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18 décembre 2005 7 18 /12 /décembre /2005 08:32
Le menton d'Elodie trembla imperceptiblement. Elle poursuivit la lecture. La poisse. Toute une éternité là-haut, au Paradis, avec deux mains droites. (D'une voix nasale.) Allez maintenant on va faire un beau signe de croix ! (Il commence à le faire mais s'arrête. Il regarde ses mains.) Je ne peux pas vous dire combien de temps. Tu ne sais jamais laquelle utiliser. (Il hésite un instant, puis fait un rapide signe de croix avec les deux mains.) Mais quand même Docteur, est-ce que cela se chiffre en semaines ? En mois ? En années ? Toute une éternité, des millions d'années à passer pour un débile. (Il refait le signe de croix à deux mains.) Elodie gratta nerveusement le pansement sur son avant-bras. Ses jambes s'agitèrent sur son lit. L'enfer. Au Paradis. Pas de quoi rire. Son cerveau ne semble pas avoir subi de dommages, elle est en état de choc. Nous allons la garder et faire tout ce que nous pourrons, mais personne ne peut répondre à votre question. (Il se tourne vers les coulisses, s'arrête un pas avant de sortir, se tourne de nouveau vers le public : il a les yeux qui brillent.)
Personne. Bien sûr... mais quand même, tu imagines, Elodie tourna la page cette musique ?... Elodie émit un bref rire qui claqua comme un coup de fouet. Qu'est-ce qu'elle a ? Elle peut nous entendre ? avec des mains-là, avec deux mains droites, deux... Vite, sortez et appelez l'infirmière ! évidemment, à condition qu'il y ait un piano... VITE ! Les mâchoires d'Elodie s'entrechoquèrent dans un claquement lugubre.
(Il redevient sérieux.)
C'est de la dynamite que tu as sous les fesses, mon frère. Lève-toi et va-t'en. C'est fini. C'est fini pour de bon cette fois. "
(Il sort.)

FIN.

Elodie lança le livre dans la pièce, son corps sans âme se révulsa, un piaulement animal jaillit de ses lèvres hébétées, scandé sur un rythme primitif, celui des balancements de son corps en sueur sur son lit.
Tout va bien Elodie. Je ne sais pas si vous pouvez m'entendre mais tout va bien. C'est la fin c'est la fin je ne veux pas c'est la fin c'est la fin c'est la fin... répondit-elle d'une voix blanche, plainte lancinante adressée au vide. Ses yeux fixaient une réalité disloquée dans laquelle le docteur Cardin ne prenait part, pas plus que cette chambre exiguë.
Térence réapparut avec Carole, l'infirmière toute sourire. C'est ma petite princesse ! Elle ramassa le livre, 90 pages cornées et usées, le rendit à Térence qui lui tendit en échange un imposant carton Amazon. C'est la fin c'est la fin c'est la fin c'est la fin c'est la fin c'est la fin c'est la fin.... Mais non princesse ce n'est pas la fin ! J'ai un nouveau livre pour toi. Je suis sûr que tu vas l'aimer. L'infirmière ouvrit le carton et prit un des multiples exemplaires identiques. Voilà pour ma petite princesse. Carole referma les mains d'Elodie sur le roman, le plaça devant son regard vide. Elodie, du fond de son monde, lut le titre. Novecento : pianiste. Son visage s'illumina, ses doigts avides agrippèrent la couverture. Les balancements de son corps ralentirent. La mélopée faiblit et mourut. Elle s'endormit avec la béatitude d'un enfant choyé par ses parents.
Les trois autres sortirent sans bruit.

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11 décembre 2005 7 11 /12 /décembre /2005 09:26
Elodie reposa le flacon. Elle avait pris sa décision, ce qui était le plus difficile. C’était donc comme si c’était fait : dès lors, rien ne pressait. Elle arrêta le robinet d’une pichenette du pied, ouvrit le livre en prenant soin de le mouiller le moins possible, le manipulant du bout des doigts, et commença la lecture.

Ça arrivait toujours, à un moment ou à un autre, il y en avait un qui levait la tête…et qui la voyait. C’est difficile à expliquer. Je veux dire… on y était plus d’un millier, sur ce bateau, entre les rupins en voyage, et les émigrants, et d’autres gens bizarres, et nous… Et pourtant, il y en avait toujours un, un seul sur tous ceux-là, un seul qui, le premier… la voyait. Elodie engloutit machinalement une grosse gorgée. Un qui était peut-être là en train de manger, ou de se promener, simplement, sur le pont… ou de remonter son pantalon… il levait la tête un instant, il jetait un coup d’œil sur l’Océan… et il la voyait. Nouvelle gorgée, le liquide, plus dense et velouté que de l’eau, chatouilla sa langue. Alors il s’immobilisait, là, sur place, et son cœur battait à en exploser, et chaque fois, chaque maudite fois, je le jure, il se tournait vers nous, vers le bateau, vers tous les autres, et il criait (adagio et lentissimo) : l’Amérique.

Elle fit une pause. Cela promettait, dès la première page, elle était captivée par le rythme lancinant des phrases, le ton direct qui mettait tout de suite le lecteur à l’aise. Elle n’aimait pas les romans pompeux, exécrait la littérature antérieure au XXème siècle et ses descriptions à n’en plus finir. A vrai dire, elle lisait rarement, hormis quelques revues dans la salle d’attente d’Estelle, son esthéticienne. Malgré l’apparente décontraction du style presque parlé, elle sentait intuitivement qu’ici l’écriture n’était pas triviale mais minutieusement travaillée. Elle cligna deux fois avec force, le monde tangua, et reprit le roman.

Et puis il restait là, sans bouger, comme s’il devait rentrer dans la photo, avec la tête du type qui se l’est fabriquée tout seul, l’Amérique. Le soir après le boulot, Nouvelle lampée et des fois aussi le dimanche, son beau-frère l’a peut-être un peu aidé, celui qui est maçon, un type bien… au départ il voulait faire juste un truc en contreplaqué, et puis… Large rasade il s’est laissé entraîner et il a fait l’Amérique…

Mais c’est vraiment bien ce livre ! Elodie souriait, ses yeux brillaient. « Son beau-frère l’a peut-être un peu aidé »… Excellent ! J’adore ! C’est vraiment ça le génie : séduire le lecteur en quelques mots, comme un prestidigitateur aux doigts agiles s’approprie les regards,  parsemer ses phrases de petites idées piquantes, saugrenues, comme des épices imprévues dans une salade du jardin où Papy allait chercher des coings pour faire de la confiture, drôle de goût quand même je préfère l’abricot qui s’arrête dans la trompette et bascule, la salade que Maman a préparée quand Réglisse a grimpé sur le plan de travail en ronronnant, c’est un beau chat ça, un beau chat, je pensais qu’elle était morte mais en fait elle était cachée hein ? Elle était rangée, changée en aspirateur dans le placard depuis tout ce temps ! Allez viens je t’ouvre la porte mais ne t’éloigne pas trop dans le désert, ne te fais pas écraser par les quatre-quatre, pourquoi est-ce…
Elodie sursauta dans un grand mouvement d’eau. Son bras s’était progressivement détendu, le livre avait échappé de justesse à la mousse. Elle secoua la tête, le monde ondulait. Cela ne va pas bien moi. Des picotements lui pétrirent la nuque, lui grignotèrent les jambes. Elle frotta sa langue pâteuse sur son palais insensible, soif, nouvelle grosse gorgée, deux grosses gorgées, trois grosses gorgées, quatre grosses gorgées, écarquilla les yeux pour lutter contre un flou envahissant et reprit sa lecture.

Celui qui est le premier à voir l’Amérique. Elodie se concentra pour rattraper les mots qui s’échappaient. Sur chaque bateau il y en a un. Et il ne faut pas croire que c’est le hasard, non… ni même une question de bonne vue, c’est le destin, ça. Ces types-là, qu’est-ce qu’elle lui trouvait à cette pouf qui rentre, je t’interdis de la regarder comme ça, elle rentre, elle lui parle et tout va trop vite, c’est marrant je m’appelle Sonia aussi, je vous rassure ce n’est pas toi qui m’a inspiré ça, j’aurais bien aimé, onde de choc assourdissante dans l’eau qui me projette loin d’eux, je nage pour réintégrer la discussion, je rêve comment elle l’allume devant moi et lui qui sourit comme un idiot, qui agite ses bras comme un jeune chiot pour se maintenir au niveau de l’homme de l’Atlandide, le train monte monte monte lentement je m’accroche aux arceaux je ne veux pas j’ai horreur de ça j’ai horreur de ça le train dévale la montagne russe, accélération brutale de la discussion qui reprend sa vitesse normale, le train, depuis toujours, dans leur vie, ils avaient cet instant-là d’écrit. Même tous petits, si tu les regardais dans les yeux, en regardant bien, tu la voyais déjà, l’Amérique, elle était là, prête à bondir sur mon homme, et le train chute sans cesse vers la pellicule d’eau qui fonce sur moi pendant que cette pouf caresse son bras je vais la tuer l’eau va le train grande inspiration…

Elodie rua dans la baignoire, éructant de l’eau mousseuse, griffant l’air pour se raccrocher à la paroi verticale le long de laquelle elle glissait sans trouver de prise. Elle gesticulait dans de grandes gerbes, se cognant, toussa et cracha, tenta d’ouvrir ses paupières ouvertes sur des yeux fermés : de grosses taches noires irisées palpitaient sur sa rétine, décomposant le monde en ténèbres grandissantes. Son corps se cabra, tsunami dans la baignoire, la projetant avec une énergie surnaturelle sur le sol douloureux et froid de la pièce, non, je ne veux pas, non !, je veux la suite, je veux connaître la suite je ne veux pas ! Elle se releva comme une biche à sa naissance, titubante et ruisselante, se cramponna au lavabo, trébucha, non, je ne veux pas, non ! Une angoisse gloutonne lui dévorait les muscles, son esprit terrifié glissait dans son corps, liquide fondu tournoyant dans le siphon de son gosier, aspiré au sol par la gravité. Elle se précipita sur la porte, ses mains mouillées glissèrent sur le verrou, tremblantes sur ce putain de verrou tu vas t’ouvrir saloperie !, elle attrapa une serviette de bain pour sécher ses paumes, ses paumes se couvrirent instantanément d’une nouvelle pellicule de sueur froide, froid, j’ai froid, tremblante, vite ce verrou, ces doigts glissaient sur ce loquet insaisissable, inviolable, elle frappa la porte avec une force molle, molle comme ses jambes anesthésiées et son corps insensible qui glissa au sol, au sol elle gémit, terrorisée, les taches noires grandissant sur ses yeux blancs, comment ouvrir cette porte Térence, comment ? Térence !
Dans un nouveau sursaut d’énergie, les yeux révulsés, Elodie bondit sur son portable éteint, vite vite vite, pressa dans un spasme la touche afin d’allumer l’engin, vite !, les touches translucides s’illuminèrent… s’illuminèrent… s’illuminèrent… Elle se gratta nerveusement l’avant-bras si profondément qu’elle se blessa. Il va s’allumer oui ?! Elle ré-appuya pour accélérer le processus et les touches s’éteignirent tout à fait. NON ! Terreur indicible, elle appuya derechef, plus vite, plus fort, pressant le téléphone de ses mains tremblantes. Les touches translucides s’illuminèrent… s’illuminèrent… s’illuminèrent… DEPECHE-TOI BORDEL !… s’illuminèrent… s’illuminèrent… écran bleu… Hellomoto… Hellomoto… Hellomoto…VITE !… petit jingle… Saisir code PIN.

C’est quoi mon code PIN ?

Une nouvelle vague glacée balaya son dos froid et tremblant, son crâne insensible, ses cheveux trempées de sueur glacée dégoûtaient sur ses épaules secouées d’une panique effroyable, la transpiration acide rigolait dans ses yeux ternis, presque aveugles, dont le seul point d’ancrage était cet écran. 7948 ? 7948. PIN SIM incorrect, essayer de nouveau. Saisir code Pin. O mon Dieu, ô mon Dieu je ne veux pas mourir la suite je ne veux pas je ne veux pas…

Elodie retint sa respiration.

7849 ? Mon Dieu mon Dieu mon Dieu… 7849.

PIN SIM incorrect, essayer de nouveau. Saisir code Pin.

Mon Dieu non mon Dieu non je ne veux pas je veux la suite et l’Amérique et Térence je ne veux pas plus qu’un essai plus qu’un essai je ne veux pas mourir mon Dieu mon Dieu 4879 ? Mon Dieu mon Dieu 4978 ? 8794 ? 8947 ? Mon Dieu je ne veux pas je ne veux pas mon Dieu mon Dieu.

Elodie retint sa respiration. 8794. Ferma les yeux. Pressa Ok. Ouvrit les yeux. SIM déverrouillé(e). MERCI MON DIEU ! Elle se laissa tomber au sol, sanglotante, cherchant dans l’annuaire le numéro de Térence, T, Térence, Composer, téléphone à l’oreille, silence, pas de tonalité.

Veuillez insérer carte SIM.

NON ! Mon Dieu non je ne veux pas mourir je ne veux pas mourir Elodie tremblante ruisselante transpirante secouée de spasmes ôta le capot convulsif de la batterie tremblante en cliquant sur ce putain de loquet dératé retira batterie tenta de saisir carte SIM faux contact doigts mouillés glacés insensibles sur circuits non je ne dois pas y toucher serviette essuyées se concentrer esprit tourbillonnant désintégré réalité fondante noire mourante vite saisir avec ongles tressautant SIM noir remuer faire contact ténèbres grandissantes tremblante mourante remettre batterie convulsive vite vite vite JE NE VEUX PAS MOURIR rallumer les touches translucides s’illuminèrent… s’illuminèrent… s’illuminèrent… s’illuminèrent, s’illuminèrent… Hellomoto…  Hellomoto… Hellomoto… petit jingle… Saisir code PIN.

C’est quoi mon code PIN ?!

7849 ? 4978 ? 8794 ? 8947 ? 874994787498 ? 9789947879897894994789789 ? 9478798978949947887499478749897899478798978949947897899 ? 8899 ? 478798978949947 ? 9947874989789947879897894994779897894994788749 ? 9478498978994787989749947897899478798979897894 ? 994788749947874989 ? 789947879897894994789789 ? 94784789789947879897894994 ?  7548267 ? 799478749898749947874 ? 9897899478798978? 9499478978994787? 9897? 8949947799478749897899478? 79897894994779897894994788749947849897 ? 89947879897499478978994787989? 798978949947887499478749 ? 897899478798978949947897899478478 ? 978 ? 9947888749947874989 ? 7899478798978 ? 94994789789947879897894994799478749897899478 ? 7989789499477989789499 ? 47887499478498978994 ? 787989749947897899 ? 4787989789…

Tout était fini. Les yeux fermés, dans un dernier haut le cœur, Elodie vomit. C’était une tentative désespérée, un ultime réflexe de son corps pour en chasser la mort. Elle ne parvint qu’à recracher un mince filet de bile. La joue lovée contre le carrelage, elle gisait dans sa salle de bain Ikéa inondée, agitée de convulsions à présent faibles, faiblissantes, ses sensations évanescentes. Sa vue floue et noircie se refermait sur le livre gorgé d’eau, s’estompait à quelques centimètres de son Motorol…

SIM déverrouillé(e).

Par quel miracle ?! Elodie rassembla ses forces, son bras mort franchit la barrière des mondes pour se mouvoir, elle attrapa le mobile d’une main de plomb, immatérielle, trouva d’un doigt paralysé le numéro de Térence. Composa. Une éternité s’écoula. Sa voix de basse, sa voix aimée, si rassurante, jaillit de l’écouteur. Allô ? Allô ? Elodie ? Allô allô ! Allô ?! Je sais que c’est toi Elodie. Allô ?
Elodie ouvrit la bouche, tenta d’articuler mais sa langue embourbée dans une salive blanchâtre, écume fossilisée, refusa de bouger. Allô ? Allô ? Tu te moques de moi Elodie ? Elodie ?! Sa mère la tenait dans ses bras, elle rangeait ses jouets dans le frigo à côté de son chat qui finissait de griffer le canapé se concentrer pour parler il ne faut pas je dois vivre avant de faire ma toilette aux Etats-Unis en sortant les drapeaux sont si grands Térence à la plage Elisa je sais que j’ai rencontré l’homme de ma vie je…

Batterie faible.

Dans le regard hagard que la mort lustrait d’un voile opaque, Elodie, qui ne pouvait esquisser le plus faible râle, vit clignoter ce message. Elle déglutit une salive solide, concentra la moindre parcelle de vie résiduelle qui demeurait en elle, magma d’énergie tiède sous la croûte profonde de son corps, pour produire un hurlement déchirant et inhumain : le cri d’agonie primal, indicible et fondamental. Ce cri tonitruant mourut aux bords de ses lèvres. Le téléphone mobile s’éteignit. Ainsi que la lumière en ce monde.

Suite et fin

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4 décembre 2005 7 04 /12 /décembre /2005 12:33
Tout était fini pour Elodie. Tout. Elle pénétra dans la salle de bain avec cette idée brillante et précise qui sonnait dans son crâne avec une justesse lumineuse, celle d’un grand sabre aiguisé, étincelant et poli, tranchant le voile de sa torpeur. Ses yeux s’arrêtèrent sur la lame usagée du rasoir de Térence. Hésitèrent. Non. Malgré la clairvoyance démoniaque qui élevait son âme au-delà du matériel, la compréhension surnaturelle de la vacuité du tout, de l’inexistence du temps et de l’omniprésence du néant, elle ne pouvait se résoudre à ce moyen-là : le réflexe fondamental du vivant persistait en elle, à savoir minimiser la douleur. Même si celle-ci devait durer un instant nul à l’échelle du temps. Vite, il fallait se dépêcher avant que l’illusion ne reprenne ses droits. Elodie ouvrit l’armoire de toilette, balaya en trombe et sans ménagement les produits de beauté, crèmes nourrissantes Clarins, baumes revigorants La Roche Posay, shampoings Garnier et compléments L’Oréal, rouges à lèvres Lancôme, cotons, de-makup. Les tubes et flacons crépitèrent par terre, vite, l’heure n’est plus au rangement, il faut profiter de cette accalmie, de ce rayon de lucidité pour en finir maintenant tout de suite, mascara Gemey, vite, fond de teint Accord Parfait, avant que l’angoisse insupportable ne lui griffe à nouveau les entrailles, vite, sur la seconde étagère, vite, Herbal Essence, Tricotissu chair, bétadine et…

Bétadine ?

Non.

Vite, alcool à 70°C, non, Uridoz non, vite Inipomp non, Lexomil ?, elle agita la boîte, plus assez, pas assez puissant, diantalvic non vite vite vite Topalgic non Dolko non Prozac surtout pas pastilles rennie non vite vite Biquinol non Rhinadvil et puis quoi encore vite Efféralgant non Voltarène non Xolaam non non et non, Stilnox…

Stilnox ?

Elle hésita.

Non !, elle reprit sa course effrénée, Aspégic 500 non, 1000 non, Ginseng non Doli Rhum non Lovenox non Duspatalin non Larozcorbyne non Humex non !, Ixtrim non Takadol non  Mopral non Tranxène pas assez puissant Euphytose bien sûr que non merde merde merde Inipomp non Divarius non non et n…

Elle avait trouvé. Ses bras retombèrent lentement. Le souffle court, elle savoura d’un regard de gratitude presque amoureux son sauveur : un flacon intact et vierge de 200 millilitres d’Atarax. Elle en caressa le verre. Le souleva avec précaution, et, toujours le flattant, le porta délicatement à ses lèvres, sourire confiant, pour le gratifier d’un long baiser d’amants. Hydroxyzine dichlohydrate. Excipients à effet notoire : lire la notice à l’intérieur. Toi et moi nous allons faire l’amour mon chéri. Elle se retourna, posa avec une lenteur cérémoniale la bouteille au bord du lavabo. Ramassa un à un les articles qu’elle avait fait tomber, pour les ranger avec une précision névrotique à leur emplacement exact. Elle referma les deux portes de l’armoire de toilette, caressa celle-ci avec affection. Tiens, il y a un peu de poussière. Oh oui, je vais faire une dernière fois la poussière. Elodie alla chercher dans la cuisine le nécessaire, astiqua consciencieusement l’armoire, ses rebords inaccessibles en se juchant sur une chaise. Voilà, c’est parfait. Finalement mieux fait que par Ingrid. Ingrid travaille vite mais manque d’application dans les détails. Ce n’est pas faute de lui avoir reprocher. Elodie remit la chaise en place, en prenant soin de positionner précisément les quatre pieds sur les marques laissées sur la moquette. Un tout petit peu plus à gauche. Là, voilà, c’est parfait. Elle retourna dans la salle de bain, fit face au grand miroir et porta sur elle un regard étranger. Elle découvrit son visage pour la première fois. Et la dernière fois. Un visage hagard et fatigué, aux yeux sombres injectés de sang j’adore tes yeux sous des paupières gonflées à force de pleurer. Elle fit un effort pour sourire de son large sourire j’adore ton sourire mais ne parvint qu’à produire une grimace absurde, découvrant les trente-deux os saillant de son squelette qu’elle sentait frémir sous sa chair. Mon squelette a-t-il la même blancheur parfaite ? Elle retira son tee-shirt pour découvrir son opulente poitrine j’aime quand tu frottes tes seins sur moi qu’elle contempla avec une fixité naïve. Ses deux tétons j’aime faire tanguer tes tétons sous ma langue lui renvoyaient le même regard morne. Elle s’étonna de voir sa gorge se soulever au rythme aberrant de sa respiration, sa jugulaire palpiter sur son cou j’aime enfouir mon visage dans ton cou, autant de signes de la vie qui l’animait encore j’aime respirer ton corps alors que tout en elle, au dedans d'elle, avait déjà basculé de l’autre côté. Elle jeta un coup d’œil oblique sur son portable muet depuis cinq jours. Il ne rappelait pas et ne rappellera pas. Elle brossa ses cheveux de jais, hirsutes et rebelles le vent t’est cheveux avec lenteur. Voilà, c’est parfait.

J’ai envie d’un dernier bain. Bien chaud.

Elle fit couler un bain bien chaud. Elle ajouta des perles de mousse parfumée à l’amande douce. Quatre. Pendant que l’eau coulait, elle se déshabilla complètement, passa au salon en appréciant la caresse de l’air sur sa peau satinée j’aime le goût de ta peau pour choisir dans la bibliothèque un dernier livre. Son doigt parcourut les tranches et s’arrêta sur un petit ouvrage, Novecento : pianiste, 90 petites pages, dont elle lut rapidement le résumé. C’est exactement ce qu’il me faut. Dans la salle de bain, la mousse gonflait. Cédant à l’habitude, elle peina une ultime fois à fermer le loquet de la porte, je n’aurai plus à le changer, disposa cérémonieusement le flacon d’Atarax et le livre au bord de la baignoire.

Depuis cinq jours, Elodie ne dormait plus, ne mangeait plus, fumait, se brûlait la rétine à garder les yeux ouverts. La fatigue extrême avait progressivement étendu son champ de conscience, elle percevait l’absurdité sous-jacente de l’existence. Son esprit avait bouclé sur l’idée du vide et de la mort : elle était traversée par le courant total du néant. Partout dans la rue, les chairs se liquéfiaient sous son regard pour révéler les squelettes qui tombaient à leur tour en poussière : le temps avait emboîté ses secondes successives en un seul instant multiple et parallèle insoutenable pour un mortel. L’issue funeste qu’elle préparait avec une application stupide, comme un funambule concentré sur son fil, n’était pas un acte de désespoir mais la seule solution logique pour apaiser ses sens en éveil. Elle communiait en cette seconde éternelle avec tous les miséreux de la planète nés dans l’omniprésence de la mort. Ces enfants nigériens affamés se croient malheureux, mais ils ont finalement de la chance : la réalité ne leur ment pas, à eux. Pas de déception. Elodie se sentait flouée par le vernis de sa vie à Neuilly. Ce vernis écaillé, elle ressentait une soif inextinguible pour l’immobilisme rassurant des atomes et la quiétude de l’oubli. D’autant qu’il n’avait pas rappelé. Et ne rappellerait jamais. Elle éteignit son portable d’une pression prolongée sur le bouton adéquat. Tout était fini.
Frissonnante, elle glissa son pied dans l’eau, savourant le contact pétillant de la mousse, la chaleur savonneuse du bain. Elle y glissa son corps comme dans un écrin. Ses muscles se dénouèrent. Elle soupira d’aise avant de dévisser le bouchon, porta le goulot à son sourire béat.

Hésitation.

Suite
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27 novembre 2005 7 27 /11 /novembre /2005 16:41
Henri.    Mais si, il sait très bien, seulement nous ne voulons pas qu'il sorte de son lit.
Sonia.    Il est incapable de se servir tout seul à boire.
Henri.    Il est tout à fait capable mais il n'a pas le droit de sortir du lit.
Sonia.    Arnaud ne sait pas se servir à boire tout seul.
Henri.    Bien sûr que si !
Inès.      A six ans, on sait se servir à boire tout seul.
Sonia.    Pas notre

La porte s'ouvrit brutalement, interrompant notre lecture. Un petit bonhomme à l'âge indéfinissable, aux cheveux de fer, au nez épaté et au front buriné par des années de labeur fit irruption dans la salle de classe en maugréant. Je me raidis, mal à l'aise. Sa longue blouse bleue et le chariot qu'il poussait, comportant des détergents, un seau de plastique rouge dans lequel barbotait une serpillière, attestaient de son emploi de technicien de surface. Sa tâche quotidienne à l'université Dauphine consistait à nettoyer les salles du premier étage de l'aile B, afin qu'élèves et professeurs puissent le lendemain, à coups de craies balancées, de canettes écrasées, de papiers de barres chocolatées, de brouillons froissés et de chewing-gums mâchouillés, tout re-saloper avec l'effronterie de garnements mal élevés, assurés qu'ils étaient, enfants trop gâtés, qu'il y aurait dans les interstices du temps un larbin sans visage responsable de tout laver. Ce qui était vrai.
Nous squattions cette salle de faculté tous les lundis afin de répéter : il était 22 heures et nous étions tombés dans les coulisses. L'agent bâtisseur de lendemains meilleurs, tel un farfadet habituellement invisible aux yeux des mortels, cligna des yeux surpris devant nos visages interdits. Embarrassés par cette intrusion impromptue, nous interrompîmes tout à fait le premier acte des Trois versions de la vie de Yasmina Réza. L'irritation succéda à l'étonnement dans le regard de l'étranger devant notre présence en cette heure avancée du soir ; et de pousser par à-coups violents son véhicule afin de reprendre possession du territoire. Baragouinant des mots inintelligibles, lui conférant un air de demeuré, il tenta de nous faire comprendre que nous remettions en question la propreté des lieux, présente et à venir. Que nous devions partir. Tandis que l'un d'entre nous parlementait, l'assurant de notre départ imminent, nous échangeâmes des regards amusés. Je souris d'un sourire métallique et forcé, complice hypocrite, alors que mon malaise s'accentuait. Nous restâmes silencieux et moqueurs, tandis que l'homme passait la serpillière pour faire la moisson des déchets journaliers. Puis il partit.

Ses yeux baissés m'avaient à peine effleuré, j'étais pour lui un anonyme au visage flou parmi tant d'autres. Pourtant, moi, je l'avais reconnu. Je l'avais vu pour la première fois il y a presque dix ans. Depuis ce temps, j'avais aligné les diplômes avec mentions, puis, quittant Dauphine, j'avais suivi un troisième cycle à Polytechnique. J'avais immédiatement trouvé un emploi intéressant et mes connaissances et compétences s'étaient multipliées : j'étais devenu un jeune cadre dynamique. Depuis dix ans, j'avais mûri, gagné en assurance et en prestance, mon salaire, qui d'entrée devait être largement supérieur au sien aujourd'hui, avait fortement augmenté. Profitant de mon confortable niveau de vie, j'avais développé ma passion du geste, de l'image et des mots ; j'avais repris le piano, élargis mes cercles de relations et d'amis.
Il y a presque dix ans, c'était lui, déjà lui, qui, jour après jour, errait dans les couloirs de l'Université en poussant un chariot, un seau rouge dans lequel barbotait serpillière et détergents, pour nettoyer les salles du premier étage de l'aile B. Invisible de tous et même des secondes : c'était un naufragé du temps.

Ses pas s'estompèrent dans le couloir. Nous reprîmes bien vite la répétition.

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20 novembre 2005 7 20 /11 /novembre /2005 08:45







C'est beau, non ?

Moi je trouve ça beau.

Mais c'est justement cela qui est beau : le fait que l'on ne comprenne rien. Ces petits symboles abstraits, jetés comme une énigme sur le tableau noir. Je revois le professeur de mathématiques, une femme sévère d'une cinquantaine d'années, le front immobile et les cheveux gris, rigide comme sa discipline, inscrire consciencieusement d'une écriture droite, rectiligne et parfaite, en raclant la craie avec application. Aujourd'hui la tendance est inversée : on utilise des feutres puant la térébenthine sur des tableaux blancs. C'est plus propre. Donc c'est mieux. Moi je regrette le crissement de la craie qui s'effrite sur le tableau. Je regrette son parfum poussiéreux et sa poudre sur mes doigts. Je vois mes élèves et je regrette mon enfance.

C'est en fait très simple vous savez. C'est l'expression de la continuité d'une fonction f. Cela signifie que partout sur la courbe, s'il y a un écart très petit entre les coordonnées de départ x et y en abscisse, il y aura un écart infime également dans leur image f(x) et f(y), les coordonnées d'arrivée en ordonnées. La courbe n'a pas de saut brusque. Aucun trou. Comme une vie monotone et bien réglée.

C'est sans doute la difficulté qui m'a intéressée, ce que vous disiez tout à l'heure, c'est incompréhensible à première vue et sans explication, ne serait-ce que pour savoir comment prononcer les symboles : du chinois. J'avais toujours été attiré par les jeux logiques, dont il fallait manier les hypothèses comme des pièces d'un puzzle à plusieurs dimensions pour les emboîter en solutions. J'étais donc bien préparé à l'abstraction mathématique. Pourtant, c'est véritablement l'alphabet grec parsemé de signes mystérieux qui m'a fasciné. J'imagine que Champollion et ses prédécesseurs ont ressenti la même excitation devant les hiéroglyphes. A ceci près que j'avançais dans le terrain parfaitement balisé des théorèmes établis, j'étais déjà à l'époque loin d'être le premier de ma classe : comprendre ces raisonnements avec les explications des enseignants n'avait rien d'extraordinaire. Je travaillais beaucoup, j'étais ce que les professeurs appelaient un élève besogneux. J'obtenais ce que l'on pouvait considérer comme des bonnes notes : des 13, des 14. Exceptionnellement des 15. D'autres excellaient, d'autres réussissaient moins bien en travaillant autant ou moins. Je me situais dans la tranche des élèves moyens, et je maintenais la tête hors de l'eau grâce à ma ténacité butée. Je n'avais pas l'esprit de compétition, la rivalité teigneuse qui régnait dans le cercle arrogant des premiers de la classe me dégoûtait, sans doute par conviction plus ou moins consciente que je ne pouvais pas rivaliser. "Reconnaître ses faiblesses est une force." J'avais lu cette phrase dans un roman, ou entendu dans un film, je ne me souviens plus. Je l'avais très tôt mise en pratique en tout cas, pour me " sentir fort ", mais je n'étais pas vraiment dupe et je ruminais en pensant à ces garçons et filles supérieurs. Enfin, un peu. A l'époque je m'étais convaincu qu'ils se chamaillaient pour des broutilles, là où moi, je vivais dans une paix relative. Ce qui était vrai : mon travail consistait en une compétition avec moi-même, je visais des notes plus modestes que je parvenais à atteindre, sans me préoccuper de celles des autres. Mes relations avec des enfants plus simples étaient plus simples. Mes parents ne me faisaient aucune remarque, ce qui signifiait qu'ils étaient satisfaits.

Mon père était chef d'une entreprise de négoce de pierres précieuses : un homme dynamique, qui klaxonnait au moindre ralentissement, qui aimait l'action et le stress. Etre dans le jus comme il disait. Ma mère n'avait, quant à elle, jamais vraiment travaillé, si ce n'est peut-être avant de se marier. Elle était femme au foyer et s'occupait de la maison, de ma sœur et moi, ce qui constituait en soi un véritable emploi. Elle souriait toujours, d'un sourire triste. Ils menaient une vie sociale assez développée et possédaient un réseau de connaissances utiles. Ils multipliaient les dîners, qu'ils soient mondains ou entre copains, et partout, chez nous ou ailleurs, les invités avaient réussi autour de la table. J'avais donc été très tôt éduqué dans l'idée précise de la réussite : parler d'une voix forte, apprécier la bonne chair et le bon vin, mener des hommes et gagner de l'argent. Enfant, si j'avais quelques capacités de logique, je ne me représentais absolument pas en quoi consistait le travail de mon père, où il s'absentait toute la journée, entre son départ trop tôt le matin et son retour trop tard le soir. Je suis resté perplexe quand j'ai appris qu'il s'agissait d'acheter pour revendre ; d'autant plus lorsque j'ai compris la finalité de son travail, gagner de l'argent : à quoi bon, puisque nous en avions déjà tant ? Je vous l'ai dit : je regrette mon enfance, son innocence et son insouciance. C'était si simple.

L'image du succès essentiellement social que m'imposaient mes parents créait évidemment une certaine pression. L'entreprise de mon père étant familiale, il eût été de bon ton que j'y rentre. Je me sentais en décalage, porté vers des domaines plutôt intellectuels dans une ambiance résolument matérialiste. Mon but à moi, c'était de faire progresser l'humanité. Rien de moins. Oui, cela vous fait sourire et moi aussi à présent ; c'est amusant de se rappeler comment je la prononçais, cette phrase, quand j'étais môme : en déroulant chaque syllabe, avec l'application farouche d'un enfant qui ordonne ses petites affaires neuves dans son cartable le jour de la rentrée. Et cela sonnait comme un reproche pour mon père : je voulais, moi, faire quelque chose de vraiment utile, non pas seulement pour le noyau réduit d'une famille, mais pour tous. J'avais l'idéalisme d'un génie. J'ai habitué très tôt mes parents à l'idée que je n'étais pas l'héritier qu'ils recherchaient et qu'ils ne pouvaient pas compter sur moi pour reprendre le flambeau. J'en éprouvais un certain malaise ; pourtant ils ne s'en formalisaient pas du tout et m'encouragèrent même le moment venu à persévérer dans la voie scientifique. D'une part, elle n'était pas incompatible avec la réussite : après tout, les principaux grands dirigeants sortaient de Polytechnique ; d'autre part, mes parents étaient fiers de moi, sans qu'ils ne me l'aient jamais ouvertement dit - ce n'était pas le genre de choses qui se disait à la maison : fiers d'une décision prenant à contre-pied les traditions familiales, fiers parce que j'étais l'exception, le scientifique de la famille comme ils le répétaient à tous d'un ton faussement moqueur. Et ils savaient que j'allais réussir.

J'ai rapidement échoué en classe préparatoire : arrivé au bac, j'étais déjà au maximum de mes capacités de travail et je n'ai pas supporté l'accélération. Les cours trop théoriques s'enchaînaient à un rythme trop effréné. Je n'étais pas mauvais en dessin industriel, mais c'était une matière extrêmement mineure. Les professeurs intraitables s'acharnaient sur les faibles, et donc sur moi. J'étais un boxeur acculé, à bout de souffle et débordé par un déluge de coups. Quand ma sœur et moi étions plus jeunes, mes parents avaient tenté de nous faire pratiquer l'équitation. J'étais si effrayé de perdre le contrôle, tout en haut perché sur la selle, j'avais si peur de tomber que je me jetais moi-même du cheval pour maîtriser la chute ; et pour justifier mon échec, aux yeux du monde comme aux miens. J'ai reproduit alors ce schéma : j'ai complètement cessé de travailler. Ma chute a duré un an, un an classé dernier. J'étais tétanisé en cours et à la maison ; pourtant mes parents, eux, et contre toute attente, ne s'acharnaient pas sur moi. J'avais en fait jusque-là une vision d'eux plus sévères et moins tolérants qu'ils ne l'étaient réellement. Ils étaient cependant déçus évidemment.
L'année suivante, je suis rentré à l'université, ce qui était un échec cuisant pour toute personne issue de prépa. Cela sonnait le glas pour toutes les écoles prestigieuses, pour le titre même d'ingénieur. C'était une délivrance. La Faculté était plus facile et laissait le temps de travailler à ceux qui le voulaient. Je me suis épanoui dans les mathématiques et la physique, sans que la blessure ne cicatrise vraiment : j'avais emprunté un affluent secondaire tandis que le vrai fleuve, au courant plus fort, sur lequel se battaient les vrais participants, coulait au loin et hors de vue. Cette sensation de passer à côté était diffuse, d'autant que j'évitais soigneusement d'y penser. Je fumais du hash, sans être accroc. Je lisais beaucoup, je jouais au tarot. Je flirtais, j'allais boire du vin chaud avec une bande de copains dans le quartier Saint Germain. J'étais taciturne et détendu. Les années passèrent tranquillement et, rétrospectivement, c'est peut-être la période la plus heureuse de ma vie : la plus calme et la plus douce. Mes parents avaient repris confiance en mes capacités, moi aussi du reste, et je me suis orienté vers l'astrophysique. Peu de personnes choisissaient cette filière, il y avait moins de concurrence, et le domaine m'intéressait depuis mon plus jeune âge, quand mon père nous lisait le dimanche après-midi, à ma sœur et moi, les livres d'Hubert Reeves en imitant son accent canadien. "L'univers est comme un pudding aux raisins." Cela embêtait Marie mais cela me passionnait. Ce choix était une sorte de remerciement pour ces trésors d'enfance. J'avais en plus l'impression stupide, grâce à la nature de l'astrophysique, l'étude d'un univers vaste et sans limite, de planer intellectuellement au-dessus des autres physiciens qui avaient choisi des domaines plus terre-à-terre.

J'ai poursuivi en thèse au SAP du CEA de Saclay pendant trois ans. Mon sujet s'intitulait Recherche d'effets d'irradiation par les rayons X dans les halos interstellaires denses. Il fallait compulser des articles, synthétiser, innover, faire preuve de créativité, voyager partout dans le monde pour assister à des séminaires, s'acquitter de tâches administratives, s'investir dans le fonctionnement universitaire, enseigner, et bien sûr, publier des résultats : une bonne thèse de doctorat est précédée d'une dizaine d'articles soumis et acceptés par un comité d'experts. Je faisais un chercheur médiocre : je m'acquittais de toutes les besognes sauf de la recherche elle-même. Je ne trouvais pas. Très peu encadré par un maître de thèse absent, je contemplais les symboles et les courbes avec hébétude, comme quelqu'un désirant écrire alors que toute inspiration le quittait dès lors qu'il s'asseyait devant la page blanche. Il est facile de lire mais plus difficile d'écrire. Pour moi, cela relevait presque de l'impossible. En conséquence, j'arrivais tard au laboratoire, juste à temps pour déjeuner, et je partais tôt. Je parvenais de-ci de-là à greffer mon nom sur une liste d'auteurs publiant des articles communs. Il ne faut cependant pas croire que je vivais cela bien : j'étais frappé du syndrome de l'imposteur, un flottement vertigineux qui se muait en une véritable angoisse, celle d'être découvert et jeté dehors. La situation devait changer.
Encore une fois je me trompais, je compris à la longue que ma thèse se déroulait de manière parfaitement normale : la majorité des autres doctorants s'enlisaient comme moi en s'engageant dans des voies stériles, tandis qu'une minorité pratiquait de réelles avancées. L'angoisse s'est progressivement estompée, par la force de l'habitude, et avec elle ma lutte intérieure contre le système. Je me suis fondu dans la masse. Au bout des trois ans, j'ai soutenu mon doctorat pour obtenir le diplôme avec une mention passable.

Mes parents ? A cette époque, j'allais déjeuner chez eux tous les dimanches. Mon père pressait de questions fébriles le scientifique de la famille pour obtenir des réponses ésotériques, tandis que ma mère souriait tristement à son génie de fils. Je répondais de manière mesurée, je n'ai jamais été très doué pour la comédie. Ils ont un temps fait semblant d'ignorer mon absence de motivation réelle. Cependant les silences étaient de plus en plus pesants, comme les nuages menaçants d'un orage qui n'éclatait pas. Ces déjeuners m'épuisaient, j'en ressortais vidé. Sonia rechignait à m'accompagner et les visites se sont espacées. Je le regrette aujourd'hui. Tous ces non-dits. D'un commun accord tacite, nous avons progressivement évité le sujet sans en trouver d'autres pour autant : les vides béaient dans la conversation, nous mangions dans un silence embarrassé où cliquetait l'argenterie. L'orage n'éclatait pas mais la chaleur moite qui l'accompagne était devenue insupportable. La lueur d'admiration que j'avais toujours lue dans le regard de mes parents a pâli puis s'est éteinte. Leurs ambitions pour moi sont finalement mortes, longtemps après les miennes, lorsque j'ai accepté le poste de maître de conférence en mathématiques appliquées à l'université d'Orsay. Cela fait dix ans maintenant.
Je suis plutôt un bon enseignant, minutieux et appliqué. Je ne pense pas être suffisamment investi ni même charismatique pour déclencher des vocations, mais, sans fausse modestie, je peux prétendre faire bien mon travail : même si le programme établi ne change pas, je prépare mes cours, peaufine mes polycopiés pour les rendre plus didactiques. Je prends le temps de corriger point par point les copies. Bref, je me consacre vraiment à mon travail, je n'arrive pas en cours les mains dans les poches comme certains. Je suis une fourmi parmi les autres qui participe consciencieusement à la vie de la fourmilière. Malheureusement en France, le métier de l'enseignement n'est pas dissocié de celui de la recherche qui détermine l'avancement : je ne publie plus ou très peu, ce qui limite drastiquement ma carrière. J'ai cependant trouvé le rythme qui me convient, je connais parfois des moments de joie. La diversité des élèves, année après année, pallie la répétitivité inhérente à cette fonction. Ma carrière, ou mon absence de carrière selon l'idée que l'on s'en fait, ne me rend pas malheureux.

J'ai rencontré Sonia lors d'une réception chez ma sœur. J'étais au milieu de ma deuxième année de thèse. Je rechignais toujours à aller à ces soirées, je rencontrais systématiquement les mêmes têtes sans connaître personne : je glissais sur sa cinquantaine d'amis sans avoir de prise. Je redemandais à chaque fois les prénoms, et vice-versa. Nous étions issus de milieux socioprofessionnels différents, Marie, elle, était devenue avocate, senior partner dans un grand cabinet américain. Elle était ambitieuse et adorait son métier, grimpait rapidement les échelons. Elle était déjà mariée. Contre toute attente, elle a toujours incarné beaucoup plus que moi les ambitions familiales. Contre toute attente pour la simple et bonne raison qu'elle est une femme, et malgré la modernité de mes parents, malgré l'évolution du modèle social, et même malgré la réussite de ma sœur, ils n'ont jamais pu se départir de l'image millénaire et tribale du rôle de la femme : celle qui élève la progéniture pendant que l'homme dirige. Marie et moi avions pris très tôt des virages différents jusque dans nos personnalités ; nous nous contentions d'une politesse distante mais attentionnée.
À l'époque j'étais célibataire. Je vivais une période difficile ponctuée de relations éclair, d'espoirs et de déceptions : ce n'était pas facile. À vrai dire, cela n'a jamais été facile avec les femmes. J'ai donc fait un effort.
Mariage, cocktail, séminaire ou autre, l'homme seul, qu'il soit du clan des timides ou des dragueurs, balaie la foule et repère sa ou ses cibles, évalue froidement en pesant et mesurant les attributs d'une femelle en tant qu'objet, comme disait Kundera dans un de ses romans, je ne sais plus lequel exactement. L'immortalité peut-être. Ou Le livre du rire et de l'oubli. Bref, tout cela s'opère naturellement et surtout, j'insiste, indépendamment du respect qu'il accordera à la femme en tant que personne s'il parvient effectivement à nouer le contact. Il identifie ainsi les deux ou trois femmes, rarement plus, qui l'intéressent. Le dragueur attaquera.
J'ai tout de suite repéré Sonia comme étant la seule et l'unique. Une sorte de coup de foudre comme j'en avais souvent, et donc dangereux. Je l'ai également tout de suite repérée comme quelqu'un qui ne me repèrerait jamais. Elle était absolument magnifique, habillée avec goût et originalité. Avec classe. Elle menait une discussion volubile et animée, en agitant les bras, entourée d'une meute de beaux gosses attentifs, visiblement intéressés. Sonia peut être captivante quand elle veut. Elle fumait en parlant, les lèvres cramponnées au filtre. Elle aspirait profondément pour expirer profondément : elle respirait à travers la cigarette comme un plongeur dans son tuba. Apparemment seule, elle arborait la décontraction d'une femme sexuellement épanouie, là où, de mon côté, la frustration me gagnait. Elle n'aurait donc rien eu à faire avec moi. Elle recherchait nécessairement autre chose.
Lorsque je l'ai aperçue, je n'ai pas eu ce regard de chasseur que je viens de vous décrire. Non, je me suis avant tout arrêté à ses yeux. Bleu. Ce mot s'est déployé dans mon crâne pour prendre toute la place. Je discutais poliment avec un inconnu sur un sujet viril, les sociétés prometteuses en Bourse, les résultats sportifs de L'Equipe du jour ou le dernier modèle Opel. J'ai perdu le fil, je me suis excusé et l'ai laissé. En partant j'ai recroisé le regard incroyable de Sonia et mon cœur s'est à nouveau serré. Ses yeux sont outremer, très durs, comme deux saphirs. Elle m'a regardé à son tour. J'ai su plus tard qu'elle m'avait effectivement vu, j'ai cru sur le moment qu'elle m'avait transpercé pour fixer quelqu'un ou quelque chose d'autre. Je me suis vite détourné pour aller me resservir au buffet : cela ne sert à rien de se faire du mal.
J'allais et venais, je discutaillais avec les uns et les autres, et je passais une soirée exécrable : malgré la volonté de me préserver, je ne pouvais m'empêcher de la lorgner, comme on pioche sans réfléchir dans une soucoupe de pistaches alors que l'on suit un régime. Je la picorais des yeux. Chaque regard recomposait une pièce différente du puzzle, les taches de rousseurs qui parsèment ses épaules nues, le petit geste précis avec lequel elle joue d'une mèche de cheveux, son rire entier... Elle était irrésistible. Magnétisé est le bon terme, chaque molécule de mon être se tendait naturellement vers elle, attiré par un aimant, c'était un besoin essentiel et douloureux relevant de la chimie de mon organisme. L'amour se ressent avant tout dans le corps. Son regard se posait souvent sur moi et m'étudiait intensément, je le sentais me brûler même lorsque je lui tournais le dos, de la même manière qu'un aveugle sait quand il marche au soleil. C'est simple, mon ombre virait au bleu. D'accord, j'exagère mais c'est pour vous illustrer l'état de transe qu'elle provoquait. Je me persuadais que je me trompais sur la direction de son attention, que je prenais, une fois de plus, mes désirs pour des réalités en interprétant mal les signaux. Cela justifiait confortablement ma retenue et mon inaction. Aller vers elle et lui parler aurait été trop... Je ne sais pas. Incongru ? Incongru. Je n'étais pas prêt, pas prêt pour elle et tout ce qu'elle augurait de déceptions. Au contraire, je l'évitais soigneusement, ce qui me torturait : je me jetais à nouveau de mon cheval.

C'est elle qui est venue à moi.

Excusez-moi.

Vous voyez, quand je me souviens de cette première rencontre, cela me remue malgré tout. Même aujourd'hui.

Elle s'est avancée vers le buffet où je campais position, la tête droite, la poitrine en avant comme tirée par ses seins. Elle foulait le sol en conquérante sûre de vaincre. Elle marche toujours comme cela. Naturellement. Elle se sait très belle. J'ai dû baisser les yeux instinctivement, une sorte de réflexe de sauvegarde pour ne pas me noyer dans les siens qui me fixaient si intensément, si durement, cette fois-ci il n'y avait aucun doute, elle me visait. Je me souviens de ses chaussures incroyables. Pour moi - et j'avais eu au préalable l'occasion de vérifier cette théorie - c'était l'élément vestimentaire qui révélait le plus d'informations sur la psychologie d'une femme. Peut-être sur celle d'un homme aussi, quoi que j'aie des doutes, mais je n'y ai jamais prêté attention. Évidemment il y a des exceptions, mais de manière générale, des mocassins foncés, étroits et vernis ne laissent pas supposer un tempérament passionné ; des talons aiguilles rouges sont plus prometteurs. Ce soir-là, Sonia portait des chaussures noires extrêmement épaisses, lourdes comme des sabots, à talons très hauts et très larges, pourvues de lanières de cuir noir croisées sur ses chevilles et s'enroulant le long de  ses mollets. Cela m'évoquait une femme solidement ancrée dans le sol, terre-à-terre et concrète, au caractère bien trempé et presque brutal, ostensiblement portée sur le sexe. J'avais tout bon. J'ai par la suite raffiné la première impression qui ne laisse jamais présager l'infinie complexité d'une personne. Elle s'est arrêtée à côté de moi, a fait mine de chercher quelque chose à grignoter ; au bout de quelques secondes, comme si elle en avait eu assez des faux-semblants, elle a pivoté pour me faire face de tout son corps, d'un mouvement impatient. Sonia a très peu de patience. Elle m'a dévisagé avec une telle fixité, une telle agressivité ! J'ai cru qu'elle allait se jeter sur moi, mais je ne savais pas si c'était pour m'embrasser avec passion ou me tabasser de toutes ses forces. Elle vibrait d'une violence contenue. J'étais un enfant, tétanisé, je transpirais des aiguilles et une seule pensée, un seul concept ravageait toute ma capacité de réaction : bleu. Elle engagea la conversation. Elle était journaliste reporter, elle avait l'habitude d'aller au-devant des autres. Au contact. Je parlais d'astrophysique, pour une fois avec animation. Toute spécialité possède son jargon technique ; le mien était finalement assez simple, composé de noms connus du grand public, et sonnait presque de manière poétique malgré son orientation scientifique. Elle était charmée et me criblait de questions. Elle menait la danse : j'étais porté par son enthousiasme et sa force de vie. C'est exactement ce qu'il me fallait, quelqu'un qui prenne l'initiative. Je me suis laissé guider. J'ai méme retrouvé à ce moment de l'enthousiasme pour ma thèse. Je parlais de moi, l'interrogeais à mon tour et elle me parlait d'elle. Je jetais des coups d'oeil inquiets à tous les beaux gosses célibataires qui me considéraient avec curiosité et défi, qu'est-ce qu'elle peut bien lui trouver. Je me posais la même question. Je me suis même demandé s'il s'agissait d'une stratégie pour se débarrasser d'eux. Ce n'était pas le cas. Nous avons discuté rivés l'un à l'autre jusqu'à la fin de la soirée, mes yeux perdus dans ses yeux si bleus, bleus, bleus. Je ne me suis pas aperçu du départ des invités, nous sommes partis parmi les derniers.
Sonia a l'habitude de se servir, de prendre ce dont elle a envie quand elle en a envie. Elle eut envie de moi. Elle m'eut. C'était la première fois que je couchais dès le premier soir, et à l'initiative de la femme.

Je ne m'étais jamais considéré comme un mauvais amant mais je manquais d'éléments de comparaison. Tout ce que l'on peut en dire est ce qu'une femme vous répète quand elle évoque ces ex. J'avais toujours évité le sujet, je vous l'ai dit, je n'aime pas la compétition. Et je ne pose jamais de questions dont je n'aimerais pas avoir la réponse. Malgré tout, les échos de mes copines avaient jusque-là été relativement positifs. Je pense que ma qualité première sur ce plan réside dans mon altruisme. Tous ces hommes un peu machos et égocentriques font en fait de piètres amants car ils se préoccupent essentiellement de leur plaisir. Leurs corps d'athlètes, leurs sourires de velours sont autant de promesses non tenues. Égocentrique, je ne le suis pas pour un sou. Ma propre jouissance passe avant tout par celle de l'autre, ce qui se fait, comme la galanterie, de plus en plus rare. Je ne fais que répéter ce qu'elles me disaient, et je suis loin de tenir cela pour une vérité universelle : je parle comme un bourreau des cœurs mais ces filles n'étaient pas si nombreuses, loin de là, et pouvaient être mal tombées. La cause essentielle de mes ruptures était mon romantisme. Enfin... entre autres. J'aurai peut-être l'occasion d'en reparler.
Toujours est-il, Sonia m'a la première nuit conforté dans ma virilité. C'était... bien. Génial. Voilà. Je ne vois pas la nécessité de développer dans ce premier rendez-vous, vous conviendrez que les détails sont inutiles. Pour résumer, je ne m'étais vraiment pas trompé sur l'analyse de ses chaussures. Je doutais cependant de sa sincérité : échaudé par des échecs répétés je n'osais pas y croire et m'imaginais pour elle l'escapade d'un soir. Elle m'a rappelé le lendemain. Elle. Incroyable. Et le surlendemain. Elle. Et le surlendemain...
J'étais excité, je faisais des efforts pour aligner mon dynamisme sur le sien, je déployais des trésors d'imagination pour la surprendre, à la ville comme au lit. Sonia a une volonté hors norme, un tempérament explosif. Nous sortions beaucoup, nous discutions beaucoup, nous faisions sans arrêt l'amour. Cela a été une période très intense et passionnée. J'aurai connu cela. Mes précédentes amies avaient été plutôt passives, Sonia était, est, une femme très offensive. L'énergie sexuelle qu'elle irradie, qu'elle porte sur son visage, qu'elle affiche en gonflant sa poitrine, ne constitue qu'un pan de son agressivité. Sonia est très agressive. Discuter, travailler, faire l'amour... Tout est une joute. J'adorais cela. Cette relation me rassérénait dans la prise de conscience que mes précédents échecs n'étaient peut-être pas de mon fait. Dans un couple, il faut être deux.
Je devenais très amoureux et donc très inquiet : je traversais mon syndrome de l'imposteur et je craignais qu'elle ne comprenne que je n'étais pas à la hauteur. Je ne m'étais pas jeté du cheval et il s'était emballé. Le galop était grisant mais trop rapide pour moi, j'avais peur d'être désarçonné : je m'attendais à ce qu'elle me quitte d'un jour à l'autre, aussi rapidement et inexplicablement qu'elle m'avait choisi. La chute était inéluctable et allait me faire très, très mal. Nous nous sommes mariés l'été suivant. L'organisation a animé quelque temps les déjeuners dominicaux. Sonia, étant très belle, avait immédiatement plu. La cérémonie a été simple, la fête sympathique, en petit comité : la famille proche et quelques amis - essentiellement ceux de Sonia, ma vie sociale se restreignait à des collègues de labo. Cela nous convenait, nous ne voulions pas d'un mariage en grandes pompes, en dépit de la pression de tous les parents. Malgré son apparente sophistication, Sonia est quelqu'un de simple et de pragmatique. La première impression est souvent la bonne. "Mal dégrossie" me glissait parfois mon père, avec qui elle ne s'entendait pas et s'accrochait de temps en temps : ils avaient trop de points communs.

Non.

Non.

Nous ne faisons plus l'amour : elle rentre fatiguée du travail. Elle a des migraines. Cela fait un an qu'elle a des migraines. Je n'ai rien dit ou fait de spécial. Parfois, quand je la frôle ou la caresse, je crois percevoir un frémissement de dégoût : elle semble réfréner une réaction épidermique. Nous nous disputons sur tout et sur rien, sur les moindres détails, les courses non faites, la programmation d'une sortie, la cuisson d'un plat, le choix d'un cadeau d'anniversaire... Et en particulier sur l'éducation d'Arnaud. Qu'est-ce que cela peut faire s'il mange une pomme après s'être brossé les dents ? Est-ce que cela fera de lui un délinquant ? C'est un exemple parmi d'autres. Tant d'autres. Sonia s'énerve tout de suite, d'un énervement venimeux, et j'abandonne la partie. Je ne devrais pas, mais je n'aime pas les conflits stériles. Je joue de plus en plus aux échecs, j'ai acheté un jeu électronique, avec de vraies pièces que l'on bouge sur un plateau. L'ordinateur a seize niveaux ; pour l'instant je le bats jusqu'au quatrième.

Il a six ans. Après deux ans de mariage, la période d'intense passion avait achevé de se consumer. La passion flamboyante n'a généralement qu'un temps, des personnes réelles n'ont jamais le tempérament des personnages de Dostoïevski. Notre relation s'était enlisée dans quelque chose de plus doux, de plus tranquille et de plus tendre. Cela me convenait mieux. Notre entourage nous posait régulièrement la sempiternelle question "Alors, c'est pour quand ?", nous avons donc eu un enfant. Nous en avons à peine parlé : je lui ai simplement proposé, elle a accepté. A posteriori, la rapidité avec laquelle nous avons adopté cette décision, sans discussion de fond mais avec l'urgence d'un départ à l'impromptu au cinéma quelques minutes avant le début de la séance, témoigne d'un malaise : subconsciemment, je suppose que nous pressentions déjà une fêlure ; c'était une tentative pour consolider un édifice qui se fragilisait. Pourtant tout allait apparemment bien entre nous, je ne pouvais mettre de mots sur le malaise diffus qui planait. Sur le principe, c'était une erreur, une erreur classique, un couple n'assoit pas une relation avec un enfant : au contraire, cela l'oblige moralement à rester sur la glace tandis qu'elle continue, malgré la diversion, à se fissurer. D'ailleurs nous n'en avons jamais eu d'autre. Je ne dis pas cela pour Arnaud, il est vraiment extra, mignon ; il a beaucoup d'imagination et d'humour, il est espiègle, malin comme un singe, il a la tête dans les étoiles, comme moi (il fait de ces choses avec ses légos !), il a le tempérament de sa mère mais il est foncièrement gentil. Il réussira. Je l'aime, j'aime jouer avec lui. Je ne regrette rien grâce à lui. Je retrouve mon enfance à travers lui, il est mon oasis de fraîcheur. Sonia m'accuse souvent de me comporter en gamin, en particulier en copain auprès de lui, où je devrais assumer mon rôle de père. Assumer est un mot qui revient souvent dans ses reproches. Elle a probablement raison. Mais elle est si rigide qu'elle endosse à elle seule le rôle des deux parents.

C'est difficile... Je ne peux pas vraiment dire exactement quand la situation s'est dégradée. Lorsqu'on emprunte un sentier à très faible déclivité, la sensation de descente est imperceptible et la dénivellation ne se mesure qu'à l'arrivée, en se retournant. Sonia et moi avons toujours fixé le sol. Il est aujourd'hui plus difficile d'ignorer le fossé qui nous sépare ; si je suis ici, c'est pour tenter de... Je ne sais pas. Me retourner. Je ne sais pas ce que je peux en attendre.
À l'origine, nous avions été mutuellement attirés par nos différences, de caractères comme de modes de vie. L'adage stipule que les opposés s'attirent. Certes, mais pour combien de temps ? Je m'étonne souvent lorsque je vois des couples très unis ; étonné par la ressemblance de l'homme et de la femme, qui ne se réduit pas à un mimétisme de comportements ou d'expressions mais à une réelle ressemblance physique de frère et sœur ; comme s'il s'agissait de deux fonctions mathématiques convergeant vers la même limite, un seul être fusionné, encore divisé. Deux galets identiques car la marée quotidienne les a érodés et polis. Sonia et moi n'avons pas changé. Précisément. Nos oppositions qui constituaient le sel de notre relation ne se sont pas creusées, non, même si mon apathie chronique s'est accentuée, si son visage dur s'est durci. La marée nous a battus mais nos divergences, au lieu de s'aplanir, sont à la longue devenues des aspérités irritantes, sur lesquelles nous crissons l'un l'autre. Son agressivité me fatigue. Sonia me fatigue. Elle est fatigante. Ma nonchalance l'exaspère. J'ai toujours eu une sorte de nonchalance. Elle s'énerve, le son de ma voix seul suffit parfois à lui faire plisser les yeux. Le quotidien nous mine. La mort de ma mère nous a rapprochés, Sonia m'a vraiment soutenu et j'ai cru, à travers ma douleur, que nous pourrions prendre un nouveau départ après cette épreuve. Cela fera quatre ans mardi prochain. Enfin pas demain mais le suivant. J'ai également tenté à cette occasion de me rapprocher de mon père, très affecté par ce décès, comme nous tous, malgré son inéluctabilité : le foie était touché depuis trop longtemps, l'alcool avait tout rongé. Nous n'en avions jamais parlé. Un non-dit de plus. J'ai voulu franchir le mur qui nous séparait, lui et moi, depuis mon enfance si l'on y réfléchit bien, percer l'abcès pour déverser les mots. À l'enterrement, il m'a fixé à travers ses lunettes trop grandes d'un regard pâle et fixe d'aveugle. J'ai alors compris que ce mur, à présent si haut, infranchissable, c'était moi seul qui l'avais érigé. Pour me protéger de cette bienveillance gluante de pitié qui n'était en fait qu'amour parental. Il a eu ce sourire triste et silencieux. Il est reparti en voiture avec ma sœur et son mari.

Je m'attendais à ce que vous me posiez cette question. J'avais préparé la réponse, et... Maintenant que vous me la posez, je... Oui. Non. Je ne sais pas. Il ne sert à rien de préparer, si je devais retenir une leçon de ma vie, c'est bien cela : les événements ne se déroulent jamais comme prévus. Je ressens un attachement viscéral pour elle, c'est certain, même si le lien magnétique qui unissait ma peau à la sienne s'est distendu. J'aimerais parfois effacer l'ardoise pour tout recommencer à zéro, avec un souffle nouveau. Parfois encore mon corps et ma mémoire semblent être physiquement projetés dans le passé, le soir de notre rencontre, je la regarde et la découvre, mon cœur se sert, se sert comme la première fois. Et je l'aime. Mon Dieu je l'aime. Le présent me rattrape bien vite, avec sa migraine. Serions-nous capables de ne pas reproduire les mêmes erreurs ? De changer ? J'ai effectué quelques tentatives de discussions ; des tentatives d'autant plus faibles et vaines qu'elles se sont immédiatement heurtées à son agacement haineux. Il est trop tard. Ce qui a été a été.

Non, je ne l'aime plus.

Non, je ne me vois pas la quitter. Non, pas seulement à cause d'Arnaud, mais pour la simple raison que je ne me crois pas capable de vivre seul. Ceux qui prétendent qu'il vaut mieux être seul que mal accompagné sont des célibataires établis et endurcis ou des conseilleurs heureux en ménage que la question ne concerne absolument pas. Il vaut mieux ne pas être seul. C'est l'unique vérité. J'ai quitté le domicile parental pour m'installer avec elle. Je ne sais pas vivre seul. Sans elle. Sans ma femme. Sans Sonia.

Bien sûr que je l'aime.



Je l'aime à la folie.














Je l'aime.
















Je me déteste.

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13 novembre 2005 7 13 /11 /novembre /2005 00:00
Le fou de rire est complètement passé. Je ne peux dire combien de semaines ou mois se sont écoulés. Tout ce que je sais : aujourd'hui, soixante et ce sera bon.

Ma chambre est confortable. J'aime la fermeté du lit. Les murs crème me reposent, m'apaisent. Elle est exiguë, certes, mais cela suffit à mes activités : je dors d'un sommeil impénétrable ou je rêve les yeux ouverts. J'ai le plus souvent la paix, quand les médicaments font effet. Lorsqu'ils s'estompent, je réfléchis. C'est insupportable.

Deux fois par semaine, la porte obstinément fermée s'ouvre et laisse pénétrer le docteur Cardin. J'aime discuter avec lui : il m'écoute, hoche la tête avec compréhension, prend des notes avec application. A mon arrivée, je restais muet. Puis, durant de longues semaines, sa présence suffisait à me faire pleurer : des crises de larmes d'une telle violence que j'avais peine à respirer, je suffoquais. Ils ont alors augmenté les doses, et ma névrose, comme ils l'appellent, se diluait dans un brouillard de béatitude hébétée. Schizophrénie.
Puis ma langue s'est déliée, avec le sentiment inexplicable de ne rien avoir à cacher.  J'évoquais mon enfance, mes espoirs, ma vision du monde, mes vacances, mes déceptions, mon travail, mes amours, mes remords, la maladie, mes regrets, mon parcours, mes parents, mes frustrations, mes trahisons, mes passions, mes aspirations, mes fantasmes ; les innombrables anecdotes et expériences qui jalonnent la vie d'un enfant, d'un adolescent, d'un adulte, et forment jour après jour le quotidien d'un être humain. Qui façonnent et polissent tout esprit en un univers unique d'une richesse infinie.
Le docteur Cardin acquiesçait lorsqu'il le fallait ; répondait lorsqu'il le fallait ; questionnait lorsqu'il le fallait. Prenait consciencieusement des notes d'une écriture droite et serrée. Il est effrayant de constater à quel point peu de mots, peu de phrases, suffisent à décrire nos vies : une petite urne contenant nos cendres.

Non, ne pas y penser. Ne pas penser.

Depuis un mois je ne porte plus de camisole. Je préfère cela, je ne la supportais pas : je ne supporte pas d'être entravé dans mes mouvements. J'ai mal choisi mon corps, j'ai mal choisi ma vie. J'ai dorénavant ce que je voulais : la paix. Le silence. Du temps pour rêver. Alors je rêve et je souris.

La relation avec le docteur Cardin s'est usée. Je le lui ai soigneusement caché : il a beau être médecin, il n'est pas très intelligent. A la vie comme à l'asile, il est si aisé de manipuler. Je l'ai séduit pour lui faire perdre son détachement. Il a perdu son détachement. Il s'est fait avoir comme les autres. Il me trouve mieux. Je ne trouve pas. Il a baissé mon traitement, ce qui laisse mon esprit clair durant de plus grands laps de temps. C'est insupportable. Cela a provoqué le retour de l'angoisse, cette bonne vieille angoisse qui chope les tripes au réveil et les pétrit, les pétrit. Dans mes veines gicle un venin d'une acidité meurtrière. Je résiste alors à l'envie frénétique de plonger mes doigts tétanisés dans mes entrailles, dans mes viscères, et de tout arracher. Au lieu de cela, je me lacère les avants-bras. Les murs molletonnés absorbent mes hurlements comme un buvard. J'ai protesté, j'ai supplié le docteur, mais il a refusé : il soutient que je dois "affronter la réalité". Je lui rétorque "quelle réalité ?", mais il ne semble pas pénétré de la dimension presque physique de ma question. Il insiste pour que j'accepte les visites de ma famille, de mes amis. Je ne veux pas, je n'ai jamais voulu, je ne les ai jamais revus. Je suis parti trop loin, ils ne peuvent plus m'atteindre. Ils ne comprendraient pas, ils souffriraient. Je ne veux pas.

Je ne veux plus rien.

Alors j'ai commencé à économiser. Deux à chaque repas. Six par jour. Je les cache dans un repli de la manche retroussée de mon pyjama. Aujourd'hui, soixante, et cela devrait suffire. Oui, c'est certain, cela suffira.

La porte s'ouvre, je salue Pascal qui apporte mon repas. Je lui demande plus d'eau. Oui Pascal, j'ai très soif. Il m'apporte gentiment toute une carafe. Je le remercie avec un élan de gratitude inhabituel qu'il ne comprend pas, je le vois bien. Je n'y peux rien, mon cœur est saisi d'un élan irrépressible d'amour et de compassion pour tout être vivant. Ce sentiment est si violent que cela en est douloureux. Pascal me laisse.
Mon angoisse latente se dénoue, se dilue, s'évanouit complètement devant ce bonheur qui coule en moi comme une source d'eau fraîche et cristalline. Elle purifie chaque parcelle de mon corps, chaque pensée impure, et pardonne. Je leur pardonne, à tous et toutes, puis à moi-même.
Je mange avec une lenteur étudiée et un plaisir inégalé. Je savoure la texture et le goût des aliments avec une acuité sublimée. La nourriture est simple, c'est pourtant le meilleur repas qu'il m'ait été donné de goûter. J'en apprécie chaque bouchée.
Je déplie ma manche et les comprimés crépitent sur le plateau. Je me sers un premier verre d'eau. Aujourd'hui, soixante et je peux dire, peut-être pour la première fois, que je suis heureux. Un à un, je les place avec délicatesse sur ma langue et les fais glisser dans une gorgée. Soixante. Avec une lenteur solennelle, empruntée, je me recouche soigneusement. Je lisse les draps consciencieusement. Je souris, épanoui comme un spectateur réjoui à l'issue d'un film hollywoodien : tout est bien qui finit bien.

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6 novembre 2005 7 06 /11 /novembre /2005 00:00
- Veuillez descendre de votre véhicule et nous suivre Monsieur.
De me faire sortir de ma voiture, pour grimper dans leur fourgon. La femme farfouille dans un coffre, sort un ballon vert de gamin en caoutchouc flasque.
- Veuillez souffler dans le ballon Monsieur.
Je porte l'embout à mes lèvres et m'exécute. Lentement, la membrane se dilate, une figure diaphane apparaît sur sa surface bombée ; je continue à souffler jusqu'à ce que le ballon soit raisonnablement gonflé.
-  Ne bougez pas Monsieur.
La femme pince délicatement l'embout près de mes lèvres qu'elle m'intime de desserrer. D'un mouvement rapide elle fait un nœud, tourne le ballon qui présente le dessin haut en couleurs de l'Oncle Picsou.
Dans l'intervalle, son collègue a ouvert un Mickey Parade et s'absorbe dans la lecture d'une page. Par dessus ses mains, je distingue un code de correspondance : à la figure de Donald correspond un verre, à celle de Mickey, deux verres. A celle de Picsou, trois verres et quatre pour Dingo. L'homme redresse la tête, la bouche pincée et les yeux suspicieux de celui qui sait.
- Saviez-vous Monsieur que la limite est à deux verres de vin ?
Son doigt tapote nerveusement le dessin de Mickey.

Une lame de lassitude déferle en moi. Depuis des semaines et des semaines, je n'ai pas eu le temps de reprendre mon souffle, de toucher terre, les yeux toujours sur des projets, le travail, les sorties... Besoin de vacances. Je hausse les épaules négligemment. L'état s'éloigne.

- Que faites-vous dans la vie Monsieur ?
Qu'est-ce que c'est que cette question ? Suis-je seulement tenu d'y répondre ? Je me re-concentre sur le rôle : mes yeux roulent et ma mâchoire s'avance.

Interlude.
N'y a-t-il pas dans votre vie des moments où vos muscles vous trahissent ? Vous laissez tomber un objet pourtant solidement serré dans votre main, comme si votre cerveau avait intimé l'ordre à votre paume de s'ouvrir.
N'y a-t-il pas dans votre vie des moments où votre bouche vous trahit ? Vous avez décidé, de cette décision ferme et définitive, de commander une salade de fruits, mais lorsque le garçon s'avance et vous interroge, avant même d'avoir réfléchi, les mots "fondant au chocolat glace vanille" résonnent de votre voix étrangère ?
Fin de l'interlude.

- Dealer de drogue, Connard.

Trahison glaciale de mes lèvres, mes propres yeux en sont exorbités, ainsi que les leurs. Le souffle tonitruant d'une bombe thermonucléaire de plusieurs giga-tonnes retentit à mes oreilles. A mon esprit. Un silence solide nous pétrifie. J'ai perdu l'état. A mon esprit médusé, des flashs de pensées incohérentes se bousculent, pourquoi, que vais-je faire, que vais-je dire. Est-ce la part inhérente d'autodestruction de tout un chacun, qui, un bref instant, a dominé mes pensées ? Besoin de vacances.

Et si ?...

Il germe, il fleurit, il gonfle dans mon ventre, comme une énorme bulle, remonte le long de ma poitrine et explose dans ma gorge : le fou-rire. Un fou-rire dément, total, frénétique, entre mes larmes, les deux autres paniquent, leurs voix autoritaires rebondissent vainement contre mes éclats, je halète, je pleure, renifle, me calme... Et si ?...

Le fou-rire reprend de plus bel, j'ai mal au ventre, je me tords de douleur, les larmes ruissèlent le long de mon visage écarlate, je tente de reprendre mon souffle, hoquète, inspire, crache en explosant, expire, inspire, un, deux, trois, expire, un, deux, trois. Inspirer, un, deux, trois, expirer, un, deux, trois.

Et si je me payais de grandes, très grandes vacances ?

Rouge.

Je me jette sur eux, mon visage contracté en un rictus haineux, la gueule écumante de rage, les yeux étincelants de mort, toutes griffes dehors. Chaos indistinct de sensations, rugissements, hurlements. J'ai atteint l'état de rage primale précédent toute pensée, un feu dévorant gonfle mes veines, de minuscules aiguilles charriées par mon sang en raclent les parois : en moi gronde la faim inextinguible de la destruction, ma peau électrique, écorchée, distingue à peine les coups, les mains saisissant et immobilisant mes membres, une minuscule boule tangue dans mon crâne et chamboule tous mes neurones en déroute.
A mon fou-rire persistant se mêlent le chant des sirènes hurlantes, des vociférations menaçantes, mon cœur dératé, mon esprit éclaté, le déchirement d'une guitare, le rire joyeux d'un enfant. L'enfant s'approche, il progresse maladroitement sur la plage, son maillot de bain azur collé par la mer, le sel séché sur ses jambes menues. Le vacarme s'est évanoui, seul le ressac des vagues clapote doucement. Ses cheveux à la coupe au bol désuète sont chahutés par le vent. Il m'adresse une moue de fausse colère, les deux poings serrés sur les hanches, mais il ne peut garder son sérieux et pouffe. Une fragrance de nostalgie douceâtre embaume mon esprit. Alors seulement me reconnaît-il. Sa bouille naïve et ingénue s'obscurcit de désarroi. D'inquiétude. De panique. Il me dévisage gravement. Il n'a plus rien d'un enfant. Je le reconnais à mon tour. Je me reconnais.

La cacophonie stridente des sirènes rejaillit soudainement. Je suis au sol, solidement plaqué mais je tente toujours de résister. Mes yeux liquides ne distinguent plus rien qu'un immense poing serré, à quelques centimètres de mon nez.

Noir.

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29 octobre 2005 6 29 /10 /octobre /2005 23:00
Virage serré sur la place Dauphine, les pneus gémissent sur l'asphalte tandis que le guitariste de Muse torture son instrument dans les enceintes, Absolution, our time is running ouuuuut. Retourné de volant sur la bretelle d'accès sans freiner, ré-accélération en virage, les quatre roues motrices collent au pavé et la voiture vire sans broncher. Je ne rentre pas sur le périph, ressors aussitôt, dos collé au siège. Le feu de la porte Maillot est vert, orange, va-t-il y arriver le suspens est insoutenable tandis que le batteur  se déchaîne, our tiiiime is runnnnnning out... Je passe au moment exact où le feu vire au rouge !

A dix mètres dans la nuit, quelques bonshommes sombres font des moulinets avec des bâtons lumineux comme les techniciens d'un porte-avions dans Top Gun.

Merde.

Ils m'intiment de me ranger derrière leur fourgonnette de la Police Nationale. Bref coup d'œil à l'horloge de bord, il est minuit vingt en ce dimanche matin. Accélération furieuse, course poursuite dans le Bois de Boulogne, entrée subite dans un parking et j'éteins les phares en me couchant sur mon siège ? Naaaaan.

J'obtempère et ouvre la vitre. Mon professeur de théâtre, nous avait raconté son moyen de parade dans ce type de situations : prendre un air idiot. Il est temps de mettre à l'épreuve mes talents d'acteur et de suivre son conseil : trouver l'état du personnage, duquel naît le jeu du comédien.
Un petit homme au crâne rond et rasé, les sourcils froncés, s'approche avec sa collègue replète, les sourcils froncés ; les deux, têtes baissées et regards hauts, pour adopter une mine encore plus autoritaire. A tâtons, je cherche l'expression adaptée : relâchement complet du visage, la bouche entre-ouverte de laquelle saille, coincée entre les dents de ma mâchoire prognathe, ma langue repliée. Joues flasques et regard hagard.
- Veuillez couper le contact Monsieur.

Se fondre dans la peau du personnage. Rechercher son état. Lâcher prise. Etre concret. Je coupe le contact.

- Veuillez s'il vous plaît nous présenter une pièce d'identité, votre permis de conduire, les papiers du véhicule et votre certificat d'assurance Monsieur.
Politesse sèche.
- Parce qu'un permis de conduire ce n'est pas une pièce d'identité peut-être, Connard ?
Mes lèvres immobiles ont intelligemment retenu cette réplique cinglante. Nerveusement, je fouille dans mes poches. En sors mon permis de conduire, mon passeport, la pochette contenant la carte grise et le certificat d'assurance. Je tends le tout d'un bras mou.
- Vous venez de brûler un feu rouge Monsieur, reprend la femme alors que son collègue inspecte mes papiers.
- Rahhhh l'était pas vraiment rouge mais plutôt orange foncé M'dame...
Encore une fois, judicieux instinct de garder la bouche scellée. Je hoche au contraire la tête dans un silence accablé couvert à peine par un gémissement indistinct de demeuré.
- Vous ne niez pas ?
- Non, M'dame l'Agent, répondis-je d'une voix pataude d'enfant non-accompagné. Je pensais l'avoir à l'orange M'dame l'Agent, mais il a dû passer au rouge juste au moment où j'étais dessous M'dame l'Agent. Maintenant je peux pas vous contester qu'l'était rouge M'dame l'Agent.

Je sens que je trouve l'état là je sens que je trouve l'état.

- C'est votre véhicule ? interroge l'homme.
Il tient dans ses mains mon passeport à mon nom et la carte grise à mon nom. J'hésite. Il doit y avoir un piège.
- Oui.
Il hoche la tête : je dois avoir bon.
- Vous n'avez pas fait votre contrôle technique Monsieur. Pourquoi cela ?
Aïe. C'est vrai. J'ai l'impression subite d'être Bruce Willis isolé dans un gratte-ciel pris en otage par des terroristes sud-africains, les pieds nus et ensanglantés après avoir piétiné des débris de verre : Think, you've gotta think Johnny.
- En fait quand je devais le faire j'étais immobilisé parce que j'ai eu une opération et des béquilles et après c'est vrai je vous avoue que je n'ai pas eu le temps et quand je l'ai eu j'y ai pas pensé...
- ...
- ... M'sieur l'agent.

J'ai triché un peu dans les dates mais il y a de l'idée : je marque des points, d'autant que je prends l'expression d'un gamin du Kosovo, les yeux en bulles de savon, revenu de l'hôpital où sa mère vient de mourir. Youri son petit chien aveugle est dorénavant son unique ami, mais il est atteint de la lèpre. Mon menton tremble ostensiblement pour mieux indiquer que je vais fondre en larmes ; certes cette technique n'est pas tout à fait au point, toute ma mâchoire s'agite, mais malgré tout, là, là, je crois vraiment que j'approche de l'état.

- Vous ne pouvez pas rouler sans contrôle technique Monsieur : vous n'êtes pas assuré.
- Je savais pas.
Ma mâchoire s'est stabilisée.
- Et à l'orange on freine, reprend sa collègue.
- En fait je pensais l'avoir à l'orange M'dame. Les deux se regardent interloqués devant ma voix de plus en plus pâteuse et mon expression d'abruti, je sens que je marque des points, beaucoup de points. J'étais en pleine accélération et j'me suis dit qu'si j'aurais freiné, j'allais m'retrouver au milieu du carrefour. A l'orange on freine sauf en cas d'danger et là, j'me suis dit qu'ça pouvait être dangereux d'freiner M'dame.
Mon explication semble plausible. Ils sont à deux doigts de me laisser partir, je n'ai plus qu'à légèrement insister. Et cela y est : je l'ai trouvé. L'état.
- ... Et puis vous savez c'que c'est, il est minuit trente, samedi soir, on a envie d'se coucher après un dîner bien arrosé...

Oups ! Bad move, Johnny Boy.

Les deux affichent une mine ébahie, échangent un coup d'œil presque amusé ; là je crois que j'ai perdu deux trois points.

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22 octobre 2005 6 22 /10 /octobre /2005 23:00
Une erreur s'est glissée dans mon précédent récit : en effet, dans le Science & Vie n° 1057, la publicité pour Télé Poche ne suivait pas le dossier sur la réalité page 68, mais l'article sur la résolution du paradoxe de l'œuf page 130. Celui-ci s'exprime en peu de mots : un œuf dur non épluché, couché sur une surface plane, auquel on communique une impulsion de rotation se dresse sur l'une ou l'autre de ses extrémités. Keith Moffat, physicien et mathématicien anglais de 70 ans, s'est penché par hasard sur ce problème, mû par une curiosité infantile, pour tenter de comprendre le pourquoi du phénomène et expliquer en équation ce comportement curieux. Pendant plus de quatre ans, les recherches ont battu leur plein, suscitant un vif intérêt dans la communauté scientifique et provoquant une synergie de collaboration internationale. Si l'explication finale de deux pages compte seulement 16 équations, le premier jet n'en contenait pas moins de 300. D'après les simulations informatiques, la composante de réaction de la surface plane s'annulerait même par instant : l'œuf décollerait brièvement. Cependant, aucune observation concrète (par exemple, filmer véritablement l'œuf tournoyant) n'est venue corroborer cette hypothèse, de fait purement théorique.

Cette importante rectification faite, je dois aller m'allonger : ma vision se trouble, le monde se dépixellise et le vertige me gagne à nouveau... Autant de symptômes d'une nouvelle crise d'irréalité.

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15 octobre 2005 6 15 /10 /octobre /2005 23:00
"Et si tout n'était qu'illusion ? Si rien n'existait ? Dans ce cas, j'aurais payé ma moquette beaucoup trop cher."
Woody Allen, Dieu, Shakespeare et moi


Ma montre Swatch Irony noir et acier à quartz acheté 60 euros hors taxe dans la zone duty free de Roissy sud affichait 11h54. Il était l'heure de partir. Je mis mon ordinateur Dell Lattitude D600, un portable fabriqué en Irlande doté d'un processeur cadencé à 1,2 gigahertz, en veille. Je saluai mes collègues. Descendis l'étage en empruntant l'escalier, vingt-trois marches, malgré l'araignée noire d'une taille gigantesque, car non nulle, collée au mur depuis treize jours. Je dépassais le chantier du rez-de-chaussée où s'affairaient des ouvriers en cols bleus, aux mains calleuses et aux visages burinés, pour faire jaillir des locaux vides de nouvelles cloisons délimitant de nouvelles cages modernes : quatre murs blancs, des prises réseaux éthernet haut débit, des lignes téléphoniques et des tables blanches, le tout balayé par des ondes Bluetooth et WIFI.
Je badgeai la porte de ma carte professionnelle à puce sans contact pour sortir. Pris le volant de ma voiture 799 CBX 92 pesant 1,255 tonne à vide, mise pour la première fois en circulation le 28 octobre 1999. Je sortis de la Z.A. du Petit Nanterre, naviguai sans trop d'excès de vitesse en écoutant There there, la 9ème chanson durant 5 minutes et 23 secondes du fabuleux album Hail to the Thief de Radiohead. Le tunnel de la Défense, dont la voûte soutenait un titanesque enchevêtrement de câble, gravas et canalisations, débouchait sur le Pont de Neuilly. Je me garai avenue de Madrid sur une place interdite, risquant effrontément 35 euros d'amende.

Aucun amas humide de cristaux en suspension dans l'atmosphère ne bloquait les rayons émis par l'étoile naine distante de 149 597 870 kilomètres, dont la lumière, 3,826x10exp26 watts quand même, nous parvenait en 8 minutes : le soleil brillait dans le ciel immaculé. Le temps était magnifique.

La portion de l'avenue Charles de Gaulle comprise entre les stations Sablons et Pont de Neuilly constitue une zone d'affaires où prolifèrent les cabinets d'avocats, les banques, les compagnies d'assurance, bref, les sociétés brassant de grandes quantités d'argent. A l'heure du déjeuner, ce quartier fourmille d'hommes et de femmes dynamiques aux revenus relativement élevés se mêlant sans dépeindre à la faune des autochtones. Les costumes cravates parfaitement ajustés sur des torses bombés succèdent à des tailleurs moulant parfaitement ajustés sur des jambes élancées. Les coupés cabriolets allemands se garent en double file, les talons hauts et semelles ferrées claquent le bitume d'un rythme décidé, les sourires immaculés, bijoux et mollets galbés scintillent dans la chaleur. Les peaux sont soignées et maquillées, les corps embaument des arômes chers et capiteux, les vêtements sobres mais tendances froufroutent, les chevelures soyeuses ondoient, les croupes chaloupent et les muscles roulent. Hommes et femmes s'apostrophent, s'embrassent avec des accolades outrées, se parlent d'une voix légèrement trop forte. Dans cette effervescence flotte le plaisir naturel d'être, de la dépense et du paraître. Et à raison : l'argent rend indiscutablement plus beau. En filigrane de ce spectacle donné chaque jour sur les planches de Neuilly suinte le parfum du pouvoir, de la domination et donc du sexe.
J'éprouvais pour ce milieu la répugnance fascinée de celui qui, malgré son désir, n'avait jamais pu s'y intégrer, prisionier de mon sarcasme. Comme un gaucher s'efforçant à écrire de la main droite, j'avais renoncé à m'y sentir à l'aise, sans une nostalgie profonde pour l'impression de facilité qu'il dégageait. Un détachement factice m'avait toujours relégué au rôle de spectateur moqueur.

Pour l'heure, j'attendais Fabien avec qui j'avais rendez-vous au Paradis du Fruit pour déjeuner. Les vitres du restaurant renvoyaient mon reflet que j'esquivai pour m'absorber dans la contemplation passionnante de mes lacets. Chahuté comme un petit enfant par la foule pressée, je m'écartai de quelques pas timides vers la papeterie. Mon regard vagabonda sur la devanture et s'arrêta sur la couverture du numéro d'octobre de Science & Vie. Je me figeai devant le titre du dossier.

"Le monde existe-t-il vraiment ? De plus en plus de physiciens en doutent. Et si tout n'était qu'une hallucination ?"

Bah merde alors.

Les jambes flageolantes, je titubai à l'intérieur pour acheter la revue. Le monde vacillait et j'eus la subite impression que la réalité gondolait et se décollait de ma rétine. Ce vertige fugace m'avait déjà effleuré lorsque ma santé avait été drastiquement plus mauvaise ; la douleur me permettait-elle en ces occasions de déchirer le voile de l'illusion ? Je ressortis, magazine en mains, et contemplai le monde, potentielle fiction. Yeux écarquillés, je portai le regard impudique d'un enfant sur les passants. Avec la lucidité d'un fou, je fixai les détails et admirai le travail dont l'infinie précision n'avait d'égal que l'acuité de mes sens.

J'appris en lisant l'article page 68 que c'était précisément le cas.

L'ouvrage de vulgarisation Le cantique des quantiques m'avait initié dix ans auparavant aux rudiments théoriques de la physique de l'infiniment petit. Tout repose sur la dualité ondulatoire et corpusculaire de la lumière : le photon est-il une onde ou une particule ? Les deux mon Général. De là découle la remise en cause absolue du fondement de la matière lorsque l'échantillon atteint une taille élémentaire, pour aboutir à une représentation de l'atome totalement différente et paradoxale : finie la vision des électrons tournoyant autour d'un noyau telle que nous l'imposent les barils d'Ariel ; non, la matière serait une superposition d'ondes probabilistes définissant des états distincts co-existant simultanément, constituant autant de réalités parallèles. Notre regard en déterminerait une parmi d'autres : tant que nous n'avons pas soulevé le gobelet, les cinq dés du Yatzee réalisent toutes les figures possibles. L'observation fige la réalité, ou plutôt une réalité, réduisant le paquet d'ondes à un seul état mesurable car mesuré ; comme si de nos yeux jaillissait un rayon laser de dessin animé, non pas destructeur mais au contraire structurant. Gobelet soulevé, je garde le brelan de 4, le 6, je relance le 2. Ainsi, puisqu'il est impossible de décrire le monde sans l'observer, et puisque l'observation altère le résultat, la physique quantique remet en cause la notion d'objectivité.

Fabien n'arrivait toujours pas, il était 12h29 et dans une minute le menu déjeuner plat+boisson du jour allait passer de treize à seize euros.

Les états probabilistes de particules élémentaires s'étant croisées sont inéluctablement liés, ce que Michel Houellebecq applique aux destinées humaines dans son deuxième roman. Toute observation sur une particule lève instantanément l'indétermination des autres, quels que soient leurs éloignements : l'information est comme téléportée. La physique quantique bouleverse donc également notre connaissance de la trame de l'espace et du temps, sans pour autant justifier le retard de Fabien. Mais puisque les physiciens se questionnaient depuis le début du siècle dernier sur l'existence même de ce monde sans conscience pour le percevoir, qu'allait apporter le numéro d'octobre 2005 de Sciences et Vie ?

Les scientifiques changeaient aujourd'hui leur angle d'attaque : les données déchiffrées par nos sens constituaient peut-être une illusion et la réalité, qui n'était que l'information que nous avions sur elle, ne se réduisait peut-être qu'à cette information. Notre perception, en tant que concept intangible, était l'unique support du tangible. Socrate n'avait pas poussé assez loin son raisonnement : rien ne projetait d'ombres sur la paroi de sa caverne.

Une femme me bouscula, me sortant de ma rêverie et de ma lecture. Coup d'œil à ma montre, 12h37. Le menu à tarif réduit, foutu. Je me replongeai dans la revue.

Ainsi, mon chat n'était pas gris : c'était l'information issue de mon chat qui véhiculait la perception de la teinte grise, si tant est que tout le monde s'accorde à dénommer "gris" cette couleur. Bah cela changeait tout. Il y avait pire : mon chat n'existait peut-être qu'à travers mon regard, il n'avait pas d'existence propre en dehors de l'interprétation de 0 et de 1 par mes sens. Pourquoi me réveillait-il en miaulant à 4h du matin ? Et il y avait encore pire : si dans le film Matrix, les hommes étaient maintenus sous le joug d'une illusion générée par des entités ennemies, nous étions probablement dans la réalité victime du jeu de notre propre conscience. Notre perception collective tissait la matrice. Alors pourquoi donc étais-je petit ?

Succédait à cet article une publicité pour Télé Poche.

Je relevai la tête. Fabien était là, devant moi, tout sourire. Je ne l'avais ni vu ni entendu arriver : concentré sur ma lecture, le monde avait disparu à mes sens. Un doute s'insinua en moi tandis que je le saluais : était-ce véritablement lui, ou bien mon esprit projetait-il cet homme ? Son retard était-il une coïncidence ou le fruit de mon désir de finir l'article ? Par-delà l'illusion de mes sens, s'appelait-il Robert ? Y avait-il seulement un véritable Fabien ? N'était-ce qu'un être imaginaire réapparaissant lors de nos rencontres, doté d'une personnalité et de faux souvenirs à chaque fois recomposés ?
Nous pénétrâmes dans ce qui semblait être le restaurant et nous installèrent. La cohorte habituelle de pétasses attablées, qui participait au charme de la place, se jaugeait avec défiance dans une délibération tacite du concours narcissique de la plus séduisante. Je balayai l'endroit d'un regard total et froid qui tentait de déchiffrer la trame sous-jacente. Fabien me parlait, je répondais machinalement, attentif aux sons derrière les bruits, aux paroles derrière les tons. A mes sens ouverts se déversait un torrent bouillonnant et indistinct d'informations. Je me concentrai pour tenter d'altérer le monde par ma seule volonté, de le recorréler selon mon désir. Je me tortillais sur ma chaise en vain sans savoir quel muscle actionner.

Fabien se tut, bouche bée, lorsque notre serveuse apparut. Je compris bien vite son silence : une jeune femme élancée au teint bistre nous tendit les cartes. Ses yeux vermeils nous dardèrent avec intensité. Son nez busqué et ses traits anguleux évoquaient la noblesse égyptienne antique, et de son port altier émanait la fierté de ce peuple qui, loin de l'arrogance, forçait admiration et respect. Cette froideur contrastait avec un charme sympathique et un charisme bonhomme. Elle s'éloigna à pas félins effleurant le sol. Son pull-over écru aux mailles serrées découvrait ses épaules tavelées de caramel, son jean à la trame élimée jouait de ses bleus dégradés sur une croupe parfaite. Sa peau satinée invitait la caresse légère, sa gorge sombre et crémeuse conviait le souffle. Je devinais, juchées sur sa poitrine généreuse, des aréoles petites et grumeleuses, qui tangueraient sous ma langue tandis que ses jambes fines s'enrouleraient autour de mes reins en une douce étreinte. Son corps entier semblait ciselé dans un bloc brut de féminine sensualité. J'eus l'envie de la frôler, de la palper, de la pétrir, de la humer, de l'écouter, de la goûter, de la mordre, de l'aimer, violemment, passionnément, tendrement, de me fondre en elle.


Les brumes quantiques qui polluaient mon esprit se dissipèrent et je fus replongé dans mon corps, plaqué dans le monde physique inaltérable, rigide comme mon sexe. L'accélération brutale du désir, comme une brûlure aux tripes, me fit ré-adhérer à la seule et unique réalité ; et si elle n'existait pas, tudieu, il fallait continuer à l'inventer.
 

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Published by Joël Bloch - dans Chronique
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Qui suis-je ?

"J'étais celui qui avait plusieurs visages. Pendant les réunions, j'étais sérieux, enthousiaste et convaincu ; désinvolte et taquin en compagnie des copains ; laborieusement cynique et sophistiqué avec Marketa ; et quand j'étais seul (quand je pensais à Marketa), j'étais humble et troublé comme un collégien. Ce dernier visage était-il le vrai ? Non. Tous étaient vrais : je n'avais pas, à l'instar des hypocrites, un visage authentique et d'autres faux. J'avais plusieurs visages parce que j'étais jeune et que je ne savais pas moi-même qui j'étais et qui je voulais être."

Milan Kundera, La plaisanterie



"Si tu étais une particule, tu serais un électron : tu es petit et négatif."


Grégory Olocco



"Tu es un petit être contrefait simplement réduit à ses fonctions vitales."


Vincent Méli