38
Après quelques tours infructueux à chercher une place, je cédai. Je pris la place réservée aux handicapés. Vous me direz, étant handicapé, pourquoi n’y avais-je pas songé tout de suite ? Les scrupules, les scrupules. Il y a toujours plus handicapé que soi. En tout cas, que moi. De me souvenir de cet homme qui avait toqué à mon carreau après m’avoir vu marcher, pour m’interpeller : « Tu me donneras le tuyau pour avoir le macaron GIC ! » J’avais alors résisté à une soudaine envie de l’écraser sur place, pour à la fois me calmer et l’exaucer. Comme de coutume, la réplique adéquate avait jailli à mon esprit le surlendemain : « Demandez à la sécurité Sociale de passer un test de Q.I., les résultats devraient largement faire l’affaire. »
Souffrez-vous également de cette absence de réaction appropriée à la minute cruciale où vous en avez le plus besoin ? Cruciale, en cette circonstance, certes non. Mais avez-vous comme moi des souvenirs torturés de ce grand échalas en terminale qui se moquait de vous lorsque vous étiez en sixième ? De cet imbécile qui s’esclaffait grassement parce que vous aviez déclaré avoir aimé un film qu’il méprisait ? Cruciale, en ces circonstances, certes non. Mais. Les souvenirs d’une femme, l’objet unique de vos pensées, que dis-je, de votre être, de votre conscience, qui s’avance à pas feutrés, les pas de sa démarche féline sont feutrés, vers vous, les cheveux dans le vent, ses cheveux sont le vent, elle tend ses lèvres, deux quartiers d’une douce clémentine, vers les vôtres, flottantes, par capillarité nos lèvres eussent pu se toucher, et vous demande d’une voix douce, sa voix est toujours douce, sa voix est le bruissement des fleurs dans la première brise du printemps, comment cela va. « Bah ça va » Sans un mot de plus. Brillant.

Pour l’heure, je m’approchais de la place réservée. Nouvellement peinte en bleu vif sur toute sa surface afin de prévenir une protestation du quidam en infraction sur la qualité de la peinture au sol, l’emplacement était entravé en son centre par une petite borne, apparemment rétractable. Je me garai en double file, sortis pour me débarrasser de l’obstacle. La borne était fichée dans le sol, une pompe hydraulique permettant de la rabattre. Je poussai. L’obstacle ne bougea pas. Une pancarte était vissée en son sommet : un simple numéro de téléphone précédé de la mention « renseignements » J’avais oublié mon téléphone mobile chez moi. Très bon système : les non-handicapés ne pourront plus se garer. A cet instant, moi non plus. Je repris l’effort afin de me débarrasser de l’entrave, de la soumettre au sol. Le vérin gémit. Je continuai, le visage écarlate et le souffle court, les yeux exorbités, les muscles crispés à la limite de la crampe… et lâchai prise, exténué.
Telle Excalibur dans son enclume, l’entrave, intacte et narquoise, me toisait d’un regard amusé. Je n’étais pas l’Elu. Coup d’œil à gauche, coup d’œil à droite. Rien. Coup d’œil devant : des locaux d’entreprise. Peut-être auraient-ils la solution, ou tout du moins un téléphone pour appeler.
Je pénétrai dans les locaux. Je m’approchai du comptoir. Une jeune femme brune, l’œil vif et le cerveau vide, un sourire contre-plaqué sous un nez proéminent, attendait sagement que je l’aborde. Je l’abordai.
- Bonjour Madame.
- Bonjour Monsieur.
- Je souhaiterais me garer sur l’emplacement invalide.
- Oui.
- …
- …
- Oui, et en fait, il y a une espèce de barrière qui m’en empêche.
- Oui.
- …
- …
- Y a-t-il un moyen de la baisser ?
- Allez voir ma collègue au troisième étage, bureau 3A, elle saura répondre à votre question Monsieur. Les ascenseurs sont juste derrière, dans le couloir sur votre gauche.
- Très bien merci.
Je m’engouffrai dans l’ascenseur, suivis patiemment les panneaux fléchés pour arriver au fameux bureau. Sur la porte, une inscription prometteuse : « Informations emplacement handicapé ». Je toquai et entrai sur l’invitation d’une voix féminine. Dans une pièce exiguë et spartiate, meublée d’une simple table, assise sur la seule chaise de la pièce, une femme d’un certain âge faisait une réussite avec un jeu de cartes.
- Bonjour, je viens…
- Vous êtes handicapé ?
- Oui.
- Vous venez pour prendre la place handicapée ?
- Oui.
- Dans ce cas-là muni de votre macaron GIC et votre carte d’invalidité vous devez vous présenter à la mairie pour obtenir les informations.
Elle avait débité la phrase d’un ton monocorde et las.
- Je ne comprends pas bien. Je pensais que c’était ici que l’on obtenait les informations. C’est même marqué sur votre porte.
- Mais je vous ai informé : vous devez aller à la mairie pour obtenir les informations.
- Mais je… je… je ne, bredouillai-je.
- Vous ne comprenez pas mon rôle, c’est cela ?
- Bah non… pas vraiment…
- Et bien c’est très simple, reprit-elle sèchement. Depuis que cette maudite place a été « protégée » devant nos locaux, des légions d’handicapés se sont succédées pour nous demander des renseignements. L’accueil étant submergé, nous avons dû créer une section spéciale pour répondre.
- Mais dans ce cas, pourquoi dois-je aller à la mairie ?
- Nous ne sommes en aucun cas responsables de ces emplacements ! Ils sont gérés par la municipalité. Donc je vous le dis et vous le répète : vous devez aller à la mairie.
- …
- Nous ne pouvons rien faire ici, puisque nous ne savons rien.
- …
Devant mon silence perplexe, la petite dame reprit sa réussite. Je fis volte-face, regagnai ma voiture en me grattant le front. Rageur, j’arrachai l’amende soigneusement pressée contre mon pare-brise pour stationnement en double-file. Entre temps, une place « valide » s’était libérée, que je pris rapidement. Je décidai tout de même d’aller dès que possible obtenir le fin mot de l’histoire…

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Published by Joël Bloch - dans Fiction
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23 février 2006 4 23 /02 /février /2006 06:37

Eux

Il y a ceux à qui vous dites que vous n'allez pas bien et qui vont objectivement mieux que vous. Grisés par leur propre bien-être, ils vous répondront que vous n'allez pas si mal.
Il y a ceux à qui vous dites que vous n'allez pas bien et qui vont de toute leur subjectivité plus mal que vous. Du fond de leur misère, ils vous répondront que vous n'allez pas si mal.
Il y a ceux à qui vous dites que vous n'allez pas bien et qui vont aussi mal que vous ; ils vous répondront que pour eux, ce n'est pas pareil et que vous n'allez pas si mal. Mais parfois, ils ne répondront rien, signe qu'ils vont objectivement plus mal que vous ; ils resteront silencieux et pensifs car ils ont saisi avant vous cette vérité : il faut se taire.

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Published by Joël Bloch - dans Humeur
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12 février 2006 7 12 /02 /février /2006 17:06
Son cœur rata un battement. En apnée, il remua d'un geste sec la souris. Son bras s'immobilisa. Cliqua. Une roquette chuinta dans ses tripes, décolla dans son tube digestif et explosa derrière son nez, projetant une kyrielle de couleurs vives dans ses prunelles. Ses yeux embrumés de folie balayèrent les caractères flous sur son moniteur 14 pouces que les années avaient jauni. Il relut.

Et il était le seul. Le seul.

Il resta totalement fixe, hébété, yeux exorbités, pupilles dilatées et bouche stupidement ouverte. Son cœur pulsait dans sa gorge nouée, si fort que toute sa frêle carcasse en tremblait. Il respirait lentement et faiblement par le nez. Une deuxième vague d'exaltation indicible, de panique erratique mêlée, gigantesque tsunami, déferla sur son être, de ses baskets à la racine des cheveux hérissés. Toute pensée cohérente avait abandonné ses neurones saturés, les images psychédéliques, un galimatias de mots et de sensations, tournoyaient à un rythme effroyable sous son crâne, faibles déchets emportés dans le tourbillon d'une chasse d'eau. Combien de temps resta-t-il ainsi au bord de la folie ? Il sursauta. L'écran avait imprégné sa rétine d'un rectangle blanc persistant. Il cilla. Déplaça le curseur de la souris vers le lanceur Club Internet pour déconnecter le modem USR Robotics 33,6 qu'Hervé lui avait donné à la réception de sa freebox. Il arrêta son mouvement, un rire mauvais et délirant crépita, il se leva brusquement, vertige, humecta ses lèvres salées et mal rasées. Une goutte de transpiration rigola sur sa tempe, sur sa joue, lui faisant prendre conscience que ses cheveux étaient détrempés de sueur. A pas lents, très lents, volontairement lents pour calmer l'accélération diabolique de ses sens et de son cœur, il franchit les quelques mètres qui séparaient le canapé-lit de la minuscule chambre de la minuscule salle de bain. Les étagères hirsutes s'hérissaient de lotions bon marché, de produits de pharmacie en promotion. Sa main irréelle ouvrit le robinet, passa sous l'eau sans proprement transmettre la sensation glacée à son cerveau dérouté, déroute, yes, déroute. Il aspergea son visage anesthésié. La fraîcheur ouatée, distante, peina à refroidir ses traits ahuris. Il ferma les yeux. Il voyait le réseau rougeoyant du sang de ses paupières filtrer l'obscurité. Sa conscience jaillit de son corps pour décoller à une vitesse ahurissante, s'éloigna de la Terre, petite bille dans l'Univers, pour rechuter à une vitesse non moins vertigineuse, traversant l'atmosphère, les nuages, plongeant sur la France, sur Paris, dans le Xème arrondissement, dans son studio, pour retomber lourdement dans son corps convulsé. Une vague de transpiration nouvelle l'inonda, il eut à peine le temps de se courber au dessus de la cuvette pour vomir. Il riait dans ses hoquets de la réaction incongrue de son organisme. Il se redressa, hilare, se débarbouilla et se brossa les dents en tremblant. Il devait rêver. Il devait rêver. Il avait peur de retourner vérifier. Il inspira profondément. Sous ses pieds, il percevait le vrombissement de la Terre soumise à son accélération gravitationnelle collant au sol ses baskets Adidas rouges achetées en solde il y a trois ans. Il enleva ses chaussures et les regarda stupidement. Il ne parvenait plus à penser. Elles sentaient mauvais. D'un revers de semelle, il balaya les étagères pour renverser tout leur contenu au sol, brisant les flacons. Il écrasa méticuleusement du talon les tubes qui dégorgèrent sur le carrelage sale leurs liquides adipeux. Un rire dément et sporadique secouait ses mâchoires. Il tâta ses joues flasques comme celles d'un étranger, dessina en tirant la commissure de ses lèvres un sourire de clown qu'il regarda en louchant dans le miroir. Il tira la langue et fit un pied de nez à son reflet. Il sortit de la pièce, sautillant partout comme un chien fou, agrippa son portable, appela Emmanuelle, sa copine du moment. Elle répondit. Il resta muet, la bouche desséchée, humecta ses lèvres, toujours salées, toujours mal rasées, d'une langue râpeuse, cherchant les mots qui s'agglutinaient pêle-mêle et indistincts dans son cerveau. Emmanuelle s'impatientait devant un silence parfaitement identifié par le numéro appelant, qu'est-ce que tu fous Robert ?, lui, restant muet, un sourire stupide toujours flottant. Elle raccrocha, carrément énervée. Il fit claquer le clapet de son Motorola, le tapota contre ses incisives. Parcourut la liste trop courte de ses connaissances enregistrées dans le carnet. Appeler ses parents ? Ils habitaient à la campagne, à une heure et demie d'ici, venaient rarement et l'appelaient encore moins souvent. Et leur dernier passage, il l'avait appris a posteriori par sa sœur chez qu'ils avaient séjourné. La préférée. Qu'ils aillent se faire foutre. Qu'ils aillent se faire foutre, tous et toutes. Une vague de rancune acide clapota dans ses veines, vénéneuse et grisante. Il regarda son portable comme pour la première fois, prenant conscience de son ancienneté. Trop vieux ce téléphone. Il ouvrit le vide ordure malodorant et pour y jeter l'engin qui dégringola les parois verticales en ricochant dans des chocs métalliques. Il l'entendit sonné dans sa chute mais il était trop tard. Cela devait être Emmanuelle qui rappelait, mais il avait déjà entériné la décision de quitter cette conne, décision prise il y a longtemps sans avoir le courage de la formuler. Emmanuelle était égoïste, cyclothymique et farouche. Il ne sentait plus aucune obligation, et encore moins celle de lui annoncer cette rupture. Il se laissa tomber sur son canapé, soif, se redressa vivement et plongea dans son frigo pour piocher une bouteille de vin rouge à peine entamée et mal rebouchée. Il arracha le bouchon avec les dents, le recracha avec force. Il la vida à grandes gorgées à même le goulot vertical. L'alcool diffus dans ses veines à jeun assécha son angoisse pour révéler une joie d'enfant. Il devait rêver. Son menton trembla et il explosa en sanglots. Des larmes abondantes inondèrent ses joues avinées, celles d'un adolescent soulagé d'un retour au foyer ponctuant une fugue effrayante. Il se moucha bruyamment, rit stupidement, prit dans le tiroir de son bureau un grand cahier à spirales, un bic noir et s'affala derechef. A l'intersection de deux lignes, il traça avec une application concentrée un petit tiret. Puis la bille hésita, à quelques millimètres du papier. Il réfléchit. Les images clignotèrent à toute vitesse, un bateau, des casinos, de grands vins, la mer turquoise, du whisky fin, des voitures, des grands restaurants, des femmes magnifiques, du rhum trente ans d'âge. Oui, il en avait goûté une fois lors d'une soirée organisée par son ex-patron pour la nouvelle année, et le souvenir de cette flaveur, un an plus tard, parvenait encore à l'émouvoir. Il eut une érection magistrale. Il regarda les photos, les objets, les meubles de son studio comme un malade agonisant, serein et heureux de partir, emporte une dernière image d'un monde dépassé. J'ai faim. Envie d'un gros gâteau au chocolat, celui qui lui faisait toujours envie dans la vitrine de la boulangerie de la rue Drouot, à côté de son ancien bureau. Il avait été licencié pour raison économique. Son responsable l'avait plusieurs fois abordé pour tenté de discuter avec le plus de précaution possible de son "problème d'alcool". Il avait réagi violemment. Raison économique, tu parles ! Le dédommagement l'avait cependant dissuadé d'aller aux Prud'hommes, d'autant que le témoignage d'autres collègues, tous ces cons, auraient pu lui nuire. Il allait y retourner, tiens. Les aligner contre un mur, et un à un, leur cracher un gros mollard dans la figure. "Gâteau au chocolat de la rue Drouot" inscrivit-il sur le cahier. Et il avait faim de cette mignonne petite boulangère pulpeuse, qui l'aguichait de ses yeux noisettes rieurs, concupiscents, qu'il esquivait jusqu'alors d'un regard fuyant. Son regard ne fuirait plus. Plus jamais. Je vais y aller, et je vais me la faire. Et pourquoi pas tout de suite ? Hein, c'est vrai ça, et pourquoi pas tout de suite ? Il se remit sur pied, vertige, la Terre continuait sa course effrénée, prit dans l'armoire, sous la pile de sous-vêtements froissés, l'enveloppe contenant ses économies, enfourna cinq cents euros dans sa poche et se rechaussa. Soif. Oui, avant la boulangère et son gâteau, précédent son appétit de sexe et de nourriture, il avait soif, une soif inextinguible de rhum. Un bon rhum de trente ans d'âge, sec avec un glaçon, qui allait réchauffer son gosier, ses tripes et son âme. Il allait s'offrir une cave entière de rhum. Est-ce que Gégé en avait ? Il irait à son bar et verrait, il offrirait aux habitués sa dernière tournée. Surfant sur le réconfort et l'assurance que lui conférerait l'alcool, il irait à la boulangerie et se paierait le gâteau et la boulangère
comme cerise. Cécile je crois qu'elle s'appelle. Il rit de son bon mot. Ensuite il disparaîtrait à jamais de leur vie. A tous et toutes. Il enfila ses chaussures et sortit. Sur le palier, il se retourna pour contempler son studio de cauchemar, cette cave infâme, qui dès, à présent, lui inspirait un dégoût viscéral, vestige d'une vie misérable qui avait basculé avec son ticket. Le morceau de papier traînait sur la table. S'avançant à pas de loups, il s'en empara, plia religieusement la relique en quatre, prenant soin d'aligner les bords et l'inséra avec précaution dans son portefeuille. Oui, il irait étancher sa soif, sa soif inextinguible, et avant d'aller à la boulangerie, il irait quand même récupérer le pactole. Il se souvint des conseils de Florent, qui le serinait d'arrêter de jouer, qu'il n'avait aucune chance de gagner : moins d'une sur 70 millions ! En attendant, des millions d'euros, il allait en empocher 186. Il enverrait à Florent une petite grille, ce sera son seul cadeau. Juste pour le narguer, cet empaffé.

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29 janvier 2006 7 29 /01 /janvier /2006 13:11
- Père Noël écho bravo indiquez votre position. Père Noël écho bravo indiquez votre position…

Une main amicale et affectueuse serra son épaule ; une main portant dans son étreinte prévenante tout le poids d’un deuil annoncé.

- Jack. Jack, arrête-toi. C’est fini.

Jack, assis devant l’émetteur, s’immobilisa, les yeux gonflés d’une nuit hagarde obstinément fixés sur le cendrier débordant de mégots chiffonnés. L’odeur âcre de tabac froid imprégnait leur vêtements à tout deux. Une pizza grasse aux anchois à peine entamée achevait de refroidir dans son carton posé à l’extrémité de la table. La rumeur de la ville enflait dans le jour naissant. Les rayons du soleil timides perçaient les stores et se lovaient dans les volutes de fumée agitées par l’hélice tournoyant lentement au plafond.
Coupures de presse et feuillets épinglés ornaient le mur. Ainsi que cinq photographies annotées : Spencer Whitetaker, 64 ans, 24 décembre 2000 ; Trevor Quince, 59 ans, 24 décembre 2001 ; Mickey Bones, 56 ans, 24 décembre 2002 ; John Bana, 67 ans, 24 décembre 2003 ; Ron Gleeson, 64 ans, 24 décembre 2004. Des pastilles de couleurs collées à leurs photos étaient doublées sur un large plan de la ville, pareillement fixé au mur, bordé de témoignages dactylographiés de directeurs de magasins de jouets.
Peter arracha un article de presse : la dernière interview du commissaire Gordon, assurant de mettre tous les moyens en œuvre pour clore cette affaire avant son départ
imminent en retraite. Il chiffonna l’article, jeta dans un geste de rage molle la boule de papier par terre et se laissa tomber sans force sur son siège. Après un temps, il éteignit l’émetteur. Ils restèrent tous les deux songeurs.

La porte s’ouvrit à la volée, Trevis fit irruption avec bonne humeur, en portant dans ses bras un sac en papier marron qu’il lâcha sur la table.

- Ces messieurs sont servis. Aucun rapport d’aucune équipe jusqu’à présent. Avec le battage médiatique, notre lascar s’est sûrement t’nu à carreau c’te année ! Moi j’dis : tant mieux !

Il parlait la tête penchée sur le sac. Il extirpa trois grands Café Latté, une boîte de donuts au sucre, deux bagels jambon cheddar. Il mordit allègrement dans un troisième, sans fromage, et reprit, la bouche pleine :

- Faudrait faire un rapport au commissaire mais j’l’ai pas vu encore c’matin. L’a p’t-être décidé de faire la grasse mat’ une fois dans l’année et d’nous foutre la paix ! Mais j'y pense, il n'était pas...

Trevis se tourna vers ses collègues pétrifiés, surprit leurs mines décomposées. Le bruit de sa mastication s’interrompit brutalement lorsque ses mâchoires se figèrent. Les trois hommes se dévisagèrent en silence. Seules les pales de l’hélice continuaient à vrombir faiblement.

FIN.

Je dédis cette nouvelle à mes parents, qui, Noël après Noël, n’ont jamais voulu m’offrir un hélicoptère télécommandé.

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22 janvier 2006 7 22 /01 /janvier /2006 22:34
Avertissement : cette nouvelle est à déconseiller aux mères de famille pratiquantes, aux poètes lyriques, aux personnes âgées de moins de 16 ans, aux femmes enceintes, aux âmes romantiques, aux personnes non pourvues d’un sens de l’humour typiquement masculin dans son amour de la destruction descendant dans les tréfonds du 5ème degré, aux couples amoureux, aux gens heureux, ainsi qu’aux personnes âgées de plus de 15 ans. En réalité, cette nouvelle n’est pas recommandée. Particulièrement aux enfants croyant encore au Père Noël.

*
Un long fil noir jaillissait du pantalon rouge, et, scotché à même la peau à intervalles réguliers, serpentait le long de l’abdomen jusqu’à la poitrine. A son extrémité était fixé un petit microphone noir écrasé sur lequel la mèche de la perceuse avait buté. Doug arracha le fil de la peau ruisselante de souffrance. Sous le pantalon, le micro endommagé était relié à une petite radio grésillante qui scandait faiblement cette phrase : « Père Noël écho bravo indiquez votre position, Père Noël écho bravo indiquez votre position…» Doug, hébété, écoutait en silence cette litanie. Il humecta ses lèvres striées de peaux mortes d’une grosse langue molle. Ses pupilles se dilatèrent dans ses yeux rétrécis, il bondit tout à coup, agrippa son fusil de chasse et se précipita dehors dans le froid glacial.
Il s’enfonça dans la neige et dépassa rapidement la carcasse animale couchée sur le flanc et largement éventrée. Il fit quelques pas hésitants, le visage flasque plissé sous l’effort d’observation. La lueur crépusculaire glissait sous l’horizon en chatoyant des couleurs fauves. Il se tenait immobile et tendu vers l’orée du bois, scrutant chaque branchage, attentif au moindre bruissement. Ses bottes crissant faiblement, il se déplaça lentement en cercle autour de la maison, les mains serrées sur la crosse, l’index prêt à tirer. Dans le ciel qui s’hérissait progressivement d’étoiles, la Lune blême et joufflue nimbait le paysage d’une brume spectrale. SOUDAIN UN HIBOU HULULA ! Vrombissant entre ses mains, le fusil cracha sa toux brutale de métal. L’écho de la détonation coula dans la montagne. Des oiseaux s’envolèrent avec un froufroutement laineux, tandis qu’un geyser de plumes et d’entrailles plut en une chiasse écoeurante sur le sol spongieux. Doug gloussa. Un silence mou et gluant se redéposa sur les cimes. Il reprit sa ronde et, progressant à pas de loup, la tête secouée de coups d’oeil torves, fit ainsi le tour complet du chalet. Rasséréné, il observa la radio qui continuait son inlassable mélopée. Tournant une minuscule molette, il l’éteignit tout à fait. Il progressa à reculons jusqu’au seuil de la maison.

- Apparemment y z’ont perdu ta trace, lança-t-il d’une voix forte pour être entendu à travers la cloison. Sont pas prêts d’se pointer tes lutins. Et si tu veux mon avis, z’ont intérêt à rester au Pôle, parce que Dougy, il a suffisamment de mollards pour les recevoir en beauté. T’es tout seul, mon pote. Tout seul avec ton pote qu’a bien envie d’continuer à jouer.

Doug posa son fusil devant la porte, tapa ses talons pour déneiger ses bottes et pénétra dans sa demeure. Le front livide et ruisselant, l’épaule disloquée et béante, la peau glacée et frissonnante, le vieil homme, jouant des outils au sol, s’était libéré et levé. Sa face dessinait dans ses chairs à vif et moribondes une grimace macabre. Ses dents découvertes, perdues dans la flaque tendineuse et pourpre de la partie inférieure de son visage, claquaient irrépressiblement. Sa gorge enrouée éructait des sons déments. Ses yeux étincelaient d’une fièvre d’agonie où la douleur se noyait dans la folie. Son bras gauche, dissimulé derrière son dos, tâtonnait sporadiquement tandis qu’il titubait avec la maladresse d’un ivrogne aviné de plusieurs nuits ininterrompues de beuverie.

- Tu vas où là ?

Le rire rocailleux qui secouait Doug agglutina dans sa gorge un glaire gras. Il se rembrunit lorsque le bras valide du vieil homme resurgit armé d’un petit revolver vacillant. Derrière lui, une paire de menottes jusqu’alors coincée dans le pantalon rouge tomba avec un fracas métallique au sol. Rassemblant toutes ses forces, le malheureux souleva l’arme branlante pour viser le ventre obèse tandis que son doigt brisé cherchait douloureusement la gâchette. La face bouffie se fendit d’un sourire. Avec la douceur infinie d’une mère soulevant son enfant endormi, Doug s’avança avec tendresse, saisit délicatement le revolver qu’il ôta sans aucun effort de la main tremblante du vieil homme dont les dents s’entrechoquèrent de plus bel. Doug étudia l’arme avec une patiente gourmandise. L’homme chancelant, à bout de forces, amorça un demi-tour, mu seulement par un instinct dérisoire de fuite futile.

- Mais fallait me dire que tu m’avais apporté des cadeaux !

Doug visa à bout portant le genou droit et fit feu. Dans une explosion osseuse et viscérale, sciant littéralement son appui latéral, le vieil homme s’étala de tout son long en produisant un rugissement animal. Son épaule laminée heurta violemment le plancher, lui arrachant un indicible râle. Doug cracha son gros mollard sur le dos nu et ruisselant, s’assit de toute sa masse à califourchon sur sa victime, tortura amoureusement les reins fiévreux du canon de l’arme. Ramassant fermement les cheveux blancs dans son énorme pogne, il souleva le crâne pour mieux l’écraser avec force contre le sol. Les gencives nues craquèrent dans un bruit mou et, tandis que Doug essuyait le plancher du visage flou, les dents éparpillées se plantèrent dans ses joues. Les râles se muèrent en gémissements plaintifs qui moururent bientôt en une respiration sibilante. Doug planta le revolver dans la nuque agonisante.

- Bon allez zou. Tout ça m’amuse plus trop et j’ai décidé d’être sympa.

Doug fit feu une nouvelle fois.

Suite et fin
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15 janvier 2006 7 15 /01 /janvier /2006 12:50
Avertissement : cette nouvelle est à déconseiller aux mères de famille pratiquantes, aux poètes lyriques, aux personnes âgées de moins de 16 ans, aux femmes enceintes, aux âmes romantiques, aux personnes non pourvues d’un sens de l’humour typiquement masculin dans son amour de la destruction descendant dans les tréfonds du 5ème degré, aux couples amoureux, aux gens heureux, ainsi qu’aux personnes âgées de plus de 15 ans. En réalité, cette nouvelle n’est pas recommandée. Particulièrement aux enfants croyant encore au Père Noël.

*
Ding !
- Déjà ?!

Le corps secoué de tremblements convulsifs peinant à respirer sur lequel Doug était assis ne parvenait à ébranler sa masse. Il se remit laborieusement sur pieds, enjamba la chaise renversée, piétina les touffes argentées de la barbe rougie éparpillée au sol et reposa l’économe sur la table. Ses lames bourbeuses de chair crue disparaissaient sous les filaments blancs et pourpres emmêlés. Doug barbouilla de grenat sa salopette en y essuyant ses mains poisseuses.

- Toujours sûr qu’t’en veux pas ?

Une indicible terreur nichée dans des yeux roulant dans leur orbite lui répondit. Un râle perpétuel, animal et sibilant, jaillissait des lèvres du vieil homme, lèvres dont la nouvelle absence découvrait des dents jaunies claquant sur une vieille chaussette de laine sale engoncée jusqu’au fond de sa gorge. Par delà la puanteur rance du vêtement, par delà les remugles abjectes de son bourreau, l’odeur insoutenable de sa propre viande suffoquait les narines du malheureux.

- T’es vraiment un sale con.

Doug bailla. Il ramassa son assiette, se retourna et nonchalamment, pesamment, boita vers la cuisine. Des taches noirâtres maculaient la porte opaque du four. A l’intérieur, la graisse grésillait sur des zones cuites et durcies, tandis que le reste du morceau demeurait cru. Doug fronça les sourcils : à côté de la viande, çà et là, des ailes et quelques collections de fines pattes dépassaient de petites flaques brunes en ébullition. Doug cligna des yeux. L’odeur de viande putride tiède agressa soudain sa glotte, une bouffée de transpiration angoissée hérissa sa nuque. Un gargouillement douloureux secoua son estomac. Il eût à peine le temps d’atteindre l’évier pour vomir un jet bouillonnant, chaud et grumeleux sur la pile d’assiettes sales. Doug se redressa.

- Putain d’merde. C’te putes de mouches m’ont définitivement coupé l’appétit.

Doug essuya sa bouche d’un revers de manche raide, actionna le robinet pour rincer la vaisselle. Gêné lui-même par les relents fétides, il consentit à ouvrir la fenêtre. La bise glaciale s’engouffra dans la cuisine, renouvelant l’air vicié. Doug inspira et expira profondément des goulées fraîches et pures. La tension dans ses épaules s’évanouit. J’vais p’t être attendre avant d’remanger, murmura-t-il.
Il retourna dans le salon. Les violentes convulsions du vieil homme s’étaient calmées, son regard s’était lustré d’une fixité vide où la raison se diluait. Son râle s’était affaibli, ses mâchoires mâchonnaient une litanie stupide.

Doug s’immobilisa. Quelque chose n’allait pas. La chaise n’était pas au même endroit. Non, cela pouvait s’expliquer par les secousses paniquées de cet empaffé un tantinet douillet. Il y avait autre chose. Doug darda avec intensité l’homme presque immobile au sol. Des pieds ligotés au siège jusqu’à la tête. Les mains attachées disparaissaient derrière le dossier, contre le sol. Il était devenu difficile de lire une émotion sur les restes de son visage. Non, il devait se faire des idées. Doug tira une chaise et s’assit à côté du supplicié. Il piocha au hasard un petit paquet bariolé de la hotte d’osier, qui lui parût anormalement léger. Langue pincée au coin de la bouche, il le dépiauta avec l’impatience d’un enfant et ouvrit les pans du carton.

- Mais qu’est-ce que… ?

Le paquet était vide. Doug s’empourpra, chiffonna le tout et s’empara d’un autre paquet plus gros, d’une autre couleur, pareillement léger. Vide aussi. La colère inonda ses veines.

- Tu t’fous d’moi ?

De prendre un autre paquet rageusement, puis un autre, rageusement, jusqu’à ce que la hotte soit vide. Le sol était couvert d’une dizaine de cartons et de papiers cadeaux déchirés.

- TU TE FOUS DE MOI ?!

De nouveaux spasmes terrifiés agitèrent le corps gisant du vieil homme. Doug agrippa sa perceuse à moteur Bosch PSB 500 RE dotée d’une mèche à bois de douze millimètres de diamètre. L’homme esquissa un mouvement mais Doug se jeta sur lui, rebondissant lourdement sur l’abdomen et coupant sa respiration. La pression du dossier sur ses mains attachées produisit un crissement de gâteaux secs écoeurant. La gorge écarlate et veineuse de l’homme enfla mais les hurlements moururent contre la chaussette moisie. Les yeux en larmes, terrorisés, exorbités et fous de douleur cherchaient une lueur d’humanité sur le visage furibond et violacé penché sur lui. Chaque particule de son corps, chaque parcelle de son âme imploraient pitié.

- PUTAIN TU VAS VRAIMENT LE REGRETTER ! TOUS LES ENFANTS EN AVAIENT ! TOUS !

A travers le vêtement rouge, Doug piqua le foret sous la clavicule de l’homme qui se trémoussait en vain sous la masse trop lourde. Une tache sombre grandit dans l’entrejambe du malheureux, tandis qu’une odeur acide d’urine se répandit. Doug pressa la gâchette. Le moteur vrombit.

- TU CROIS QU’TU SOUFFRES ? TU CROIS QU’TU SOUFFRES ?! ET MOI TU SAIS C’QUE J’AI VECU ? TU SAIS P’T’ETRE C’QUE C’EST QU’LE DESESPOIR ? TOUS LES ANS J’TE D’MANDAIS UN BIG JIM ! TOUS LES ANS ! ET AUJOURD’HUI TU VIENS M’NARGUER AVEC DES PAQUETS VIDES ?

Les vociférations couvraient le bruit de la perceuse mais les oreilles du martyr restaient sourdes : il avait perdu connaissance. Doug relâcha la gâchette et essuya son visage détrempé. Sa salopette était mouchetée de sang et de débris d'os. Ignorant le malaise de sa victime, il repiqua sa mèche dans le manteau, au milieu du sternum. Celle-ci se ficha dans un obstacle solide.

- Qu’est-ce que… ?

Doug reposa l’engin, saisit les deux revers du vêtement par le col et d’un geste sec, arrachant les gros boutons blancs, découvrit le torse velu du vieil homme. Suffocant, les narines gorgées de sang, sa tête roula et ses paupières clignèrent. Doug demeura interdit.

- Mais… Qu’est-ce que c’te saloperie ?

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8 janvier 2006 7 08 /01 /janvier /2006 20:41
Avertissement : cette nouvelle est à déconseiller aux mères de famille pratiquantes, aux poètes lyriques, aux personnes âgées de moins de 16 ans, aux femmes enceintes, aux âmes romantiques, aux personnes non pourvues d’un sens de l’humour typiquement masculin dans son amour de la destruction descendant dans les tréfonds du 5ème degré, aux couples amoureux, aux gens heureux, ainsi qu’aux personnes âgées de plus de 15 ans. En réalité, cette nouvelle n’est pas recommandée. Particulièrement aux enfants croyant encore au Père Noël.

*

Ding !
- C'est prêt.

Doug transperçait son hôte d'un regard fixe. Celui-ci se tortilla dans un gémissement étouffé. Doug renifla bruyamment, souleva son énorme carcasse de 260 livres dans un raclement de chaise. Il manquait d'exercice. Plus exactement, déplacer sa masse obèse dans les trois pièces de sa petite masure constituait son seul sport, ça et conduire son SUV Ford Explorer kaki acheté d'occasion voilà maintenant cinq ans à Pete, le garagiste de la ville. Un brave type ce Pete, toujours prêt à rendre service : il lui assurait l'entretien pour une poignée de dollars. Sûrement parce qu'il n'avait pas la conscience tranquille après avoir vendu une telle épave, rouillée de partout, aussi cher. Mais quand même, rien ne l'obligeait et c'était plutôt chic de sa part. Doug ne se baladait plus avec son 4x4 sur les chemins de terre depuis longtemps, il ne sortait dorénavant que rarement, uniquement pour faire son ravitaillement dans la vallée. Il hachait également du bois au début de l'hiver, une fois par an. Autant dire que tout cela ne le musclait pas beaucoup. Son visage déjà rougi par la chaleur que dégageait la cheminée vira au cramoisi sous l'effort. Sa transpiration redoubla, les gouttes salées dégoulinèrent sur sa peau grasse dans les renflements adipeux de son cou. Son mouvement agita les miasmes de sueur, de vomis et de merde que son corps et ses vêtements exhalaient, au point de le gêner lui-même. Il émit un long pet sifflant et la pièce s'emplit d'une puanteur nauséabonde. Sa face poupine se plissa de dégoût comme celle d'un vieux bouledogue, il torcha son nez d'un revers de manche sale, et claudiqua jusqu'à la cuisine. Ses jambes boudinées dans sa salopette raidie par la crasse écartaient violemment les objets en tout genre qui jonchaient le sol : des bibelots ringards, le trophée de chasse qu'il avait gagné à l'été 93, des raquettes de marche trouées, des bouteilles de bière vides, un tournevis cruciforme, d'autres outils variés, une bible, des bouteilles de Bourbon vides, un cadre renfermant une photo de mariage de ses parents en noir et blanc, un bâton de ski, il avait perdu le deuxième, un piège refermé sur un rat mort depuis près de trois mois, l'ébauche d'une niche pour Rodolphe commencé l'été dernier avant qu'il ne se fasse écraser... Il regarda stupidement ce fatras. Il s'était dit un jour qu'il faudrait ramasser tous ces objets, les jeter ou les ranger sur les étagères qu'il avait bricolées l'année dernière. Il restait à les poncer, elles étaient hérissées d'échardes. Il s'était même penché une fois, décidé à nettoyer tout ce bazar mais s'était bien vite redressé tout essoufflé. Il était devenu trop gros. Payer Gloria pour faire un coup de ménage ? Cette pute vissée au comptoir du Hollywood Tex Mex n'avait plus voulu remettre les pieds chez lui depuis qu'il l'avait tâtée un peu trop fort. Elle en avait été quitte ce soir-là pour une joue tuméfiée. Il l'avait dédommagée en allongeant trois billets supplémentaires, mais elle n'avait rien voulu savoir et avait juré de prévenir les flics. S'étaient donc ajoutées à l'addition une lèvre fendue sur une dent cassée. Le goût du sang lui avait fait passer celui des menaces, elle avait déguerpi en empochant la monnaie : c'était il y a neuf mois, la police n'était jamais montée jusqu'au chalet et Doug n'avait plus baisé. Les objets resteront par terre jusqu'à nouvel ordre et au final, cela ne gênait personne. Et c'est tout.

La cuisine était lumineuse : une grande fenêtre dessinait un large rectangle blanc dans lequel des flocons gros comme des bourdons s'agitaient devant le paysage boisé de la montagne. Doug pouvait contempler de longues heures ce panorama immobile en tétant sa bouteille de Jack Daniel's. Il aimait le calme, cela l'apaisait ; progressivement, son esprit s'emplissait de la quiétude des lieux et son corps de la chaleur de l'alcool. Cela purgeait son agressivité. Il oubliait tout. C'était bien. Aujourd'hui, le silence désertique était seulement troublé par le vrombissement des mouches au-dessus de la pile d'assiettes sales dans l'évier, le crépitement des bûches dans la cheminée et le couinement de la chaise de l'autre salopard dans la pièce d'à-côté. Les mouches s'envolèrent à son approche, il prit une assiette dans laquelle des miettes de viande avariée avaient durci avant de se recouvrir de moisissure. La pile de vaisselle usagée puait la charogne. Il rinça l'assiette d'un jet d'eau tiédasse, la frottant du plat de la main, et ouvrit le four micro-ondes. Un jus épais goutta par terre. Doug engouffra sa pogne dans le four, agrippa la masse de viande humide et la jeta dans le plat. Laissant l'appareil ouvert, il fit le trajet en sens inverse et se rassit pesamment en face de son convive.

- T'en veux pas ?
- ...
- T'es sûr qu't'en veux pas ?
- ...

Doug criblait l'homme d'un regard venimeux. Son immobilité évoquait un cobra prêt à jaillir pour tuer. L'autre se tortilla de plus bel.

- T'es con. T'aurais b'soin d'prendre des forces.

Doug s'enfila une large rasade de Whisky, essuya sa bouche d'un revers de main, passa sa langue râpeuse sur ses lèvres gercées. Il saisit la viande dans ses doigts, petits boudins noircis de crasse. Le morceau était cru, froid et sanguinolent, parsemé de tâches foncées indiquant une cuisson partielle. Doug cisailla péniblement avec ses dents un grand morceau. L'effort crispa sa face couperosée graisseuse de sueur. Le jus écarlate roula sur son menton replet, rebondit sur les plis de sa gorge pour dégouliner sur sa peau aqueuse, sous son pull. Le spectateur réprima sa nausée, et, malgré son dégoût, regardait avec fascination cette atroce scène.

- T'es vraiment con : c'est bon.

Morceau après morceau, fixant toujours son invité, Doug mastiquait laborieusement la chair tendineuse qui dégorgeait de ses lèvres blêmes toujours plus de sang en glougloutant. Un filet de morve verdâtre agglutinée au bout de son nez épaté coula lentement, comme une araignée descendant son fil. Doug finit la viande et suçota chacun de ses doigts avant d'émettre un rot sonore. Il frotta son cuir chevelu croûteux, tapota son énorme bedaine.
- J'ai encore faim. Bouge pas, j'vais aller m'en r'couper un bout.
Raclement de chaise, son visage cramoisi s'empourprant davantage, Doug se releva, ramassa le manche posé par terre, se redressa et se dirigea vers la porte d'entrée. La lame émoussée de la hache à bois, constellée de rouille et maculée de sang, traînait par terre à sa suite dans un crissement lugubre. L'homme le suivait de ses yeux agrandis par l'horreur jusqu'à ce que Doug le dépasse. La porte grinça et se referma. L'homme éclaboussa la pièce de coups d'oeil paniqués, la table devant lui, les objets, les ustensiles, cherchant quelqu'un ou quelque chose susceptible de lui venir en aide. Un coup sourd lui parvint de l'extérieur. Un autre. Un craquement obscène d'os et de cartilage hérissa sa chevelure d'argent. Il gigota sur sa chaise en gémissant. Coup sourd. Coup sourd. Courant d'air glacé, Doug rentra tout essoufflé en maugréant.

- Coriace le bestiau.

Doug reposa la hache contre la porte. Son autre main pétrissait une grosse poignée de viande crue et sanglante. Il alla à la cuisine l'enfourner dans le four micro-ondes, positionna la molette sur dix minutes et enfonça le bouton Start. Le four vrombit. Quelques mouches prisonnières éclatèrent comme du pop corn. Doug revint, remit une bûche dans l'âtre, s'assit, gratta l'acné purulent galopant sur son front et lâcha un pet gras. L'odeur pestilentielle flotta bientôt dans la pièce déjà irrespirable.

Silence.

- Tu comprends pas, hein ?

L'homme déglutit.

- CHAQUE ANNEE J'TE FAIS TA FETE, CHAQUE ANNEE J'TE BUTE MAIS CHAQUE ANNEE TU R'VIENS ! TU CROIS QU'TU PEUX GAGNER CONTRE MOI C'EST CA ?

La voix de Doug était dévorée de folie. La bouche de l'homme se dessécha tandis qu'il faisait des signes affolés de dénégation. L'effroi luisait sur sa figure livide. Doug le contemplait sans pitié, avec une implacable froideur. Il fouilla le sol à ses pieds. Avec la maladresse d'un enfant de trois ans, il aligna sur la table devant lui une paire de ciseaux, un économe, un couteau émoussé et une perceuse électrique. Il reprit d'une voix basse, d'autant plus menaçante.

- Pas grave. T'aimes bien morfler, tu vas morfler.

En face de lui, à côté de sa hotte pleine de paquets, dans son grand et chaud habit rouge, le visage enfoui dans une barbe blanche broussailleuse, ligoté à la chaise et bâillonné, le vieil homme jetait des regards suppliants. Doug s'empara de l'économe, extirpa une épluchure de pomme de terre séchée des deux lames rouillées.

- T'es descendu du ciel, mon p'tit père, t'es pas prêt d'y r'tourner.

Suite

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1 janvier 2006 7 01 /01 /janvier /2006 00:00



Bonne année à tous.

























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Published by Joël Bloch - dans Chronique
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25 décembre 2005 7 25 /12 /décembre /2005 00:00
Ce site fête sa première bougie. L'article Novecento - partie 2 constitue le 52ème message posté sur ce blog permettant de me libérer de l'engagement que j'avais pris (envers moi-même), qui sonnait comme un pari ou un défi : savoir si je pouvais une année durant écrire toutes les semaines. Cela fut parfois acrobatique, en particulier lors de vacances qui furent il me semble transparentes pour les lecteurs. Je suis d'ailleurs actuellement aux Caraïbes, l'enregistrement de ce message et sa date de publication ont été effectués le 22 décembre. D'après la météo en ce jeudi, nous sommes dimanche et je suis sous des trombes d'eau.

J'avoue, j'ai triché : quelques récits dataient d'une période antérieure, je m'en suis servi pour combler des problèmes d'inspiration intermittents. Ainsi, j'ai presque entièrement utilisé et dilué le manuscrit de nouvelles que j'avais envoyé à des maisons d'édition en ce début d'année. Je partais à l'assaut de cette forteresse avec l'enthousiasme d'un chevalier fraîchement auto adoubé. Aucun pont-levis ne s'est abaissé devant ce petit écuyer et mon siège s'est essoufflé.
Qu'est-ce que je cherchais en effectuant cette démarche ? Ce que j'écris ici est un écho de la discussion engagée à la suite de Panne  avec Grégory, Sok et Christian doutant de l'intérêt des statistiques de lecture du site d'une part, et d'une publication au regard des politiques éditoriales d'autre part. J'y aurais trouvé la reconnaissance du monde professionnel qui demeure à mes yeux la seule vraie reconnaissance, la satisfaction purement égocentrique d'avoir son nom imprimé sur la couverture de ce qui est pour moi l'objet sacré, un livre ; j'aurais pour le temps d'un volume fait parti du cercle illuminé des Auteurs. J'aurais étanché ma vanité.
Il me semble que la démarche d'écriture naît du désir, égocentrique toujours, d'être lu et apprécié par le plus grand nombre ; je ne parle pas de faire des compromissions à seule fin d'être lu, mais d'avoir la satisfaction de savoir que l'extériorisation brute ou raffinée de ses idées et de ses émotions plaît, que la communication s'établit et qu'un lectorat se retrouve en soi. Une maison d'édition cherche le plus souvent à maximiser le nombre d'ouvrages vendus tandis qu'un auteur assoiffé (à différents degrés) de reconnaissance cherche à rencontrer un public large. Ces deux intérêts reflètent le même but perçu sous des angles différents, il y a véritable convergence d'objectifs, sous la réserve qu'une maison cherchera un auteur endurant prouvant dès son premier écrit la capacité à développer une véritable carrière jalonnée de livres. Chez les grands éditeurs en tout cas, il n'y a pas de place pour les écrivains du dimanche, ce que je reste dans tous les sens du terme ; ce pourquoi, et cela a constitué un des motifs de refus, les recueils de nouvelles sont souvent mal accueillis en première œuvre, quand elles sont accueillies tout court : le genre semble mort en France, ou plus exactement pas né.

Aujourd'hui, alors que des mois ont passé, je comprends parfaitement ces refus et, à l'instar d'un journal intime rédigé à l'adolescence que l'on redécouvre des années plus tard, je rougis en relisant le recueil que j'ai posté. Le premier mot qui vient à mon esprit est immaturité. Le deuxième aussi d'ailleurs. Cet échec a constitué une nouvelle leçon d'humilité qui ne m'a en rien démotivé. J'ai continué en tentant d'explorer différents tons, différentes formes, différents thèmes. De chroniques assez brèves, les messages ont peu à peu évolué pour atteindre la taille de nouvelles parfois découpées dans un soucis de lisibilité. L'abandon d'activités annexes comme le théâtre me permet me consacrer beaucoup plus à l'écriture depuis la rentrée. L'exercice que constitue ce site m'a depuis - il me semble mais suis-je à même de juger ? - permis d'en gagner un peu, de la maturité, qui correspond à un investissement plus personnel dans les textes : le lâcher prise. Le virage a été pris cet été, après Panne justement, avec la mise en ligne de Elle, Mort dans l'âme, Naissance, Réalité et plus récemment Une version de la vie. J'ai encore aujourd'hui du mal à me remettre de cette dernière nouvelle, j'y ai investi beaucoup de temps, d'énergie sans parler de l'apport personnel. Je l'ai rédigée en lisant La possibilité d'une île de Michel Houllebecq, chef d'œuvre dont la noirceur m'a profondément affecté. J'ai redécouvert dans cet ouvrage le pouvoir absolu de la structure sujet-verbe-complément sans fioriture, qui permet de véhiculer la plus plupart des idées avec un impact redoutable. S'investir à fond a marqué la vraie différence : Une version de la vie est l'article pour lequel j'ai eu le plus de retours directs par e-mail de la part de différentes personnes habituellement silencieuses.

Les statistiques de mon site ont drastiquement évoluées depuis la rédaction de Panne et sans faire davantage de promotion : en moyenne 300 lecteurs par semaine (le maximum ayant culminé à 376), entre 100 et 200 pages visitées chaque jour. Mon blog rank oscille entre 50 et 55. Je ne peux dégager la part de visiteurs occasionnels ayant atterri sur mon site par hasard des amis intéressés. Le moteur de statistique indique les mots-clefs utilisés sous Google ayant conduit à mon site. Ceux-ci sont divers et variés : Affreux Jojo, infiltration dans la hanche, Joël Colado, visage femme affreux, fantasme de l'infirmière, Ipaq hx2410, Swatch irony, Bite à jojo, Kundera plaisanterie, syndrome de l'imposteur, femmes affreuses chatouilleuses, Grégory Olocco, récit de femmes soumises ou esclaves (Oui, je savais ce que je faisais en publiant Nouvelle sous Champignon ! Et j'aggrave ici mon cas...), sonde colorimétrique, guêpe pepsi... A chaque semaine sa moisson de mots clefs hétéroclites et bariolés. Le hasard fait parfois bien les choses, ce site m'a permis de rencontrer des personnes à présent proches, ou de redécouvrir des personnes que je connaissais peu. Ces rencontres justifient pleinement mon action d'écriture.

Ecrire demeure ma passion première devant la photographie : c'est la seule activité où je me sente réellement à ma place comme dans un bon bain, où je n'ai aucune limite si ce n'est celle de mon imagination. Je peux façonner le monde à ma guise. Dans le film Matrix, Néo transite par un monde entièrement blanc avant de pénétrer dans le réseau informatique : n'est-ce pas une parabole de la page blanche ? J'ai dans la photographie des idées mais je bute souvent sur la technicité ou la difficulté matérielle de mise en œuvre, souvent très onéreuse. L'écriture est à l'inverse très dépouillée, requiert peu de moyens pour une liberté largement supérieure, et un plus grand défoulement intérieur. Le travail pour ce site me demande énormément de temps et de disponibilité. La croissance de la fréquentation et les retours que j'obtiens sont très satisfaisants, mais il est aujourd'hui impensable d'envisager un projet de plus grande envergure en continuant ainsi. D'où mon hésitation à persévérer, bien que d'un autre côté, je n'ai actuellement ni la force d'âme ni la véritable volonté de laisser tomber : j'ai aujourd'hui 30 ans et peut-être serait-il temps que j'accepte de me satisfaire d'un état de lieu au présent.

Sur ces tergiversations introspectives assez narcissiques, je vous souhaite un joyeux Noël et vous dis  à bientôt...
peut-être...

L'Affreux Jojo

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Qui suis-je ?

"J'étais celui qui avait plusieurs visages. Pendant les réunions, j'étais sérieux, enthousiaste et convaincu ; désinvolte et taquin en compagnie des copains ; laborieusement cynique et sophistiqué avec Marketa ; et quand j'étais seul (quand je pensais à Marketa), j'étais humble et troublé comme un collégien. Ce dernier visage était-il le vrai ? Non. Tous étaient vrais : je n'avais pas, à l'instar des hypocrites, un visage authentique et d'autres faux. J'avais plusieurs visages parce que j'étais jeune et que je ne savais pas moi-même qui j'étais et qui je voulais être."

Milan Kundera, La plaisanterie



"Si tu étais une particule, tu serais un électron : tu es petit et négatif."


Grégory Olocco



"Tu es un petit être contrefait simplement réduit à ses fonctions vitales."


Vincent Méli