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8 octobre 2005 6 08 /10 /octobre /2005 23:00
Tu vas te dépêcher connard putain de bordel de merde !

Le professeur Rousselin débutait un cours magistral pour son assistance, commentant sur l'écran de contrôle la position de l'aiguille dans l'articulation. Mes oreilles cotonneuses peinaient à saisir son discours car du coin de l'œil - règle numéro un, ne pas regarder l'aiguille - j'apercevais le bout de ferraille intrusif qui jaillissait de moi comme une écharde gigantesque.

Inclinée pour optimiser l'angle d'attaque, la pointe acérée avait pénétré mon corps il y a peu dans une douleur aiguë, jaune et très brève. Le professeur Rousselin avait redressé l'aiguille pour la planter profondément dans ma hanche tandis que, sous l'impact et par réflexe, mon corps s'était convulsé et ma respiration s'était bloquée.

Le professeur reporta son attention vers moi, vissa une nouvelle seringue pour injecter un produit glacé ; il se détourna à nouveau, et, tel un commentateur météo, agita sa main pour décrire la progression noirâtre du liquide : la dépression traverse l'Atlantique, risque de pluies verglaçantes en Aquitaine puis sur le Midi-Pyrénées. La dépression remontera au nord pour gagner en milieu d'après-midi l'Auvergne et le Limousin. Les températures, en dessous des normales saisonnières en début de matinée, atteindront 19 à Lyon, Toulon et Marseille, 15 à Paris, Lille et Strasbourg, 14 à ...

J'ai une putain d'aiguille de dix putain de centimètres plantées jusqu'à la garde dans la hanche. Ils vont servir du thé et des petits gâteaux ou bien il va se dépêcher d'en finir, putain de border de merde ?!

La magnifique interne, appelons-la Cécile, dardait sur moi un regard intense, s'abreuvant de ma détresse comme un charmant bambin tendu vers un papillon dont il arrachait méticuleusement les ailes. Cet éclat de jouissance sadique illuminant son visage avorta définitivement notre relation amoureuse fusionnelle et destructrice non consommée. Me repliant en moi-même, je me dérobai à ces témoins et inspectai mentalement mon corps. Je conclus qu'il n'y avait aucune raison de garder ainsi noués à la rupture mes épaules, ma nuque et mon dos. La piqûre avait elle-même été sans douleur et, à la grande déception de mes bourreaux, je me détendis. Le professeur vissa rapidement une nouvelle seringue, injecta un nouveau produit, puis je sentis un bref tiraillement lorsqu'il extirpa l'aiguille.

Et de trois. S'en était fini.

- Puisqu'on est là, on va peut-être faire le coude en même temps, non ? proposa joyeusement Rousselin, les sourcils dressés.
Tandis que je demeurai interdit, il s'en fallut de peu que Cécile ne sautille en applaudissant et jappant des " oh oui ! ". Le survivant éreinté allait affronter un nouveau gladiateur pour un combat haletant. L'audience silencieuse attendait mon assentiment. Je réfléchis. La perspective de cette infiltration étant peu réjouissante, les douleurs physiques passées ne pouvant plus nous atteindre, je me porterai mieux en ayant cette épreuve derrière moi.
- D'accord, répondis-je finalement d'une voix maussade.
Je me retournai à sa demande, coudes en avant et mains jointes sous le menton. Le ruban de papier me servant jusqu'alors de couverture s'envola dans l'opération sans que j'y prête plus avant attention, convaincu que j'étais du détachement médical pour l'anatomie la plus crue ; ce même détachement que doit atteindre le photographe pour ne pas se ruer, bave frénétique écumante aux babines retroussées, sur le modèle qui se trémousse devant son objectif avec lascivité. C'est donc indolent, l'âme et le regard vides car vidés que je me retrouvai sur le ventre et totalement nu.

Si The Structure and Distribution of Coral Reefs, l'ouvrage de Charles Darwin publié en 1842 décrivant la géologie des atolls et des récifs coralliens (en particulier le rôle absolument fondamental des coraux dans la formation somme toute organique des atolls) fut largement oublié par l'Histoire, le chercheur anglais demeura cependant célèbre pour sa théorie de l'évolution par sélection naturelle, publié, comme chacun sait, en 1859, soit un an après son allocution à la Société linnéenne de Londres. Cette théorie, qui prit bien vite l'appellation de Darwinisme, prône les résultats suivants : les espèces évoluent par modifications lentes et progressives induites par une sélection naturelle comportant deux axes, la survie et l'aptitude à trouver un partenaire sexuel afin d'assurer sa reproduction. Tous les êtres vivants de ce monde seraient dès lors issus d'un processus d'évolution, appelé spéciation, de la même souche de vie fondamentale : même s'il faut remonter à un organisme protozoaire, Adriana Karembeu et moi avons un ancêtre commun.
Le Darwinisme reçut un accueil mitigé dans la communauté internationale. En 1874, le théologien Charles Hodge accusa le scientifique de nier l'existence de Dieu, l'homme étant d'après sa théorie le fruit d'une évolution naturelle et non la création du Très-Haut. A l'heure de sa publication fondatrice, Charles Darwin, bien que fils de pasteur, avait effectivement perdu la foi en un dieu bienveillant. Pour être exact, depuis le traumatisme de la découverte des mécanismes de reproduction de la guêpe ichneumon : ses larves se développent en dévorant leur proie vivante de l'intérieur, tout en respectant scrupuleusement ses organes vitaux afin de prolonger l'agonie, et surtout la fraîcheur de leur nourriture. Si l'on comprend aujourd'hui la remise en cause du terme "miséricorde" au vu du prix de l'Ipod Nano, le scepticisme de Darwin est plus incongru si l'on considère le fait qu'une variété de guêpe, la guêpe pepsi, prend ainsi pour cible les mygales. Se faisant passer pour une proie, cet insecte titille les brindilles d'un terrier pour faire jaillir, tous crocs dehors, l'hideuse araignée. De la piquer au dépourvu et, pendant qu'elle gît tétanisée, de s'introduire sans ambages dans sa tanière, de la vider de ses effets pour y jeter sans ménagement le monstre, immobile et stupéfait, grossi de nouvelles larves affamées. A la lueur de ses mœurs, la guêpe pepsi, autrement appelée "buse des mygales", apparaît soudain comme un specimen éminemment sympathique.

La réaction du Clergé fut depuis cette époque également négative, bien qu'aujourd'hui le Vatican condescende à admettre que la théorie de l'évolution de Darwin constitue plus qu'une simple hypothèse. Il eût pourtant suffi pour gagner cette assemblée réactionnaire et incrédule aux vues du chercheur anglais d'entrapercevoir la pilosité magistrale, tenant plus de l'animal, constituant une véritable fourrure plantée à même mon fessier : d'un regard mou je vis les yeux inquisiteurs des deux donzelles s'écarquiller à cette vision d'horreur.
- Tenez, vous serrez plus à l'aise me dit Cécile d'une voix contenue, me tendant un nouveau ruban afin que j'ôte prestement de sa vue mon cul poilu.
- Vous vous sentirez plus à l'aise, répondis-je avec une indifférence égale en me couvrant malgré tout derechef.
Me montrant d'une impudeur outrancière, d'une apathie grossière dans une posture ridicule, je ne marquai pas de point comme on dit. Pas plus qu'avant tout du moins, et je n'en avais plus cure. Je tournai la tête et fixai un point inconnu.

Le professeur Rousselin marqua mon coude droit d'une nouvelle croix d'encre noire, la pointe acérée grandit, titanesque dans ma vision périphérique pour s'enfoncer avec une douleur électrique dans l'articulation. J'étouffai un grognement. Il dévissa la seringue et laissa orphelin le dard. Du coin de l'œil - règle numéro un, ne pas regarder l'aiguille - j'apercevais en gros plan le bout de ferraille intrusif qui jaillissait de moi comme une écharde gigantesque.
- Nadine, j'ai besoin d'une image, ordonna le professeur avec autorité.
La manipulatrice, derrière la vitre protectrice, restée aux arrières de cette guerre, discutaillait avec l'interne masculin et la plantureuse stagiaire.
- Nadine, j'ai besoin d'une image ! aboya le professeur.
Nadine se précipita sur le pupitre, actionnant le bras mécanique de l'appareil radio, déplaçant par brusques saccades son plateau. Tandis que je bougeai de concert, la pointe oscillait à la commissure de ma vision comme une flèche puissante atteignant sa cible. Je grinçai des dents. Satisfait de l'image à l'écran, le professeur vissa rapidement une nouvelle seringue, injecta un nouveau produit, puis je sentis un bref tiraillement lorsqu'il extirpa l'aiguille. Lentement, je me retournai.

Et de quatre.

- Ca va vous n'avez pas eu trop mal ? demanda Cécile avec une commisération outrancière.
- Pas du tout, répondis-je d'une voix froide en l'évitant du regard, amant rencontrant une ultime fois sa maîtresse après la rupture.

Poussé par le même brancardier anonyme, je regagnai ma chambre que j'allais garder deux longues journées. Le plus dur était passé. Il me fallait à présent attendre que les produits fassent effet. Je me plongeai avec entrain dans ma lecture du moment, Le comte de Monté-Cristo dont le héros avait eu moins de chance : son cachot, Edmond Montès l'avait gardé quatorze ans, sans lumière ni livre ni infirmière accourant au moindre appel. Satisfait d'avoir une opportunité d'avancer à loisir dans cette œuvre, je déchantai bien vite : mon esprit peinait chaque seconde un peu plus à se concentrer et je transpirais devant chaque mot, comme escaladé dans les sommets neigeux avec un frêle piolet. Soudain, dans un dernier éclair de conscience, je compris : la cavalerie Lexomil arrivait à la rescousse trop tard.

Je sombrai.

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1 octobre 2005 6 01 /10 /octobre /2005 23:00
Allongé sur mon lit à roulettes, j'étais poussé dans le dédale de l'hôpital : les couloirs défilaient indistincts dans ma vision périphérique tandis que je contemplais l'autoroute du plafond entrecoupée de néons blafards. Le brancardier me mena à l'étage de radiologie, les piqûres devant être effectuées sous imagerie. Le lit fut planté devant la porte close ornée d'un symbole jaune et noir venimeux, attention rayon. J'étais seul à attendre, une angoisse irraisonnée renaissante : mon copain Lex ne remplissait toujours pas son office. Inspiration, expiration. La peur n'évite pas le danger. Inspiration, expiration. Il ne sert à rien de stresser. Inspiration, expiration. Les évènements que l'on croit insurmontables seront parfaitement franchis et surmontés. Inspiration, expiration. Les choses se font. D'autant que tu as déjà vécu bien pire.

Cette dernière phrase titilla ma mémoire car j'avais eu, il y a des années, un démenti flagrant à cette assertion : persuadé d'avoir déjà expérimenté la pire souffrance physique de ma vie, la douleur ultime et transcendantale qui annihile toute pensée construite, j'avais abordé confiant la perspective d'une intervention chirurgicale. "Cela ne peut pas être pire." m'étais-je dit naïvement. Au réveil de l'anesthésie, je fus frappé de plein fouet par cette vérité : aucune souffrance physique ou morale passée ne peut rivaliser de réalisme et d'intensité avec une souffrance présente, bien qu'évaluée sur une échelle indépendante de la ligne du temps, la première fut intrinsèquement plus violente et éprouvante. Un profond coup de bistouri s'effacera devant un rhume carabiné, qui s'effacera devant une rupture difficile, qui s'effacera devant le décès d'un proche, qui s'effacera devant une piqûre... Les souvenirs s'émoussent et notre mémoire ravive faiblement l'émotion de l'instant. Non, si le mot "pire" était un verbe, il n'aurait qu'un temps, le présent. Et puisque le passé est révolu, le présent est sans cesse happé par le passé et l'avenir se déroule continuellement pour devenir présent, la conclusion est sombre : l'avenir réserve le pire.

Un homme que je reconnus comme étant le professeur Rousselin jaillit de la salle en trombes : un escogriffe d'une quarantaine d'années aux oreilles décollées et à l'œil minéral, la bouche dessinant une ligne blême sur un visage figé de sévérité. Il fila hors de ma vue avec la droiture et la vitesse d'un carreau d'arbalète. Inspiration, expiration. De la porte restée ouverte sourdaient de faibles râles d'agonie. Je tendis l'oreille. "Putain... Arg... Putain... Putain... Arg...", scandait péniblement mon prédécesseur d'une voix rauque de souffrance. Je déglutis.
- Cela ne va pas Monsieur ? interrogea une manipulatrice.
- Pas du tout ! répondit le patient comme exhalant son dernier souffle.
Une femme, peut-être la même, sortit à son tour.
- Qu'est-ce qu'on lui a fait ? lui demandai-je anxieusement.
Elle fit halte et me jaugea avec intensité.
- Ne vous inquiétez pas !, finit-elle par me dire avec jubilation, avant de continuer.
Je déglutis. La porte s'ouvrit en grand sur un lit identique au mien, poussé par un brancardier identique au mien. L'homme qui passa à mon niveau s'agitait lentement, chiffonnant les draps dans ses poings convulsivement serrés, le visage crispé et les yeux agrandis d'effroi. Nous nous croisâmes du regard mais il ne me vit pas.
- A nous ! glapit joyeusement la femme avec une mine mielleuse, revenue les mains propres.

Je déglutis.

Mon lit fut poussé dans les entrailles de l'enfer où m'attendait un ange : une jeune interne, blouse blanche, au visage lisse et parfait juché sur une silhouette de mannequin, discutait avec un jeune interne, blouse blanche, aux traits quelconques sous des cheveux hirsutes gominés. La prêtresse du désir braqua son regard caraïbe sur moi et je saisis d'un coup la laideur de mon pyjama. Sa coiffure brillante lavée tous les matins au shampoing Elsève Nutritive Nutri-Gloss de L'Oréal ondoyait au ralenti, un sourire ultra-bright-c'est-si-sexy éclaira davantage ses traits onctueux. Après quelques répliques à l'humour étincelant, reléguant l'avorton au dernier plan, elle eût succombé à mon charme irrésistible, le lit 601 eût grincé de nos ébats torrides, prélude à notre mariage quatre mois et quinze jours plus tard, dont le fruit, Eléa et Gabriel, eussent été de constantes sources d'émerveillement, si je n'avais pour l'heure d'autres préoccupations qui me sauvèrent d'un revers amoureux : je tentais d'identifier sur l'écran de contrôle radio l'articulation résiduelle de la précédente intervention ; en particulier, s'il s'agissait d'une hanche ou d'un coude...
- C'est quoi, ça ? lui demandai-je avec un détachement piteusement feint en lui indiquant l'écran du doigt.
- Le rachis cervical. Vous n'avez aucune raison de vous angoisser, cela ne fait pas mal du tout, me susurra-t-elle avec reproche, comme s'il était aberrant de s'inquiéter en pareille situation. Le professeur Rousselin est un spécialiste, reprit-elle, il fait cela à longueur de journées.
Mon regard trébucha sur la petite tablette d'acier où étaient consciencieusement disposés, à l'attention de mon bourreau, les outils nécessaires à mon exécution : le tube de bétadine jaune et noir, d'énormes compresses sous vide et l'ineffable aiguille de 9 centimètres de long pour 0,9 millimètre de section.
- C'est pas une bonne raison de s'angoisser, ça, connasse ?
Si je ne prononçai pas ce dernier mot, il fut largement implicite et la généreuse sympathie de cette charmante donzelle se refroidit : je n'avais pas "marqué de points", comme on dit. Sur son injonction je me levai pour me recoucher, tête sur l'oreiller disposé à une extrémité du plateau de l'appareil radio, entièrement nu mais couvert d'une serviette en papier recyclé rêche.

La large porte s'ouvrit à nouveau, une brume laiteuse coula en grandes volutes au ras du sol, bientôt foulé par un colosse de muscles huilés, torse nu et velu, dont une cagoule sombre et pointue en toile de jute masquait le crâne informe. Deux trous découpés maladroitement béaient sur des yeux cernés de rancœur et de colère, le tranchant d'une hache rouillée couinait par terre. Je secouai la tête vigoureusement. La large porte s'ouvrit à nouveau, laissant passer le professeur Rousselin dans son naturel impassible. En échangeant quelques politesses avec les deux étudiants, avec Nadine la manipulatrice, il enfila des gants de caoutchouc stérilisés avec un claquement lugubre. D'une porte dérobée située à un autre angle de la pièce, se faufila une jeune femme timide, blouse blanche et cheveux vermeils, poitrine et lèvres si pulpeuses qu'elles atténueraient sans doute les chefs d'inculpation d'un crime sexuel.

J'ouvre ici une parenthèse. Certains auront peut-être remarqué que mes portraits à l'emporte-pièce des jeunes membres de la gente féminine de cette journée balaient le spectre des créatures désirables et l'on serait tenté de croire que je projette dans ce récit mes fantasmes. Il n'en est rien. D'autant que l'infirmière maternelle, ingénue et espiègle, cachant des dessous affriolants sous sa blouse blanche ne figure absolument pas dans ma liste. Vraiment. Non, l'explication est plus simple : l'hôpital Ambroise Paré de Boulogne regorge véritablement de jouvencelles magnifiques, à la beauté agressive et l'assurance suffisante de bac+8. Le patient ébahi que je suis se sentira propulsé dans une série à succès, nonobstant l'odeur de désinfectant. Fermons la parenthèse.

Tous se retournèrent vers elle, incrédules.
- Qui êtes-vous ? interrogea finalement Nadine.
- Une stagiaire, balbutia-t-elle.
Tous haussèrent les épaules et se retournèrent vers moi. Le professeur Rousselin écarta la couverture de fortune pour palper d'une main experte ma hanche droite au point d'impact. Connaissant la susceptibilité du corps médical, un sentiment de malaise s'empara de moi. J'humectai mes lèvres et raclai ma gorge avant de lâcher :
- C'est l'autre...
Sous l'œil fervent de ses trois disciples, le professeur s'empourpra et, après avoir inverser la position de l'oreiller, me fit changer de côté. De palper d'une main d'autant plus experte qu'il fallait regagner la confiance de son auditoire, de tracer une large croix au dessus de mon aine au bic à encre noire. Les étudiants filèrent derrière la vitre protectrice, le professeur enfila une veste de plomb pour se prémunir des radiations, badigeonna ma hanche de désinfectant, et, fixant l'écran de contrôle radio, pointa tel un aveugle sa canne blanche son arme effilée vers moi.

Je déglutis.

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24 septembre 2005 6 24 /09 /septembre /2005 23:00
- Vous avez fait un bilan de coagulation ?
- Pardon ?
En pyjama, assis sur le lit exigu de la chambre d'hôpital impersonnelle que j'allais occuper pendant deux jours, lit 601, je fronçai les sourcils : je n'avais pas prévu de me vider de mon sang pour deux malheureuses piqûres ; et je doutais que le fait de garder le lit pendant vingt-quatre heures pouvait provoquer une phlébite, ayant survécu à bien des journées analogues, vautré dans mon canapé, lors de week-ends moroses.
- Vous avez fait un bilan de coagulation ?
- Bah non.

L'interne qui me faisait face était une jeune femme élancée d'une trentaine d'années en blouse blanche. La chevelure blonde mi-longue ondoyant à la lisière de ses épaules encadrait un visage fin et carré. Dans ses yeux bleus délavés perdurait la timidité de la petite fille timorée qu'elle avait été. J'avais été saisi dès son entrée par son charme discret et sa voix ténue, qui, caressant l'air à l'instar d'une aile de papillon, semblait craindre à chaque mot de déranger ; et d'un coup d'œil évaluateur typiquement masculin, involontaire car presque instinctif, j'avais scanné malgré le vêtement ample son tour de hanches, de taille et de poitrine pour, dans un dernier regard oblique, noter l'absence d'ornement à son annulaire gauche. Men will be men.
Je représentais pour elle le double fantasme que constitue à lui seul un malade chronique longue durée : celui de l'infirmière prévenante confrontée à un être dans la tourmente qu'il fallait protéger et dorloter ; celui du médecin encore en études confronté à un puits de témoignages, d'essais thérapeutiques et d'expériences variées.
Elle représentait pour moi le fantasme d'une jeune femme élancée d'une trentaine d'années, au charme discret, sans ornement particulier à l'annulaire gauche.

L'infirmière qui revint à sa demande était une charmante petite brune aux yeux noisette pétillants, à la démarche sexuelle, ostensiblement chaloupée, qui portait fièrement un plateau de plastique turquoise contenant son attirail : garrot, compresses, seringue et tubes de tailles diverses. Après avoir comprimer mon bras, elle piqua dans un sourire lascif le pli de mon coude et je bondis, arrachai le dard, décochai dans une courbe parfaite un magistral crochet dans la mâchoire étonnée de cette mignonne qui chut au sol et je m'élançai, genou le premier sur son son ventre mou, pour marteler son adorable frimousse d'un déluge de coups. Moi aussi je peux faire mal putain.
Je ruminais ces sombres pensées tandis que l'aiguille fouillait maladroitement ma chair à la recherche d'un pouls. Mon sang finit par éclabousser par de faibles saccades irrégulières les parois des tubes qui défilaient. Sur une échelle des prélèvements douloureux notés de 1 à 10, 1 étant réservé aux prélèvements artériels, 10 aux prélèvements sous anesthésie générale, celui-ci atteignit un faible 3 ; j'allais conserver près d'une semaine une ecchymose violacée puis jaunâtre.

Et de deux.

Miraculée de ma retenue, l'infirmière s'en retourna, me laissant seul avec le médecin de mon cœur. La porte close, celle-ci s'assit lentement au bord de mon lit. Elle m'apprit que si ma hanche allait être épinglée ce jour, mon coude attendrait le lendemain pour une meilleure tolérance au produit agressif qui allait gorger mon corps. Pour tout examen, elle s'empara de mes mains, caresses fugaces, et palpa mes doigts de ses doigts doux avec la délicatesse d'une amante fragile, tandis qu'une rougeur éphémère glissait sur son visage pudiquement baissé. Elle m'interrogea sur mes symptômes et mes traitements avec la ferveur croissante de la promise transie ; chacune de mes réponses, débitées d'une voix monocorde, allumait une nouvelle flamme de concupiscence dans son regard exalté. Y scintillaient des mots que je déchiffrais sans peine : acquisition de données, acquisition de données, acquisition de données...

Un brancardier venant me chercher interrompit brutalement notre tête-à-tête médico-amoureux. L'angoisse m'étreignit les entrailles : l'heure avait sonné.

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17 septembre 2005 6 17 /09 /septembre /2005 23:00
7h du mat, j'ai des frissons, je claque des dents et laissai fondre un quart de Lexomil sous la langue : celui-ci se désagrégea en une pâte douceâtre écoeurante. Je reluquai avec un ersatz de début d'angoisse l'aiguille géante qui traînait négligemment dans ma salle de bain, trophée de ma précédente infiltration. Inspiration, expiration. La peur n'évite pas le danger. Il ne sert à rien de stresser. Les évènements que l'on croit insurmontables, distants dans un futur irréel et flou, deviennent montagnes infranchissables dans un avenir immédiat, puis souvenirs diffus dans un passé bosselé, parfaitement franchis et surmonté. Inspiration, expiration. Si je devais retenir une seule leçon de la vie, c'était bien celle-ci : les choses se font. Et dans l'intervalle, la peur minait le terrain du présent inutilement, alors que seul l'avenir semblait compromis, et à notre imagination uniquement. Inspiration, expiration. Se concentrer sur ce présent : remettre à un éternel plus tard l'angoisse, jusqu'à l'ultime instant.
Cependant, à ce moment et face au mur, mon bon vieux copain Lex n'était pas de trop pour molletonner d'un brouillard diffus la réalité.

Bien que l'anxiolytique ne remplît pas encore son office, je sentis le stress refluer en moi sous les injonctions de cette auto-persuasion. D'autant que cette journée ne s'annonçait en rien si catastrophique : j'avais déjà eu la preuve qu'une infiltration de hanche n'était en rien douloureuse. Cependant, tel un parachutiste sautant pour la deuxième fois, le doute infusait son poison dans mes veines : si je n'avais pas souffert, n'était-ce pas un hasard ? Et puisque je n'avais pas du tout souffert, ne pouvais-je pas avoir que plus mal cette fois-ci ? D'autant que j'allais également subir une infiltration au coude : le touché étant concentré aux extrémités des membres par le biais de nerfs, n'était-ce pas une zone plus sensible ?

Allez zou. Eludant ces questions inutiles, qui vivra verra, je filai à la cuisine, ingurgitai mon petit déjeuner, quelques gélules, et me fis la première piqûre de la journée. Je repérai aux différentes rougeurs sur mon ventre le dernier impact des aiguilles sous-cutanées afin de changer de côté, raclai la pointe acérée sur mon abdomen en quête d'une zone sans veine, et donc sans nerf, dans laquelle percer sans douleur.
S'administrer un traitement sous-cutané n'est en rien pénible : si les réticences à se perforer d'un objet pointu, proches de l'instinct, sont tenaces les premières fois (au moment même où le téléphone sonne, le mobile vibre et le chat miaule), ces peurs sont bien vites surmontées. Le rituel est précis : avant de procéder, tapez d'un ongle sec trois fois la seringue en produisant un claquement mat ; poussez légèrement le piston afin d'en chasser l'air résiduel et obtenir une petite giclée, le tout d'une mine résolue et concentrée - un regard furieux et une bouche en cul de poule font ici l'affaire. Lors de la piqûre proprement dite, simulez une intense souffrance par un chiffonnement constipé de votre visage silencieux, à peine troublé par un grognement étouffé à moitié seulement. Lors de l'injection du produit, votre menton doit être dressé, vos paupières mi-closes et vos lèvres entrouvertes, desquelles vous laisserez bientôt échapper un soupir de félicité.
Vous aurez ainsi à moindre frais, car remboursés par la sécurité sociale, un air délicieusement rock'n roll, sinon à vous-même, à ceux ou celles qui partagent occasionnellement votre chambre. Une phrase rassurante prononcée dans une dernière moue, "je t'assure ça va aller, tiens, ça va déjà mieux" achèvera de vous conférer le statut d'artiste maudit et vertueux, sans cesse prenant sur lui et vouant sa vie à transformer son éternelle souffrance en énergie créatrice.

Pour l'heure, pas de témoin : impassible, je me piquai rapidement, vidai la seringue rapidement et la jetai dans la boîte Haribo-c'est-beau-la-vie trônant sur la table de chevet.

Et de une.

Je me rendis à l'hôpital.

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10 septembre 2005 6 10 /09 /septembre /2005 23:00
Ce texte peut choquer la sensibilité des plus jeunes, des plus sensibles et des gens non-pourvus d'un sens du 2ème degré qui ne liraient pas le texte jusqu'au bout. Ce message est absolument sérieux, je vous aurai prévenu.

Préface*

 
La girolle (Cantharellus cibarius) est un champignon à chapeau de cinq à douze centimètres, convexes chez les jeunes spécimens, puis en entonnoir, charnu, de couleur jaune pale à jaune orangé.
Son pied mesure de un à deux centimètres, et s'évase vers le haut. Sa chair est ferme, un peu fibreuse, blanche à crème, avec une bonne odeur fruitée. On le trouve en plaine ou en forêts de feuillus, ou de conifère, d'août à octobre.
On peut déguster les girolles en salade, en omelette ou en légume, tout simplement.
Son ingestion, à moins d'une allergie, est absolument sans danger.
La nouvelle qui suit a été écrite après ingurgitation d'une omelette aux girolles, sans qu'aucun effet indésirable n'ait été constaté mise à part quelques rots intempestifs.
 
*
Le type me klaxonne. Je rêve. D'où est-ce qu'on klaxonne quelqu'un parce qu'il freine devant un feu orange devant un flic (unique raison pour laquelle je n'ai pas accéléré. Non pas qu'il me regarde, il s'occupe plutôt à juguler la circulation de l'avenue Foch vers l'Etoile, mais bon, on ne sait jamais).
La voiture change de file et se place à mon niveau, la pôle. Le type est moche, les cheveux gras, les traits épais, le regard stupide et hargneux comme celui de Laurent Baffi : la tête d'un Français moyen et médiocre, confis dans sa connerie. Il me balance une insulte : " Pédé va ! ".
Mon sang ne fait qu'un tour :
- T'aimerais bien, pouffiasse.
Il s'énerve, continue ses invectives. [Non, des mots plus simples.] Il s'énerve et continue son torrent d'insultes. Je bouillonne de colère mais simule l'amusement en le toisant. [J'ai dit : plus simple !] Je bouillonne de colère mais je fais semblant d'être amusé en le dévisageant. Il s'arrête, bouillant aussi. Il me demande :
- Qu'est-ce que t'as à me regarder comme ça ? Tu crois que tu m'impressionnes ?
- Nan, mais je te trouve mignonne ma chérie.
- Espèce de sale pédé.
 
Il remet ça. Me traiter moi, de pédé. Non, je ne suis pas homophobe, j'ai même des amis homosexuels que je fréquente malgré le dégoût qu'ils m'inspirent : quand ils me regardent, j'imagine qu'ils s'imaginent entrain de m'enculer. C'est assez désagréable. Et cela provoque un certain malaise dans le discours. Malgré cela, je les tolère et j'ai même développé des liens d'amitié, si tant est que l'on puisse avoir des relations amicales avec ces gens-là : c'est un peu comme la légendaire amitié homme/femme, il y a toujours un soupçon d'ambiguïté si les deux sont hétéro. En tout cas si l'homme est hétéro, encore plus si c'est moi : je suis tellement obsédé que j'interprète le moindre sourire d'une femme comme une invitation à la violer.

Donc non. Je ne suis résolument pas pédé. D'autant que mes fantasmes sexuels tournent plutôt autour de lesbiennes chaudasses qui jouent à domine-mi domine-moi : genre des top-models magnifiques organisant des soirées privées interdites aux hommes, où elles se font lécher tout le corps. [Aller plus loin.] Genre des top-models magnifiques organisant des soirées privées interdites aux hommes, où elles se font lécher tout le corps et surtout la chatte bien profondément par des models-mais-pas-top, bombasses quand même, soumises, à qui elles font miroiter gloire et succès. [J'ai dit : plus loin.] Mais pour ça ma chérie faut mettre la langue dans le cambouis. [Plus de détails scabreux.] Menottes, godemichés, fouets et cravaches, le tout sur une plage aux Maldives pour avoir ces scènes d'orgies sans fin sur un décor sympa. Les top-models sont insatiables, les esclaves souffrent et gémissent et lèchent, se font tartiner de foutre par moi qui suis la seule exception masculine admise sur cette île paradisiaque. [Sombrer dans le vraiment crade.] A l'exception près de cette jeune fougueuse récalcitrante qui refuse de lécher la patronne sous prétexte qu'elle n'est pas lesbienne. Est-ce que quelqu'un lui a demandé si elle était lesbienne ? Est-ce que quelqu'un t'as demandé si tu étais lesbienne ? Si ? Non ? On lui ordonne de lécher, de s'en coller plein la langue et le visage, de masturber vigoureusement les sexes moites de ses joues, de son nez, de sa langue, et on ne lui demande rien d'autre. Alors pour elle, rien que pour elle, les top-models vicieuses organisent un marathon de la bite : puisqu'elle préfère les hommes, elle en aura, tiens, des hommes. Quarante-deux colosses bien alignés, le sexe raide, près à éjaculer dans sa bouche. Adriana Karembeu la coince entre ses jambes porte-avionesques, seins pressés dans son dos, lui susurre des insanités à l'oreille [Vocabulaire plus simple.], lui chuchote des cochonneries à l'oreille, tu l'as voulu tu l'as eu ma petite pute, tandis que sa main experte masturbe tour à tour les quarante-deux bites fourrées jusqu'au gosier de cette récalcitrante aux yeux exorbités. Plus que vingt-quatre ma chérie. On t'y reprendra à rechigner !

J'en vois déjà qui font des remarques désagréables. Je tiens à lever toute ambiguïté : ces quarante-deux hommes n'ont aucune existence tangible en tant que tels dans mon fantasme. Pas de visages. Ils ne représentent qu'un organe de domination utilisée par des femmes en vu de soumettre d'autres femmes : bouches entravées, elles ne peuvent se soustraire à ces pénis. Mais ceci n'est qu'une petite parenthèse à ces scènes d'orgies sans fin de femmes gémissantes, [Insister très lourdement.] visages enfoncés entre des jambes sculpturales et huilées, encastrés entre des fesses rondes et huilées, langues enfoncées dans des vulves épilées et huileuses ou contre des tétons hirsutes et huilés. La salive de leur bouche se mêlent en bouillonnant à la salive de leur sexe. Adriana Karembeu, plus que douze ma chérie et celui-là tu as intérêt à déglutir au fur et à mesure, je le connais, il a un sacré débit, et ses consœurs sont toutes de la partie, vite rejointes par les stars féminines des films porno-chic-ou-moins qui s'amoncèlent sous mon lit.

Le tout dure depuis des semaines quand mon réveil sonne le matin. [Bon moment pour caser une réflexion sur le quotidien.] Alors je me prépare et je vais travailler, comme la plupart des humains du monde occidental, pour m'occuper : tout homme qui pense à autre chose qu'au sexe est un menteur, le travail étant uniquement une diversion pour empêcher l'humanité de sombrer dans un chaos orgiaque : il faut se concentrer pour penser à autres choses qu'à baiser. C'est efficace, quand je vois la tête de mes collègues essentiellement masculins, ma bite rétrécit dans mon caleçon. Et quand je vois la tête de mes collègues féminines, j'ai l'impression que ma bite disparaît.

Alors me traiter MOI de pédé, je me marre... Je dirais oui à tout plutôt que me faire enculer, même par un top-model équipé d'un godemiché. [Toucher le fond du crade.] Moi-même je n'aime pas sodomiser les femmes : ce qui me dérange, c'est l'idée d'avoir de la merde sur le pénis. Au-delà du dégoût des hommes, dans l'autre sens, j'imagine encore moins qu'on me la pousse.
[Indispensable : cracher sur une star.] Enfin quand je dis tout... si j'ai le droit à une anesthésie locale de l'anus, je préfère quand même cela à un entretien avec Marc-Olivier Fogiel. Quoique, même sans anesthésie : on doit, en sortant, se sentir moins sale. D'autant qu'à tous les coups, ce petit minet en est un, de gros pédé : il a le même petit air obséquieux et faux que Philippe Vandel.
 
Je redémarre, furibond. [Vocabulaire plus simple !] Je redémarre, en colère. [Inclure des réflexions métaphysiques sur la place de l'homme dans l'univers.] Une grande lassitude m'envahit. Tout à coup je me dis que la planète Terre flotte dans l'univers au milieu d'une infinité d'étoiles, existe depuis cinq milliards d'années et existera pour quelques autres milliards d'années. Je suis né, je vais mourir, et entre les deux je passe la moitié de ma vie à dormir, l'autre moitié à m'emmerder au bureau, à fantasmer sur Adriana Karembeu en chaudasse lesbienne, plus que deux ma chérie, on tient le bon bout, et à me faire traiter de pédés en voiture par des imbéciles médiocres.

[Finir sur une note désabusée.] C'est décidé : je retourne en boîte ce soir, et dans les vapeurs d'alcool et de drogue, je vais lever une bourgeoise de dix-huit ans, lui fourrer ma langue dans la bouche, ma bite dans la bouche et éjaculer. Cela me changera de mes kleenex bon marché. Et cela me calmera au moins jusqu'à demain : comme aux Alcooliques Anonymes, un jour à la fois, c'est ma devise.
 
Postface
 
Je viens de mettre le point final à ce récit. Un arrière goût âcre colle à mon palais : celui de la compromission. J'ai craché mon venin sur quelques stars, je me suis montré homophobe ; j'ai parlé sexe, cul et fantasme de manière la plus crue et j'ai calé quelques réflexions creuses sur la condition humaine.

Je me sens sale. Je n'ai jamais rien écrit d'aussi plat et crade, tant sur le fond que sur la forme. Une boule se noue au fond de ma gorge, cela me prendra quelque temps mais je vais finir par assumer. Car je me devais de le faire : me prouver que je pouvais me hisser au niveau des Nouvelles sous Ecstasy de Frédéric Beigbeder.

*Ce texte a été approuvé par 100% de son comité de lecture. [NdT]

 
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3 septembre 2005 6 03 /09 /septembre /2005 23:00
Le lundi 22 août 2005 à 21:27:02, je reçus un message de mon beau-frère sur mon téléphone indiquant :  On est à l'hôpital." "Le travail a commencé ?" "Oui. "

Je dînai brièvement avec mon père dans une effervescence brumeuse, puis rentrai me coucher. Sur le trajet du retour, un Paris vide accentua au volant cette sensation d'accélération fiévreuse, de dérapage vertigineux qui me gagnait progressivement depuis quelques jours. "Quel effet cela fait d'être tonton ?" m'avait-on demandé quelques mois auparavant, alors même que l'enfant à naître n'était guère plus qu'un concept se concrétisant lentement dans le ventre de sa mère. Cela va plus changer la vie de ma sœur que la mienne avais-je répondu, laconique et sarcastique pour démontrer une soi-disant personnalité d'acier. Mon détachement s'était délité à mesure que l'enfant grandissait : force était de constater, lorsque je plaçai mon téléphone mobile sur ma table de chevet, poussant le volume de sonnerie au maximum pour être réveillé si besoin est, que perturbé, je l'étais. En particulier, j'ignorais quelle allait être ma réaction à la première vue de cet enfant ; plus exactement, si j'allais pouvoir retenir mes larmes, le serrer contre mon cœur et m'enfuir avec lui. Malgré mon excitation, malgré mes retournements nerveux dans le lit, malgré ce gouffre qui s'ouvrait dans ma poitrine, je m'assoupis.

Une brève sonnerie interrompit un sommeil opaque. Soupirant, je pressai le bouton de mon réveil d'une main aveugle et me rendormis. J'étais père d'un nouveau-né violacé emmitouflé dans un pyjama bleu, immobile, silencieux et sans mère. Sur une station d'autoroute, je regardai les gens flous passer, quêtant du regard de l'aide sans en obtenir. L'enfant ne m'indiquait par aucun pleur s'il avait faim et quand le nourrir. J'étais totalement désemparé, démuni, une solitude sans fond écrasait mes épaules et mon cœur. A une heure incertaine, j'émis l'hypothèse qu'il avait mangé depuis trop longtemps et remplis un biberon de croquettes Friskies. Je présentai la tétine à ses lèvres immuables. L'enfant dormait, impassible, dans un état de faiblesse si prononcé que sa poitrine peinait à se soulever. Impuissant, oublié, j'assistais, déchiré, à son agonie.
Invité à l'anniversaire d'amis perdus, je traversai le pont enjambant l'autoroute. La coursive étant un labyrinthe aux passages étroits, entravés de tourniquets et de miroirs déformants. Je dus abandonner la poussette pour prendre l'enfant dans mes bras maladroits. De l'autre côté, la nuit encrait un paysage post-apocalyptique : je progressai entre des immeubles insalubres, parmi des bandes en guenilles se réchauffant autour de foyers allumés dans des bidons rouillés.
Je rejoignis ces amis et leur cohorte d'invités ; ils organisaient la visite de leur appartement juché au dernier étage d'un bâtiment en ruines, près à tout moment à s'effondrer. Après une attente interminable dans la file longeant un escalier en colimaçon vermoulu, je jetai un rapide coup d'œil au duplex avant de m'éclipser. Dehors, un repas chinois était servi dans des paillotes au bord de la plage. Les convives prenaient place dans un brouhaha festif couvrant le ressac sur des bancs de bois clair, autour de longues tables basses rectangulaires. Cherchant du regard des connaissances, avançant vers tel groupe, puis vers tel autre, sans cesse me ravisant, je demeurai bientôt seul, debout, tandis que tous mangeaient allègrement. Je me rendis alors compte qu'il ne restait plus aucune place assise. Je m'éloignai dans une direction imprécise, ne sachant où aller, portant mon enfant mourant dans les bras.

Je me réveillai dans un sursaut, comprenant que la sonnerie n'était pas le fait de mon réveil mais de mon téléphone, tétanisé par un désespoir sans borne qui balayait tout mon être comme un vent rugissant. J'allumai, m'emparai de l'engin et lus le message reçu à 03:57:43. "Samuel est né à 2h16. 3kg270 il est trop cool."
Mon réveil affichait 4 heures : à peine trois minutes s'étaient écoulées depuis la réception. Le nouveau tonton que j'étais n'avait pas besoin d'un psychothérapeute chevronné pour décrypter son rêve.

Le lendemain soir, je me rendis à l'hôpital pour voir ma sœur, son mari et rendre hommage à leur fils. Je pénétrai dans une chambre sobre où m'avaient précédé d'autres membres de la famille. Après les félicitations d'usage, je m'approchai la gorge serrée de Samuel, petit homme âgé de vingt heures à peine. Ses bras se secouaient de convulsions faibles et sur son visage écarlate et fripé, des paupières boursouflées baillaient sur des yeux d'une fixité aveugle. Ses minuscules narines inhalaient et exhalaient de l'air depuis moins d'une journée. Tout en lui participait au spectacle émouvant et hypnotisant de l'absolue vulnérabilité d'un nouveau-né. Les gémissements plaintifs, tenant plus de l'animal que de l'humain, caressaient et déchiraient mon âme en même temps.

Son père osait à peine le prendre dans ses bras et je vis là l'écho lointain de mon cauchemar. Je me rendis à l'évidence : je pensais être le seul à ne pas savoir comment prendre soin d'un être si fragile, alors que les plus proches parents rencontraient la même difficulté : celle de la nouveauté. La vie entière de ce couple avait basculé de manière irrémédiable dans la parenté, pour l'heure encore balbutiante, et je partageais leur vertige. La sensation tenace d'irréalité s'accentua encore lorsque j'entendis dans la bouche de ma sœur, ma grande sœur, ma petite sœur, des paroles de mère. Calme-toi mon chéri.

Je pris de nombreuses photos et restai de longues minutes médusé devant cet enfant qui n'avait rien de commun avec les autres : c'était le fils de ma sœur. L'amour filial, irraisonné et viscéral, opérait. C'était en cette minute inexplicable mon fils.

Bien que partageant la joie pure des parents, le vent rugit à nouveau, non pas le vent du désespoir, mais celui de la désolation : je mesurai tout ce qui me séparait du moment où je caresserai ainsi mon propre enfant.
Chassant d'un effort de volonté des larmes inconvenantes, je pris congé : il me fallait m'éloigner.
 
 
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27 août 2005 6 27 /08 /août /2005 23:00
Je rentrai du travail et comme tous les soirs commença la lutte acharnée pour trouver une place devant chez moi. Lutte acharnée disputée avec les camions livreurs de Monoprix, les clients du Monoprix, les handicapés occupant honteusement leur place réservée pour aller au Monoprix, les %$!* occupant honteusement la place réservée aux handicapés parce qu'ils vont " au Monoprix et j'en ai que pour deux minutes oui je sais mais c'est vraiment que pour deux-minutes. " Lutte acharnée contre le Monoprix.

Pourtant, depuis peu, la constipation de la rue était en voie d'amélioration ; en effet, des bataillons de policiers mitraillaient de leurs carnets verts les pare-brises des voitures rebelles.
La lettre que j'avais adressée au Maire de Neuilly était-elle à l'origine de cette contre-offensive ? Dans ma grande modestie, je supposais que oui. Et ce n'était donc pas sans fierté que j'affirmais être à la source de ce déploiement de forces sans précédent. Cependant, comme en témoignaient les neufs amendes trônant dans la pile des papiers à classer de mon bureau, j'étais également victime de ce retour de flammes.
" Une arme à double tranchant est une arme très puissante... si on sait bien la manier... " confia le vieux Maître Doko, chevalier d'or de la Balance à son jeune disciple Shi Ruy, chevalier de bronze du Dragon.
Cependant, malgré les balles perdues, c'était avec un regard amusé que, de ma voiture, j'observai le bataillon de choc de l'Empire remonter la rue et sévir, tel un général bienveillant admirant ses troupes.

Devant le Monoprix, la place handicapée était bien évidemment occupée. Scandaleux. Par un handicapé comme en témoignait le macaron arboré. Inadmissible, ne commettez pas la même erreur que Stefan Zweig, soyez sans pitié dangereuse.

Arrêté au feu, rouge. Deux représentants de l'Empire s'approchèrent insidieusement de ma fenêtre, et me regardèrent avec cet air de on-sait-ce-que-vous-avez-fait : ce regard de jugement censé provoquer repentir et aveux. Et c'était vrai, j'eus envie d'avouer : quand j'étais petit, neuf ans, ma mère avait caché une boîte de Lego dans le premier tiroir de sa salle de bain, un cadeau pour moi ; je l'avais découvert par hasard et l'avais pris sans demander permission à quiconque ; elle ne m'en avait pas voulu mais j'avais pleuré pleuré parce que je me sentais coupable.
J'ouvris la vitre. Le gendarme baissa la tête pour me scruter en levant les yeux, ce qui leur conférèrent une expression d'autant plus sombre et accusatrice.
- J'ai remarqué que vous vous garez souvent sur l'emplacement réservé aux invalides.
- Oui.
Mon caducée GIC n'était à cette heure pas visible, je le rangeais pour éviter qu'il glisse en virage.
 
Silence.

Il attendait que j'avoue. C'était vrai, j'aurais dû attendre que ma mère me les offre, ces legos.
- Avec mon collègue on voudrait voir votre carte d'invalidité.

J'ouvre une petite parenthèse pour ceux qui l'ignorent : le caducée bleu GIC ou GIG n'est que la partie visible de l'iceberg. Il va de paire avec la carte orange d'invalidité qui témoigne véritablement du handicap. Reprenons.

- Avec mon collègue on voudrait voir votre carte d'invalidité.
Je le regardai, surpris. Il attendit. Il affichait un air satisfait. Il allait me coincer. Je n'avais certainement pas de carte d'invalidité. Non.

Quoi ? Quoi ? Parce que j'avais une voiture un peu sportive je ne pouvais pas être handicapé ? Parce que j'étais handicapé je ne pouvais pas avoir une voiture un peu sportive ?

Je plongeai ma main dans ma veste, sortis mon porte-feuille. Coup d'œil étonné à son collègue. Je lui tendis ma carte. Il la prit du bout des doigts, presque écoeuré, mais non, ce n'était pas possible, je ne pouvais pas être handicapé puisque j'avais une voiture de sport, alors il la lut, il la détailla, il chercha la faille, la retourna, pas possible ça, handicapé au volant, c'est déjà un peu fort, qu'ils restent chez eux ces gens-là, mais là c'est une honteuse provocation !
Il me rendit la carte. Un peu déçu. Il avait dû perdre un pari avec son collègue. Quoique. Ils étaient à mon avis d'accord sur l'issue de notre confrontation.

Feu vert. Pourtant, je vis rouge. Il fallait que je me remette au travail. Pour gagner de l'argent.  Beaucoup d'argent. Pour acheter une Ferrari.


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Published by Joël Bloch - dans Récit
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20 août 2005 6 20 /08 /août /2005 23:00
" Fonctionnement :
1 - Installez l'application sur votre ordinateur.
2 - Connectez le câble USB dans un port disponible sur votre ordinateur.
3 - Lancez le logiciel. L'application vous guide tout au long du processus de création et d'enregistrement du profil du moniteur.
4 - Lorsque vous ne vous servez pas de l'instrument, rangez-le dans un endroit sûr et non poussiéreux. "

Je relus une seconde fois le guide d'installation de la sonde colorimétrique dont je venais de faire l'acquisition. Le but : étalonner les couleurs du moniteur afin que les couleurs perçues à  l'écran soient rigoureusement identiques à celles d'un tirage papier. Qui ne s'est pas penché sur un tel problème ne pourra en saisir la savante technicité : profil d'acquisition des périphériques d'entrées, profils colorimétriques des moniteurs, espace de couleurs sRGB-IEC61966-2.1, gamut 2.2, format d'épreuves des périphériques de sortie, compensation colorimétriques et engraissement de l'encre... la chaîne de couleurs : autant de notions à prendre en compte pour obtenir des images fidèles, ce qui m'éviterait à l'avenir de déchirer des nus de Natacha dont les tétons grumeleux, hirsutes sur ses formes parfaitement rebondies, étaient intégralement plongés dans l'ombre... J'avais donc acheté cet étrange objet aux formes ovoïdes sub-terriennes se collant sur l'écran tel un parasite assoiffé d'énergie, mesurant les informations d'une mire logicielle fournie afin d'obtenir la compensation colorimétrique tant attendue. J'approchais du bout du tunnel : un écran étalonné était la clef.

" 1 - Installez l'application sur votre ordinateur ".
J'insérai le disque et installai l'application sur mon ordinateur.
" 2 - Connectez le câble USB dans un port disponible sur votre ordinateur. "
Je connectai le câble USB dans un port disponible sur mon ordinateur. Je suis un garçon plutôt docile. Une fenêtre jaillit et afficha ce message rassurant : Détection automatique X-Rite DTP94, copie en cours. De petites feuilles s'animaient en s'envolant vers une destination inconnue.

"Erreur : fichier introuvable."

Règle numéro un : ne pas s'énerver. J'inspirai profondément.

De réessayer, d'inspecter le disque à la recherche du pilote manquant, de trifouiller plus ou moins adroitement dans les replis du système rebelle afin d'explorer toutes les tentatives possibles du quidam lambda que je suis, somme toute rompu à l'usage d'un PC, pour configurer un périphérique dont l'installation ne se passe désespérément, tragiquement pas, si traditionnellement pas comme prévu putain.

Règle numéro un : ne pas s'énerver. J'inspirai profondément en tremblant.

J'allai sur le site Internet du fabriquant en maugréant, à force de recherche trouvai une page référençant mon problème, proposant une solution à grand renfort de photos d'écrans vicieusement absentes putain de bordel. Une autre page m'indiqua les heures d'ouverture du support téléphonique, du lundi ou vendredi de 10h à 17h, heures auxquelles je ne pouvais être devant mon ordinateur pour suivre leurs instructions. J'envoyai un courrier électronique au constructeur ; après quelques échanges ils me notifièrent  avoir bien noté mon problème, leur distributeur allait me rappeler. Le distributeur ne me rappela pas putain de bordel de merde.

J'appelai en dernier ressort la boutique où j'avais acheté l'engin récalcitrant. Vous avez un Mac ou un PC ? me demanda le vendeur. Un PC. Oui bien sûr, pourquoi ai-je posé la question renchérit-il aussitôt, les problèmes que nous rencontrons sont toujours sur PC. Malheureusement notre spécialiste est en vacances, pouvez-vous rappeler la semaine prochaine ? C'est plus simple sur Mac ? Oui, c'est plus infiniment plus simple sur Mac.

Il y a des instants où l'on ressent comme un glissement, une cassure psychologique s'accompagnant d'un picotement électrique remontant l'échine et hérissant légèrement la racine des cheveux. Je sentis en cette minute décisive cette fracture tectonique dans mon esprit.

Gonflé d'une pulsion rageuse presque sexuelle de dépenser, j'allai le week-end suivant à la Fnac des Ternes, à l'heure où la campagne n'est plus si blanche, descendis au rayon informatique, me postai devant les Apple blancs immaculés que je reluquai comme un pervers libidineux posté un samedi midi à la sortie d'une maternelle : c'est tout petit tout mignon tout serré, cela n'a jamais servi et cela ne demande qu'à être tripoté.
Un vendeur s'approcha de moi. Je peux vous aider ? Oui, cela swap*, un Apple ? Oui, répondit-il un peu étonné. Ok, je prends ça, repris-je en tambourinant d'un doigt sec un Powerbook 12'' Combo. Voulez-vous une extension de garantie ? Ce n'est pas solide Apple ? Si, comme le reste. Alors non. Je pris la facture et me rendis avec allégresse en caisse, le sexe lové et gonflé dans mon slip, pas tout à fait roide mais presque, fis gicler la carte bleue de son fourreau de cuir et tapai avec détermination mon code pour décharger mes euros au crédit du magasin.
Je rentrai chez moi grisé par un sentiment de puissance, Veni Vedi Visa, je suis venu, j'ai vu, j'ai payé, cette satisfaction béate de la dépense boulimique, qui, à l'inverse d'une joute charnelle, n'est pas suivi d'une dépression post-coïtale : bien au contraire, si l'argent était dépensé, l'énergie dépensière, elle, farouche et violente, était intacte, et, tandis que je branchai mon nouveau portable pour charger ses batteries, elle devint amère et harassante, contractait mon visage en une moue frustrée, noircissait mes orbites du fond desquelles mon regard assassin poignardait de manière erratique tout ce qui tombait à sa portée. Les mâchoires serrées et craquantes, dans la touffeur de cet après-midi d'août, j'avais besoin de quelque chose sur lequel taper stupidement, d'un nouveau gros joujou à acheter inutilement, d'un sport impossible à pratiquer frénétiquement. D'une femme à aimer violemment.

La charge effectuée, j'allumai mon nouveau compagnon. Je fis rapidement le tour du système amical et vierge, dont les couleurs chatoyantes caressait mon œil et accroissait mon exaspération. De mon PC, je cherchai sur Internet des applications Apple à installer. En vain. Ma fureur contenue continuait son œuvre de destruction, j'étais exténué. J'envoyai un courrier électronique piteux à mes camarades afin de quémander les logiciels basiques dont j'avais besoin.
En attendant leur réponse, je rappelai la boutique. Est-ce que vous avez essayé de réinstaller le logiciel ? Non. Est-ce que vous pourriez le faire ? Mais il fonctionne très bien. Cela ne coûte rien d'essayer. J'obtempérai, fis redémarrer Windows, sceptique, et celui-ci, devant mon incrédulité, reconnut la sonde. Le logiciel marchait, je n'avais pas eu l'idée de le réinstaller, balbutiai-je. Cela arrive, me répondit-il d'une voix condescendante de maître. Cela aurait été plus facile sur Mac, non ? Je veux dire, il y a moins de problème sur Mac n'est-ce pas ? Je bredouillais cette question inutile dans l'espoir absurde de me rasséréner. Non, il y a autant de problème, c'est vraiment pareil.

Je raccrochai, l'œil terne, tous mes muscles affaiblis par cette dépression post-coïtale, finalement si, la voilà, qui n'a été précédée d'aucune jouissance si ce n'est celle, éphémère, d'une dépense stérile. Je me retournai vers le petit portable, vierge effarouchée inaccessible, qui me narguait, puis retournai à mon premier amour, mon PC, pour étalonner son écran. Afin de pouvoir continuer à travailler et oublier.




* Utilisation du disque dur comme mémoire vive lorsque celle-ci est pleine, ce qui permet d'utiliser plus de mémoire que l'ordinateur n'en a réellement. [NdT]

 
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Published by Joël Bloch - dans Chronique
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13 août 2005 6 13 /08 /août /2005 23:00
Je demeure interdit. Un petit vieillard recroquevillé sur un siège démesuré tourne lentement sa tête tremblotante vers moi. Plus un cheveu sur le caillou, le regard fixe et un peu trouble derrière deux culs de bouteilles ; la peau fripée d’un abat-jour distendu sur une silhouette frêle, la mâchoire mâchonnant des mots silencieux ; un costume grisâtre élimé, une cravate portée sous un pull miteux.
Ses yeux cherchent mais ne me reconnaissent pas. Il tend la main vers moi afin que je l’aide à sortir.

Il se fout vraiment de ma gueule.

Une alarme sonne dans ma poche, c’est mon Palm Pilot. Putain, il est 19h30, je suis à la bourre. A cause de Papy Connard. Ce soir avec l’autre Twingo c’est un vrai jeu des sept familles. J’hésite. En retard pour en retard, je peux bien prendre cinq minutes pour délatter un vieux. Je pose délicatement la batte par terre, je n’en aurai pas besoin, et saisis fermement la main tendue.

[J’autocensure ici une scène d’une violence inouïe.]

Mon jean et ma chemise sont maculés d’un rouge profond et gluant : son sang m’a entièrement éclaboussé. Je suis épuisé et haletant, je peine à reprendre mon souffle. Je regarde mes mains, horrifié. Putain je m’en suis vraiment foutu partout.
Les doigts écartés, une moue dégoûtée collée au visage, je cherche des yeux quelque chose qui pourrait m’aider. En vain ; je m’essuie donc les mains contre le costume du vioc qui gît la gueule encastrée dans le volant. Il n’a pas l’air bien bien frais. Je remarque la pochette de soie blanche dans sa veste. Je me sers, torche rapidement mes doigts, frotte tant bien que mal mon jean et re-fourre en boule l’étoffe à sa place. Je ramasse la batte et juste pour le plaisir donne un gros coup dans l’aile de la Velsatis. Une détonation me fait sursauter : l’air bag écrase Papy dans un bruit de lunettes brisées, un craquement sec résonne sous la ceinture raidie.

Putain ça surprend.

Je fais volte-face, avance vers ma voiture, les jambes cotonneuses : il y a longtemps que je ne me suis pas défoulé comme cela. Je regarde ma montre, il est 19h50. Les choses prennent toujours plus de temps qu’on ne le pense. Tant pis, je n’irai pas à mon rendez-vous, tout ça m’a lessivé. Je redémarre paisiblement, traverse les quais pour retourner à Neuilly.
Je repense à la raclée : Papy Connard n’a rien pu faire pour se défendre, n’a même pas eu la force de crier. C’est quand même moche de vieillir.

Epilogue

La tension dans mes épaules s’est complètement évanouie ; mes muscles sont aussi mous que des carembars au soleil. J’ai mis sur France Musique une mélodie classique assez chiante que je peux ignorer. Je suis aussi calme et détendu qu’après l’amour. Un sourire béat flotte sur mes lèvres : la vie est belle.

Au feu, je surprends dans la voiture à gauche une femme scrutant mon visage heureux : ce n’est pas si fréquent au volant. Nos regards se croisent. Elle est radieuse, la trentaine, bien coiffée, bien habillée, des étoiles plein les yeux. Le genre à te griffer le dos : j’adore. Je lui souris d’un sourire empli de gentillesse et de malice : charmeur. D’abord surprise, elle me sourit aussi, une rougeur éphémère glissant sur son visage. J’ouvre ma vitre, son sourire s’élargit, lèvres grenat sur des dents étincelantes ; elle se recoiffe avec un geste délicieusement féminin, ouvre son carreau également. Avant même de lui avoir parlé, je sais que c’est gagné, ce soir on va s’amuser.

Décidément, quelle bonne journée !

 
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Published by Joël Bloch - dans Fiction
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6 août 2005 6 06 /08 /août /2005 23:00
Velsatis s’engouffre dans une impasse. BAD MOVE, JOHNNY ! Je fonce pour lui bloquer la seule issue. La voiture se gare lentement dans la ruelle totalement déserte. Je rumine depuis une chanson et demie, baignant dans une sueur nerveuse et je comprends mieux l’expression « voir rouge » ; parce qu’autour de moi, tout est rouge comme du vernis à ongles à pétasses en mal de bite et de pognon. Je coupe le contact, défonce le bouton pour éjecter ma ceinture, ouvre à grand coup de pied ma portière, chope la batte de base-ball à l’arrière et jaillis comme Goldorak de sa navette. Autolargue. Sometimes I wanna kill, sometimes I wanna die, sometimes I wanna destroy, sometimes I wanna cry.

Le destroyer impérial achève son créneau en prenant l’extrême soin de ne pas effleurer les voitures l’entourant. Comme c’est touchant ! Je marche en sautillant vers la voiture, sept mètres, les poings serrés, les épaules nouées à en péter, six mètres. Mes yeux étincelants de haine éclaboussent l’impasse de sang ; celle-ci est effectivement déserte : sous les guitares rageuses torturées dans mes oreilles, cinq mètres, je perçois le silence seulement troublé par le moteur au ralenti de Connard. Quatre mètres, je ne peux plus retenir la course de mes jambes : je sprinte vers la portière, deux mètres, un cri de guerre extatique gonfle ma poitrine comme celui d’un Apache, un mètre, machette au poing, fonçant sur un cow-boy sans flingue.

Contact.

J’ouvre la portière à toute volée, la batte armée.

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Published by Joël Bloch - dans Fiction
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Qui suis-je ?

"J'étais celui qui avait plusieurs visages. Pendant les réunions, j'étais sérieux, enthousiaste et convaincu ; désinvolte et taquin en compagnie des copains ; laborieusement cynique et sophistiqué avec Marketa ; et quand j'étais seul (quand je pensais à Marketa), j'étais humble et troublé comme un collégien. Ce dernier visage était-il le vrai ? Non. Tous étaient vrais : je n'avais pas, à l'instar des hypocrites, un visage authentique et d'autres faux. J'avais plusieurs visages parce que j'étais jeune et que je ne savais pas moi-même qui j'étais et qui je voulais être."

Milan Kundera, La plaisanterie



"Si tu étais une particule, tu serais un électron : tu es petit et négatif."


Grégory Olocco



"Tu es un petit être contrefait simplement réduit à ses fonctions vitales."


Vincent Méli