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30 juillet 2005 6 30 /07 /juillet /2005 23:00
Croisement Franklin Roosevlet, rouge. Putain d’putain. La Twingo est loin derrière, arrêtée au feu précédent. Dommage, quitte à attendre, j’aurais pu encore m’amuser. Je suis retourné sur la première file ; je vais prendre le tunnel pour passer sous la Concorde et rattraper les quais. A ma gauche débouche un jeune branlos blond décoloré, plutôt fluet, en 205 GTI, musique techno à fond sur ses enceintes surdimensionnées.

Ok : c’est la guerre.

Je renforce le volume, la cinquième de l’album à fond les gamelles, I said it’s a perfect crime, goddamn it it’s a perfect crime, I said it’s perfect
Le branlos me regarde, se retourne et susurre quelques phrases à sa poufiasse surmaquillée engraissée aux chicken mac nuggets sauce barbecue. La susvisée pouffiasse hausse les épaules, impuissance et impatience. Le jeune con se retourne vers moi pour m’indiquer d’un geste qu’il veut faire la course. J’entends son petit moteur rugir sous de brèves accélérations au point mort.
J’aime bien : le gars se pointe en 205 et veut faire la course. C’est comme si un chat de gouttière nourri au Friskies Vitality+ cherchait des noises à un lion dont les pattes reposent sur la gazelle qu’il vient d’égorger :  il y a autant de différence de puissance entre ma voiture et la sienne qu'entre sa voiture et un poteau. Et moi j'ai un turbo.

Je me penche vers lui en baissant le volume, il m’imite pour que l’on puisse discuter.
- Pour faire la course, morveux, faut DEUX bagnoles.
Il reste muet de stupeur et s’empourpre ; c’est rigolo de voir à quel point la couleur de la peau peut changer rapidement. Son regard juvénile est à présent furibond ; sa bouche s’ouvrant et se refermant comme celle d’un poisson rouge imbécile témoigne de la recherche éperdue de la réplique adaptée, dans son petit esprit de couillon, pour ne pas perdre complètement la face devant sa pétasse. Je n’ai plus qu’à l’achever :
- Arrête de chercher Connard, ta face tu l’as perdue le jour de ta naissance.
Il ouvre la portière en fulminant, fait mine de descendre mais pas de chance pour le petit con, vert : je démarre en trombes et laisse loin derrière sa caisse miteuse. A nouveau mon rire gras gonfle ma gorge d’autant que, dans le rétro, le morveux a calé. Je retrouve presque cette jubilation infantile, proche d’une envie de pisser, que je ressentais à crever d’un index rageur tous les yaourts au supermarché.

Plongeon sous la Concorde et ré-accélération en virage, It’s a bad obsession, it’s always messing, it’s always messing my mind, puis freinage dans la montée derrière tous les crétins au ralenti : les connards des quais veulent accéder aux voies rapides et s’agglutinent sur les deux files de gauche, désertant les deux autres. La bonne est donc la quatrième, collée au jardin des Tuileries. Mais tu crois qu’un crétin me laisserait me rabattre ? Putain on n’est pas aidé. Je suis donc sur la troisième, où tous les bouseux tentent de s’incruster. A la coutume tacite au volant se réduisant à la loi du « une sur deux », je substitue la mienne : « va chier connasse, je passe » Et si le gars n’avait pas l’air baraqué je l’aurai en plus gratifié d’un bon gros majeur fièrement dressé. Il gesticule pour protester mais je l’ignore superbement, les yeux rivés sur l’AX de merde devant.

Putain ça avance pas putain ça avance pas.

A ma gauche, Môssieu Velsatis est arrêté. La voiture blanche est massive, si haute que mon toit arrive à mi-carreau. Tout en angles, décorée de petites cavités ressemblant à des rivets, l’avant biseauté, la caisse a tout l’air d’un char de l’armée ukrainienne ou d’une grosse locomotive à vapeur transsibérienne. J’aurais voulu connaître la tronche du gars conduisant ce tas, mais mon regard est bloqué par des vitres noires teintées complètement opaques. J’ai l’impression de naviguer à côté d’un destroyer impérial de La guerre des étoiles.
Je profite de l’espace qu’il laisse entre son chasse-neige et la Punto noire le précédant ; qu’on achète une Punto ça me dépasse, mais noire, là je rends mon tablier. J’accélère embrayé, le moteur rugit, je débraye, forte poussée, et me faufile illico presto devant : moi j’ai le Faucon Millénium, Connard.

Bref coup d’œil à droite pour jauger mon nouvel adversaire. Les vitres aveugles du destroyer renvoient mon visage déformé. Je regarde dans le rétro central, un con au téléphone conduit une Clio jaune pisse : Velsatis a profité du trou que j’ai occasionné pour changer de file en même temps. Pas mal. Se débrouille bien l’empaffé, surtout vu la maniabilité de son tank. Bon ducon, je n’ai vraiment pas le temps de jouer, je suis pressé, d’autant que sous le tunnel, ça se débouche : j’accélère, hop me rabats sur l’autre file, accélère, hop encore l’autre file, klaxon derrière, et ouais le connard en moto t’as qu’à freiner et d’abord t’as pas le droit d’être au milieu. Je ré-accélère. Je ne sais pas combien de personnes j’ai grillées et je m’en fous, pour l’instant tout ce qui compte c’est d’être à Reuilly Diderot à 19h30 et il me reste vingt petites minutes. Je sors du tunnel en reprenant ma droite pour éviter les cons sortant à Châtelet. Gros ralentissement. Je fulmine, balaie mon entourage.

A gauche, Velsatis Connardum.

Je regarde la voiture, ahuri. Fronce les sourcils, vérifie si le paysage bagnolesque est le même qu’à l’entrée du tunnel. Non, autour de moi, mis à part Velsa, une Z3 et une petite Lupo. J’ai conduit comme j’aurais conduit une moto ; comment a-t-il fait pour me suivre comme ça avec son porte-avions ? Je sens une vague d’adrénaline irriguer mes bras, mes yeux se rétrécissent. Il me cherche ou quoi ? Back off, back off bitch, down in the gutter dyin’ in the ditch, you better back off, back off bitch, face of an angel with the love of a witch
On dépasse la sortie Châtelet, la petite Lupo devant change de file et je fonce, slalome entre les voitures qui semblent à l’arrêt. Sensation grisante de vitesse, impression jouissive d’être plus rapide que tout le monde, se battre avec ses copains et leur défoncer le groin c’est très jus de raisins. Les bagnoles défilent, indistinctes, les minutes avancent lentement et moi très vite : j’entrevois le vague espoir de ne pas arriver en retard. Virage, tunnel, tout s’enchaîne de manière fluide. Les voies rapides débouchent naturellement porte de Bercy où je sors en relâchant le champignon.

Non mais je rêve ? Velsatis me double paisiblement ! Attends là ! Mais ce n’est pas possible ! Il se fout de ma gueule ? Il se fout de ma gueule. Il veut que je m’énerve ? Il veut que je m’énerve ? T’as gagné Connard, je vais m’énerver. T’AS GAGNE, JE SUIS ENERVE CONNARD !!! J’ai hurlé dans ma voiture. Mes surrénales pissent des geysers d’adrénaline, mon cœur s’emballe et je transpire. Respiration courte, je suis écarlate, mon sang brûlant afflue dans mon cerveau suroxygéné qui s’emballe à son tour, grisé par une fureur dévastatrice. Tu me cherches, hein ? Tu me cherches ? QUAND ON ME CHERCHE ON ME TROUVE ! J’ai à nouveau hurlé.
Je rétrograde. Le compte-tours passe de 2500 à 4000, j’écrase la pédale et passe devant lui. C’est bon, tu le vois bien mon cul ? Je vais lui piler dans la gueule : soit il pile aussi, soit il me défonce le pare-chocs arrière ; comme il ne tient qu’à moitié depuis que j’ai reculé dans un poteau, cela sera l’occasion de tout faire refaire gratis. Si cela provoque un carton je m’en fous il sera en tort…

Quoi ?!

Velsatis a tranquillement mis son clignotant, déboîte à droite pour sortir Porte de Bercy. So if you want to love me, then darlin’ don’t refrain, of I’ll just end up walkin’ in the cold November rain. Même l’auto-radio se fout de ma gueule, les Guns auraient dû être démantelés et écartelés pour avoir sorti une soupe aussi niaise que November Rain.
Velsatis Connardum se débine ? NON CONNARD, TU L’AS VOULU TU L’AURAS. Je déboîte aussi, sans mettre le clignotant : on perd toujours du temps à être aimable. Je lui emboîte le pneu sous le pont à gauche, en zappant direct à la treizième, Don’t damn me when I speak a piece of my mind, ‘cause silence isn’t golden when I’m holding it inside. Voilà qui est mieux. Mon cœur acide s’aligne sur le rythme de la musique acide et des mitrailleuses dans mes yeux acides. Putain ça va chier. Mes mains transpirent sur le volant. Putain ça va chier. Je le poursuis dans des ruelles serrées, je ne peux plus le doubler, mais le gros tas pépère ne semble pas s’en préoccuper, ne change pas son allure ni sa conduite de mémé. PUTAIN CA VA CHIER !

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Published by Joël Bloch - dans Fiction
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23 juillet 2005 6 23 /07 /juillet /2005 23:00
Putain je vais être en retard putain je vais être en retard.

Vert, je démarre en trombe, me rabats sur la file de droite au milieu des Champs-Élysées.

Les Champs, c’est toujours la même chose : la troisième file. Pas la quatrième pour éviter les connards qui tournent à gauche ; pas la première pour éviter les connards qui tournent à droite. Restent les deuxième et troisième. Pas la deuxième pour éviter ces connards de flics qui arrêtent les bagnoles. En l’occurrence, pour vérifier que la Ferrari de Môssieu est bien à Môssieu. Vu sa gueule, cheveux gominés sur une peau bronzée sous une chemise Yves St Laurent, vue la blonde aux dents d’une blancheur Ultra-Bright c’est si sexy hyper-canon à ses côtés, comment peut-on douter ? Une nana pareille, ça vous donne envie d’avoir beaucoup de pognon. Tiens, juste devant, c’est pour vérifier que la M3 est bien à ce ziva-ziva tout en piercing. J’aurais des doutes aussi : si la BM est bien à lui, moi je dis, ça pue le trafic de dope. J’aurais presque envie de m’arrêter pour le signaler.

Certes je n’ai pas une voiture de luxe, certes le siège passager est vide, mais je me méfie quand même : donc, troisième file. Toujours. Et à la hauteur du Gaumont Marignan, je me rabats sur la file de droite pour éviter tous ces connards qui tournent à gauche sur le rond point et bloquent la moitié de la voie.
Je dépasse ce merdier et me recolle aussitôt sur la troisième file. J’écrase l’accélérateur et

Qu’est-ce qu’elle me fout la Twingo ? Elle va avancer NGV 74 ?

Je klaxonne et la sirène survoltée que j’ai fait installer la semaine dernière retentit en fanfare. Je vois la silhouette du conducteur s’agiter, la bagnole tanguer sous mes appels de phare comme chahutée par de grosses bourrasques. La voiture se rabat finalement. Je sais pas comment cela se passe en Haute Savoie, mais à Paris, quand c’est vert on accélère, Connard.

Je pile : le feu est rouge. Putain. La Twingo me rejoint. Bref coup d’œil à droite. C’est une connasse, la soixantaine tassée, l’air pincé. Elle me jette un regard mauvais.

Attends.

Elle fait chier tout le monde au milieu de la route et en plus, en plus, elle en redemande ? J’ouvre la fenêtre passager, Right Next Door to Hell de Guns’n Roses rebondit soudain sur le pavé. Sa fenêtre à elle est ouverte et la femme frémit devant les assauts de la guitare de Slash. Right next door to Hell, Why don’t you write a letter to me, yeah, I said I’m right next door to Hell, an so many eyes are on me yeah
Et ouais Mamie, en 1991, Use your Illusion, on savait faire du rock metal comme il faut ; pas comme ces tarlouzes d’aujourd’hui qui nous vendent de la soupe sous le label Punk.
- Qu’est-ce que tu veux, Connasse ?
Elle blêmit. J’imagine le look que je peux avoir, calé au fond de mon siège, lunettes de soleil et gueule mal rasée jaillissant dans un déluge musical hyper-violent. J’en souris de ce sourire carnassier et mauvais. Satisfait. Mamie Connasse voit pour la première fois un rejeton de l’enfer et me dévisage, horrifiée. Je rempile :
- Tu veux ma photo, Mamie Connasse ?
Je suis content du petit nom que je lui ai trouvé. Ca sonne bien. La formule glisse sur ma langue avec délices comme un bonbon acidulé, je pourrais la seriner des heures sans me lasser.
- Hein Mamie Connasse, tu vas répondre à ton nouveau copain ? Tu veux ma photo Mamie Connasse ? Allô ? Allôhôooo ?! Mamiiiie Connahaasse ?!
Un klaxon glapit derrière moi. Môssieu Velsatis m’indique à grand renfort sonore que le feu est vert. Eh bah minute Trouduc, tu vas attendre que j’aie fini avec Mamie Connasse et ensuite, si je veux bien, on va y aller. Je lui fais un gros doigt dans le rétro, me retourne vers la Twingo mais celle-ci, non contente de pouvoir échapper à son tourment, a pour une fois accéléré prestement. J’enclenche la première et la rattrape, j’avais pas fini ; à sa hauteur je ralentis et lui hurle les pires insultes que ses oreilles de petite bourgeoise savoyarde aient jamais entendues. Elle ralentit, car, tétanisée, elle lâche spontanément l’accélérateur. J’écrase le mien, laissant la pauvre recroquevillée derrière son volant : je n’ai pas que ça à foutre, je suis à la bourre. Je ris d’un rire gras et généreux, celle-là, elle est pas prête de refoutre les pieds à Panam et c’est tant mieux. Moi je travaille pour la ville : je suis pour la fluidification de la circulation.

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Published by Joël Bloch - dans Fiction
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16 juillet 2005 6 16 /07 /juillet /2005 23:00

Tout ce que je suis, tout ce que je ressens, tous ces souvenirs qui s’entassent pêle-mêle dans mon présent, le bruit plastique de mon clavier, le contact rêche de mon dossier, son sourire délicieux et angélique, le courant d’air sur mes pieds, la douleur sourde dans mon épaule, la douleur sourde dans mes hanches, la douleur sourde dans ma conscience, les étreintes charnelles, la chaleur du soleil, la tendresse maternelle, mes yeux hérissés de larmes, mes espérances de réussite, d’amour et de complétude, mes incertitudes et mes regrets, tout ce que je sais, tout ce que je tais, tout, tout, tout ne sera plus dans un an.
Et mon esprit las pleure des mots qui ne seront plus dans un an. Je suis fatigué et titube comme un ivrogne, je me cogne contre les murs, enivré par l’idée de ma propre mort, intoxiqué par l’idée du néant. Les secondes m’enchaînent et me tirent vers l’oubli. Sourire amer, larmes amères, l’angoisse vrille mes entrailles et l’acide fermente dans mes veines. Ma chair même a la prescience de sa fin et me semble déjà pourrie : ma peau exhale la mort par tous ses pores. Mes yeux sont ouverts mais je ne vois plus. Et de ma bouche serrée les sons ne peuvent plus sortir, pas même ces trois petits mots, dernière vérité : je vais mourir.

 

Mes frères devant la mort, dans la mort, mes chéris, mes amours, vivez. Vivez car c’est maintenant. Je savais que j’allais mourir un jour, avant de savoir, mais à présent cette certitude si noire qu’il est trop tard s’est refermée sur moi. Il est trop tard. Trop tard pour tout. Ce n’est pas grave : ce désespoir, comme un trou béant dans ma poitrine, un poids écrasant sur ma nuque, ne sera plus dans un an.


J’ai si mal.


Je suis si triste.

 

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Published by Joël Bloch - dans Humeur
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9 juillet 2005 6 09 /07 /juillet /2005 23:00

C'est elle.
- Bonjour, on sera deux. Vous ne prenez pas de vacances au mois d'août ?
Sourire.
- Non, je ne suis là que pour ce mois en fait.
- Ah ? Qu'est-ce que vous allez faire ensuite ?
- Je reprends mes études.
Olivier s'assoit, je le suis et reste face à elle ; elle nous tend les cartes.
- Qu'est-ce que vous faites comme études ?
- Lettres modernes, je rentre en maîtrise.
- Mais c'est génial ! Vous êtes dans quelle université ? Vous étudiez quels auteurs ? Vous... Excusez-moi je pose beaucoup de questions, vous avez du travail, mais c'est que j'ai failli faire la même maîtrise, et...
Ma phrase reste en suspens, d'autres clients arrivent, elle tourne la tête, les aperçoit, et, embarrassée :
- Je reviens.
Ses yeux, chaleureux.

 

Non.

 

C'est elle.
- Bonjour, on sera deux.
- Bonjour Messieurs. Ici cela vous convient ?
Coup d'œil à Olivier, assentiment.
- Oui parfait.
Olivier s'assoit, je le suis et reste face à elle ; elle nous tend les cartes.
- Vous êtes là tous les jours, vous n'avez donc pas de journées de repos ?
- Non.
La réponse est un peu sèche et n'invite pas à poursuivre. Pourtant je ne désarme pas.
- Vous partez en vacances en septembre ?
- Oui, je pars tout le mois.
- Vous revenez quand même après ?
- Non, en fait je reprends mes études, c'est un boulot d'été.
- Ah ? Vous faites quoi comme études ?
- Je suis en droit, je rentre en licence.
- C'est vrai ? Vous voulez faire l'école du barreau après, l'EFB ?
J'utilise les initiales, je montre que je connais. Lueur de reconnaissance dans son regard, ses lèvres esquissent un sourire.
- Oui, sûrement, mais j'ai encore le temps.
Sa voix est un peu moins froide, j'obtiens un léger dégel. Elle prend l'initiative :
- Vous avez fait du droit ?
- Non, mais ma sœur est avocate, je connais un peu.
Ma phrase reste en suspens, d'autres clients arrivent, elle tourne la tête, les aperçoit, et, embarrassée :
- Je reviens.
Ses yeux, un peu plus chaleureux.

 

Non.

 

C'est elle.
- Bonjour, on sera deux.
Olivier et moi nous asseyons naturellement à la table libre devant nous.
Elle passe derrière Olivier, je suis en plein soleil, sa silhouette svelte se dessine à contre-jour, je distingue à peine ses traits si fins, délicatesse, pureté, charme et pureté. Dans l'ombre de son visage, deux émeraudes à l'éclat dur mais chaleureux, presque rieurs, me fixent. Moi.
Elle nous tend les cartes. Les mots se jettent à corps perdu dans ma gorge, se bousculent frénétiquement, se chamaillent, crocs-en-jambe, plaquages, mon cou est un champ de bataille, personne sur la terrasse ne sourcille alors qu'une guerre sans merci, totale, muette, fait rage sous une indifférence générale, ils tombent tous ces bougres de mots, et bientôt les ultimes combattants viennent sanguinolents, harassés, défaits, mourir dans mon palais desséché.
- Merci.
Olivier a répondu pour nous.

 

Non.

 

C'est elle.
- Bonjour, on sera deux.
Olivier s'assoit naturellement à la table libre devant nous. Je le suis et reste face à elle ; elle nous tend les cartes. D'autres clients arrivent, elle tourne la tête, les aperçoit, et, embarrassée :
- Je reviens.
Elle les place pendant que nous nous concentrons sur la carte, Olivier est à la recherche de son déjeuner, moi d'un point sur lequel fixer mes yeux. Effort pour échapper à son emprise.
De retour, le port altier, carnet de commandes et stylo à la main. Elle s'arrête devant moi, ses boucles d'oreilles, longues tiges, continuent leur course en un mouvement de balancier ; elle capture mon regard.
- Que désirez-vous ?
- Je désire savoir si vous êtes chatouilleuse ; savoir ce que vous prenez au petit déjeuner. Je veux voir tous vos albums photos car je veux suivre votre itinéraire et, pas à pas, l'éclosion de votre féminité ; vous voir pleurer, vous tenant les côtes, de rire. Je veux que vous portiez ces boucles d'oreilles, qui vous vont si bien, pour moi ; voir vos paupières cligner, s'ouvrir sur vos yeux encore embués de rêves. Je désire vous voir décoiffée. De mauvaise humeur. Boudeuse. Je voudrais que vous me demandiez soudain de vous gratter le dos, vite, vite, vite ça gratte, un peu plus haut, un tout petit peu plus à droite, oui c'est là ! Je veux faire de votre vie un sourire. Je veux que vous me regardiez avec désapprobation lorsque je prends un dessert au restaurant. Je veux que vous me demandiez incidemment, en me montrant une femme, si je la trouve belle. Je veux te tutoyer. Je veux que tu voles malicieusement une frite dans mon assiette ; que tu me jettes des regards complices. Je veux savoir ce qui au cours de ton histoire t'a fait le plus de mal ; le livre qui t'a le plus ému. Le lire, en discuter. Je veux te faire l'amour avec douceur et fermeté. Je veux que tes enfants m'appellent "Papa". Je veux qu'en te regardant dans un miroir, les joues gonflées en une grimace, tu me demandes si je te trouve grossie. Je veux pouvoir deviner la fin de tes phrases. Je veux que tu aies des défauts, aimer ceux que je peux supporter, apprivoiser les autres. Je veux explorer jusqu'aux plus infimes détails de l'univers que tu es. Je veux te connaître. T'apprendre. Te savoir. Je veux que cette douleur en moi se taise.
- Pour moi, saucisses-grillées-salade. Ma voix tremble. Légèrement.
Elle se tourne en notant vers Olivier.
- Et moi, salade de gésiers.

 

Non.

 

C'est elle.
- Bonjour, on sera deux.
- Bonjour Messieurs. Ici cela vous convient ?
- Epousez-moi.

 

Non.

 

C'est elle.
- Bonjour, on sera deux.
- Bonjour Messieurs. Ici cela vous convient ?
- Parfait.
Olivier et moi nous asseyons, je reste face à elle.
- Nous venons ici depuis le début du mois d'août car il y a vraiment une terrasse sympa ; j'étais venu quelques temps auparavant, mais il ne me semble pas vous avoir vue...
- Oui, je travaille ici depuis la mi-juillet.
- C'est bien ce qu'il me semblait.
Elle nous tend les cartes.
Me regarde, souriante. Je reprends.
- Vous ne prenez pas de vacances.
- Je suis encore en période d'essai, c'est un peu délicat de partir tout de suite.
Elle fronce son petit nez saupoudré délicatement de taches rousses caramélisées.
- C'est trois mois la période d'essai ?
- Trois mois oui.
D'autres clients n'arrivent pas. D'autres clients n'ar-ri-vent pas.
Olivier est plongé dans la carte, je sais ce que je veux, saucisses-grillées-salade que je ne mangerai pas, je ne peux plus manger, je la vois et je ne peux plus rien avaler, elle reste là, devant moi, son nez délicat humant l'air étonnamment léger pour un mois d'août en région parisienne, son regard vert perdu dans l'attente, yeux tendres, à la fois naïfs et durs, son âge étant du coup difficile à déterminer, une douceur, une candeur, et pourtant une telle maturité. Vingt-deux ans ? Vingt-neuf ans ? Je ne sais pas, avant tout car elle est là, devant moi, elle attend, je suis là, devant elle, et je ne sais plus rien. Rien.
- Moi j'vais prendre... la voix d'Olivier hésite encore sur la salade de gésiers...
Elle reporte son attention, ses cheveux caressent sa nuque, d'un geste délicieusement féminin cale une de ses courtes mèches blondes derrière son oreille.
Il y a trois spectacles qui, résistant à l'habitude, provoquent de manière égale chez moi cet ersatz de crise cardiaque, choc de sang dans la poitrine, parce que trop beaux, parce que trop purs ; l'émerveillement sature le champ électrique de mes petits neurones, qui, dans une clameur magnétique, ordonnent à mon cœur de se contracter, plus fort, plus fort, trop fort :
1 - le coucher du soleil, le fuchsia éclatant l'horizon, le simple constat, alors que le pastel se dissout dans la nuit, nous-sommes-bien-peu-d-choses-ma-bon'dame, l'homme a échoué dans sa tentative de saucissonner le temps en petites secondes, comme moi je tente vainement de saucissonner une émotion dans des mots trop étroits ;
2 - le lever de soleil, le fuchsia éclatant l'horizon, le simple constat, alors que le pastel se dissout dans la clarté du jour, nous-sommes-bien-peu-d-choses-ma-bon'dame, l'homme a échoué dans sa tentative de saucissonner le temps en petites secondes, comme moi je tente de saucissonner une émotion dans des mots trop étroits ;
3 - elle, recalant une de ses courtes mèches blondes derrière l'oreille d'un geste délicieusement féminin.
- Oui, c'est bien ça, la salade de gésiers ! Olivier a décidé.
- Vous n'êtes pas trop seule à Paris si tous vos copains sont partis ?
Je n'ai pas faim, je n'en ai rien à faire de commander, de manger, je ne viens pas ici pour cela que diable !
Elle incline légèrement la tête, un sourire flotte sur ses lèvres, ses cheveux lèchent son épaule.
- Un peu.
Son sourire, à présent radieux.
Quatre spectacles.

 

Non.

 

C'est elle.
- Bonjour, on sera deux.
Je m'assois naturellement à la table libre devant nous, Olivier me suit, je reste face à elle. Elle nous tend les cartes. D'autres clients arrivent, elle tourne la tête, les aperçoit, et, embarrassée :
- Je reviens.
Olivier est plongé dans la carte, je sais ce que je veux, saucisses-grillées-salade que je ne mangerai pas, je referme la carte, je la regarde elle, danser parmi les foules attablées qui ne semblent pas la voir, non plus que la sphère iridescente de charme qui la ceint, je ne les comprends pas. Je ne comprends pas. Je la regarde accueillir les clients, les accompagnant d'un geste délicat du bras, comme si elle allait porter sa main, paume tendue, vers l'épaule de cet homme, jeune cadre dynamique à la mâchoire carrée, dents rayant le parquet, qui lui parle, lui sourit, elle lui sourit.
Qui c'est d'abord ce type ?
- Tu as déjà pris la salade de gésiers ?
- Non.
Ma voix est traînante, évasive ; difficulté de se concentrer sur la question d'Olivier, de prononcer un seul mot alors que tous mes sens sont tendus vers elle, elle qui revient vers nous, le port altier. Elle s'arrête devant moi, ses boucles d'oreilles, longues tiges, continuent leur course en un mouvement de balancier.
- Est-ce que ce restaurant est ouvert le soir ? Je ne contrôle pas ma voix, faussement virile et assurée, limite pédante.
- Non. Elle hésite, elle attendait la traditionnelle saucisses-grillées-salade que je commande tous les jours. Elle ne me connaît pas mais fronce les sourcils devant un ton qui lui semble chez moi inhabituel et déplacé.
- Vous finissez à quelle heure ?
Ses sourcils se froncent davantage et brusquement se détendent : un éclair de compréhension anime son regard, elle balbutie, s'empourpre, ses lèvres tremblotent en un sourire réprimé, des spasmes secouent son tee-shirt noir Black Jack.
Fou-rire.
Courbée en deux, sanglotant, un bras ramené sur son ventre, l'autre esquissant un geste de dénégation navrée, elle chancelle tandis que mes intestins se nouent, sa voix articule tant bien que mal une excuse à mon attention mais les mots disparaissent dans l'avalanche de gaieté, le sang tonne à mes tympans, elle prend appui sur la table voisine, le couple mal assorti d'un ingénieur de quarante-quatre ans au complet gris élimé et d'une attachée commerciale de vingt-huit ans à la robe rouge éclatante la regarde, ils me regardent éberlués, comprennent, l'homme laisse échapper un petit gloussement sardonique tandis que la femme, gagnée par l'hilarité, lui demande un geste de confirmation. Elle, tenant à peine debout, le souffle court, acquiesce vigoureusement en me désignant du pouce, un serveur survient, l'apostrophe avec reproche enfin Séverine !...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 














Séverine. Elle s'appelle Séverine.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 












...catastrophé, Mâchoire-carrée lui résume la situation entre deux hoquets, conquis par le fou-rire, le nouveau venu me dévisage et se met aussi de la partie, Olivier, mon unique allié, le front contre la nappe de papier, martèle de son poing la table pour se calmer. Derrière-moi, les foules tout à l'heure aveugles ne perdent pas une miette du spectacle et bientôt le virus de l'hilarité leur est également inoculé, doigts tremblants pointés vers moi, le supplicié, la clameur se répand le long des terrasses de la place, les promeneurs accourent, s'esclaffent et s'en vont rapidement, colportant la flamme du rire pour allumer de nouveaux foyers, en quelques minutes, la ville s'est embrasée, la rumeur s'élève et gagne les horizons, s'élève toujours plus haut, toujours plus loin dans le ciel de l'immense planète bleue, tandis que moi, moi, je suis un tout petit point rouge...

 

Non.

 

C'est elle.
- Bonjour, je suis seul.

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Published by Joël Bloch - dans Récit
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2 juillet 2005 6 02 /07 /juillet /2005 23:00

En 1999, une illustre inconnue nommée Anna Gavalda écrivit un recueil de nouvelles publié par les éditions Le Dilettante : Je voudrais que quelqu'un m'attende quelque part. Le bouche à oreilles fonctionna à merveille, le livre fut catapulté en tête des ventes. Qu'est-ce qui fit son succès ? La fraîcheur du ton, le caractère quotidien et presque banal des personnages dépeints qui les rendirent familiers et attendrissants auprès du monsieur tout le monde.
Quelques mois plus tard, une fois son assise littéraire bien installée, Anna Gavalda fut engagée par l'hebdomadaire Télérama pour écrire une chronique d'environs 500 signes, ou le paragraphe rêvé d'un auteur : libre d'aborder le sujet qu'elle désirait, régulièrement rémunérée, elle disposait d'une petite niche douillette où, certaine de rencontrer un lectorat dévoué, elle pouvait s'exprimer.

 

J'ouvre ici une parenthèse. Certaines personnes m'ont demandé, à la lecture de ce blog : " mais à quand le livre ? " ce qui est somme toute flatteur et pour cela je les remercie. J'ai écrit en début d'année un manuscrit de nouvelles que j'ai adressé à de multiples maisons d'éditions, qui m'ont toutes dit non sans exception et sans autre explication. Après discussions avec des accointances du milieu, j'ai tiré les conclusions suivantes : d'une part, la nouvelle constitue un genre mort en France, ou plutôt avorté. Extrêmement rares sont les éditeurs se risquant à en publier et celles-ci, le cas échéant, doivent être véritablement exceptionnelles. Cela demeure à mon sens assez paradoxal, car, après avoir interrogé un large panel de connaissances, il s'avère que la plupart des lecteurs aiment les nouvelles. D'autre part, mes "écrits" ne sont précisément pas des nouvelles, mais des récits plus ou moins personnels sans véritable début, milieu ou fin. Enfin, le caractère " exceptionnel " ne doit pas être au rendez-vous, sinon j'imagine que ces éditeurs m'auraient fait des réponses plus détaillées.
"Puisque ce sont des chroniques, pourquoi ne pas rédiger des chroniques dans un magazine ?" me posa-t-on alors comme question. C'est ici que je rejoins mon sujet : précisément car les éditorialistes et autres chroniqueurs sont des personnes privilégiées qui ont déjà fait leurs preuves... le plus souvent avec un roman !
Ecrire un roman ? Je n'ai pour l'heure ni le temps, ni l'abnégation, ni la patience... ni aucune idée !

 

Fermons la parenthèse.

 

Télérama n'a pas engagé Anna Gavalda pour faire du mécénat, mais bien entendu pour profiter de la renommée de la jeune femme. Cependant, écrire 500 petits caractères par semaine, invariablement, peut être à la longue lassant : il faut trouver quelque chose à dire absolument toutes les semaines. Cette lassitude est peu à peu devenue perceptible lorsque ses chroniques ont porté sur... la difficulté d'écrire une chronique ! Sur le manque d'inspiration, ou le rendu de ces billets à temps...

 

C'est aujourd'hui mon tour.

 

J'ai inauguré ce site sur une idée originale d'Obno, batteur mordant de Guilain, qui m'apprit du même coup le concept de blog. Enthousiasmé, je m'astreignis alors à écrire une chronique par semaine, engagement jusque-là respecté. Humeurs, récits, chroniques... de longueurs inégales, d'intérêts inégaux car d'inspirations inégales... Qu'importe ; j'ai depuis tenu parole en trouvant systématiquement quelque chose à dire. Pour quoi et pour qui ? La première question est aisée : le désir d'écrire naît de l'égocentrisme sans borne nourri du plaisir d'être lu ; du désir ou besoin de communiquer, souvent par mimétisme lorsque l'on est passionné de littérature, en utilisant le langage le plus naturel, puisque celui que l'on nous apprend depuis que nous sommes enfants.
Cependant, une question posée il y a quelques jours par un ami m'a laissé sans voix car sans réponse : "qu'en attends-tu ?" Il parlait de mon site d'images mais cette interrogation est directement transposable ici.

 

Pour qui ? La réponse est également délicate.
Le comptage, la statistique, le classement, les scores sont des petites manies typiquement masculines délivrant autant d'informations très souvent inutiles que l'on collecte avec la jubilation débile d'un gamin jouant avec de petites automobiles. (J'ai été cet enfant. Je le suis resté.)
Je garde ainsi un fichier recensant tous les livres que je possède : 322 dans la catégorie " générale ", dont 114 français, 51 américains, 1 argentin, 35 noms d'auteurs commencent par un M, 15 ont été écrits en 1997...

 

Ici, pour m'aider à y voir plus clair, ce site comporte un système de statistiques automatisées. Au 21 juin, date à laquelle j'écris ceci, observons plutôt : 249 pages ont été vues au cours de ce mois. Il y a eu 59 visiteurs uniques. Qu'est-ce qu'un visiteur unique ? Travail et domicile, je compte pour deux par jour. Combien de camarades démultiplient ainsi artificiellement ce chiffre ? Mais poursuivons.
Le nombre de "visiteurs uniques " hebdomadaires est cette semaine de 19, ce qui classe ma popularité à la 6781ème place sur over-blog.
L'article le plus lu ces trente derniers jours est "Asian tells 1 - Manila Sky" (cela ne m'étonne pas !), par 19 " visiteurs uniques ". L'article le plus lu ces sept derniers jours est "La véritable histoire de l'affreux Jojo", 7 visiteurs uniques, ce qui m'étonne déjà plus. 11,9% des lecteurs utilisent l'ancienne adresse http://affreuxjojo.blogspot.com pour accéder à ce site. Le 13 juin a été ce mois-ci la journée record, 7 visiteurs uniques pour 25 pages vues, tandis que le 20 juin, 5 visiteurs uniques ont consulté 44 pages ! Visiblement, parmi eux, se cachait un visiteur occasionnel rattrapant ses semaines de retard...
Nouveau ! Mon blog rank, indicé sur la fréquence des mises à jours, le nombre de pages lues, le nombre d'abonnés à la lettre d'information, le nombre de commentaires est de...

 

2.

 

Ce qui classe mon blog à la 4139ème sur over-blog.

 

2 commentaires ont été postés sur mes articles ces 3 derniers mois.
2 personnes m'ont demandé par téléphone si "Massage" était un récit véridique, et, le cas échéant, quelle était la suite. Oui, c'est un récit véridique.
9 personnes sont inscrites à la lettre d'information et reçoivent un message les prévenant de chaque mise à jour : Romain et Nirm, Xavier. A l'instar d'une auto-enchère sur e-Bay, les 6 autres adresses m'appartiennent... C'est perfide, je sais, mais que ne ferais-je pour voir mon blog rank progresser...

 

Grâce à tous ces chiffres, à quelques exceptions, je ne sais donc absolument pas qui consulte ce site. Et en particulier, qui lit cette annonce tonitruante : il fait chaud, il fait beau, je suis en panne.

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25 juin 2005 6 25 /06 /juin /2005 23:00

Dans une brise fraîche, les bourgeons timides se déploient en fleurs aux couleurs éclatantes et chatoyantes, pour se prélasser doucement au Soleil cong. Le plaisir revient dans les regards des hommes, une jubilation presque infantile, souvent sexuelle, illumine ceux des femmes qui, légèrement vêtues, tendent leurs gorges généreuses, leurs jambes graciles et plantureuses, leurs sourires enjôleurs tandis qu’elles marchent, chaloupées, sur leurs orteils grenats dénudés… autant d’appâts irrésistibles.

 

L’appétit se lit partout, la fringale d’un temps plus doux, l’urgence de savourer le retour à un climat meilleur, plus propice aux loisirs. Les bicyclettes roulent, les flâneurs flânent, les couples enamourés se caressent, palpent leurs corps de leurs corps et leur langue de leur langue, assis ostensiblement dans les lieux publics, criant avec un autre alphabet la jouissance d’être en vie, d’aimer et d’être aimé. Chlourp chlourp.

 

Les maillots étroits éclosent dans les parcs sur des bronzages huilés, des croupes rebondies et des tétons roidis et hirsutes, croustillants, sourdent sous des étoffes trop fines… autant de promesses de nuits torrides, d’accès à des sanctuaires de tendresse inavouée.

 

Le monde renaît de la froideur, le monde renaît au plaisir.


Pour toutes ces raisons, le printemps est la saison qui dénombre le plus de suicides.


Ouf ! Nous sommes sauvés pour cette année : voilà l’été.

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19 juin 2005 7 19 /06 /juin /2005 23:00

A l’heure où l’hyper-médiatisation fait rage, nous ne pouvons plus faire confiance aux informations, quels que soient leurs supports : les faits sont rapportés de manière imprécise et tendancieuse, les images sont retouchées si finement que l’on ne peut déceler les modifications, les ajouts ou les suppressions. La technologie de l’image est sur le point de permettre la réalisation de films avec des acteurs en se passant des acteurs ! L’utilisation de leurs différents rôles dans des films existants suffira bientôt à la confection de nouvelles bobines. Les bobines elles-mêmes sont amenées à disparaître devant le typhon du tout-numérique. Qui peut encore faire la différence entre la réalité et sa copie numérique modifiée ? Comment croire en des images ?


Dans ce contexte, je rédigeai cette semaine et comme cela m’arrive parfois un faux article du journal Le Monde. La recette est très simple :

 

1 - Rédiger un contenu ni trop simple, ni trop technique sur un ton impersonnel. Proscrire toute complication stylistique comme les subjonctifs ou passés simples. 15 minutes.

 

2 - Piocher sur le site du quotidien un article au hasard, de préférence dont la première lettre correspond à celle de l’article rédigée à la précédente étape. 3 minutes.

 

3 - L’envoyer à sa propre adresse électronique. 10 secondes.

 

4 - Attendre la réception dans sa boîte aux lettres. De 1 à 3 minutes.

 

5 - Modifier le contenu par simple copier/coller. 30 secondes.

 

6 - Signer « Joël Colado ».

 

7 - Retransmettre l’article modifié à son carnet d’adresse. 1 minute.


Ainsi, en à peine vingt minutes, j’obtins très facilement un document dont la forme était l’exacte réplique d’un article authentique, images et liens publicitaires compris, mais dont la substance était une supercherie revendiquée. Le courrier tel que je l’envoyai est consultable à l’adresse suivante : http://joelbloch.free.fr/divers/Adobe/Livelook.htm

 

Joël Colado affirmait en résumé ceci : l’éditeur de logiciels Adobe, lors d’une conférence de presse, avait présenté son nouveau logiciel Livelook qui permettait de transposer des modifications numériques appliquées à une image sur la réalité. Il suffit à la démonstratrice de gommer ses rides sur un agenda électronique équipé d’un émetteur d’ondes cérébrales affectant la perception pour que les spectateurs voient réellement ses rides disparaître (ou plus exactement ne les perçoivent plus).

 

J’assortis le faux article de deux photographies : la première montrait Susha, très jolie jeune femme qui animera bientôt la section Portrait de mon site d’images, au naturel de son maquillage. Le second cliché reprenait la même photographie honteusement retouchée : température de couleurs, luminosité, saturation et contrastes. Pourtant, le papier affirmait haut et fort qu’aucune retouche n’avait été effectuée a posteriori, alors qu’un simple regard clamait l’inverse. Non, l’appareil avait capturé dans un second temps la réalité modifiée par Adobe Livelook.


J’envoyais ces balivernes, conscient de la faiblesse que certains amis ne tardèrent à déceler : si le logiciel altérait seulement la perception du spectateur en agissant directement sur son cerveau, comment pouvait-il duper un appareil photo ? Qu’importe, mon but n’était pas d’être crédible mais tout au plus d’amuser ; quelle ne fut pas ma surprise lorsque je reçus les réponses stupéfaites de personnes ayant cru mes inepties. Comment était-ce possible ?

 

La technologie est de nos jours si complexe et variée que la masse indénombrable, dont je fais partie, ignore bien souvent le comment des choses. Nous vivons dans un monde de magie. Connaissez-vous précisément le mécanisme d’un téléphone, de l’encodage de la voix jusqu’à sa retransmission ? Le fonctionnement d’une télévision, d’un ordinateur ? D’une voiture ? Nous sommes entourés de boîtes noires dont les rouages sont obscurs mais dont le bon fonctionnement est dû. La science semble aujourd’hui si miraculeuse, entre communication haut débit sans fil et décryptage du génome, que l’annonce de technologies farfelues ne surprend absolument plus.

 

D’autre part, cela confirme cette loi du marketing : la forme prime sur le fond. Mon faux article a rencontré l’adhésion à la première ligne, par son logo « Le Monde », sa première lettre stylisée et ses liens publicitaires. Comment douter de sa véracité puisque nous n’étions pas le 1er avril ?


Bien évidemment, nombreuses ont été les réponses sceptiques ou encore réagissant positivement à ma blague. Cependant, l’écrasante majorité revient aux silencieux, abstentionnistes chroniques de mes pitreries. Ils ne les ont probablement pas lues, peut-être pas plus qu’ils ne liront ceci. Dans le doute et pour eux, je rédige cette chronique afin d’éteindre l’incendie.


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12 juin 2005 7 12 /06 /juin /2005 23:00

Vie

Il a fallu des milliards d’années pour que les amas de gaz forment des galaxies, des planètes. D’autres milliards d’années pour que le miracle de l’improbable ait lieu : la vie.


En quatorze milli-secondes, tout peut basculer.

 

En quatorze milli-secondes, des neurotransmetteurs s’agitent convulsivement, rebondissent tels des boules de flipper furieuses aux extrémités des neurones et provoquent un courant électrique butant sur les parois d’un crâne.


En quatorze milli-secondes, le cerveau de l’homme atteint la potentialité de l’univers alors que les arcs magnétiques crépitent dans la masse spongieuse du cerveau et forment la pensée. La pensée de laquelle jaillit, en une fraction de seconde nulle au regard de l’échelle du Temps, le second miracle de l’improbable : l’idée.


Cette nuit, à 3h42 du matin, quinze milliards d’années après le Big-bang, les yeux aveugles rivés au plafond, les mains croisées derrière la nuque, les pensées à la dérive, seuls résonnaient à mes tempes le martèlement sourd de mon cœur. Poum poum, poum poum, poum poum. L’idée. Elle a jailli. J'ai soudain compris. Je l'ai trouvée : l'équation fondamentale de la Vie.

Non pas une équation permettant de prévoir les équilibres quantitatifs inter-espèces, non, je parle de l'équation fondamentale qui régit la Vie elle-même, avec un grand V s’il vous plaît.

Des chercheurs se sont depuis l'aube de la connaissance penchés sur cette énigme cosmique qui serait la clef de la compréhension absolue du plus grand mystère de la création.


En vain.


En un éclair fulgurant, entre la quarante et unième et la quarante deuxième seconde de cette heure nocturne fatidique, en un battement cœur, la lettre a jailli à ma conscience ; car cette équation mystérieuse se réduit à une seule lettre : le delta grec, autrement appelé dans l'analyse fonctionnelle mesure de Dirac, du nom du mathématicien américain, symbolisant la division par zéro.

La mesure de Dirac peut s'illustrer par un saut. Un point singulier jaillissant d’une droite infinie. Une discontinuité. Nous n'existons pas avant notre naissance, nous vivons le temps d’un battement de cœur, un segment de mesure nulle au regard du Temps : le point isolé d’une droite, puis nous rejoignons le néant rectiligne que nous avions quitté un trop bref instant.


Vous l'avez compris : l'équation fondamentale de la Vie se réduit à V = Delta.

 

La Vie est une discontinuité de la Mort. Youpi.


Il y a pire : si vous demandez à une machine de tracer cette équation, vous obtiendrez un pique, l'élan de la Vie qui s'élève et retombe lourdement dans l’oubli. C'est précisément le tracé d'un battement de cœur.

 

Comme un message radio, depuis le commencement du commencement, l'organe symbolisant entre tous le vivant nous renvoie inlassablement cette formule restée jusqu'à présent dans l'ombre. Pour être ébloui par l’équation de la Vie, il suffit d’écouter son cœur.


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4 juin 2005 6 04 /06 /juin /2005 23:00

Ma première pensée à propos de Hong Kong était toujours revenue au livre La moustache d’Emmanuel Carrère, que j’ai lu à quatorze ans : dans les dernières pages, un homme à la réalité déconstruite dépense ses journées, hagard, à faire la traversée de la baie sur le Star Ferry. Pour à peine deux Hong Kong dollars, soit vingt centimes d’euros, m’y voilà, ballotté par le ressac, en direction de la péninsule de Kowloon.


Qu’en était-il de ma réalité ?


J’étais parti en Asie si épuisé que des pensées morbides évanescentes s’enroulaient autour de mon cerveau en volutes anthracites. Privez un homme de son sommeil et vous le dépouillerez progressivement de tous ses appétits : la nourriture, ses passions, ses amis, son travail, le rire et même l’appétit sexuel. La réalité se couvre d’un voile opaque, les yeux sont deux hublots épais et sales au travers desquels on peine à voir un monde distant et terne. Il faut ajouter à cela des douleurs métalliques d’autant plus aiguës qu’au cœur de la nuit, à l’heure où les noceurs nocent et les amants passionnés s’aiment passionnément, il n’y a dans l’obscurité aucune diversion, aucune pensée palliative ; et il n’y a dans ce corps trop petit aucun recoin où s’y soustraire. A la longue, une issue funeste n’est dès lors plus envisagée avec le désespoir d’un dépressif, mais avec la rigueur mathématique d’un ingénieur devant un problème. Une rigueur détachée : la réalité imbibée de fatigue gondolait et se décollait progressivement de ma rétine. J’étais de plus en plus intoxiqué par un sentiment d’irréalité viscérale, difficilement exprimables en mots. Je nageais dans un cauchemar fictif et asphyxiant. Il me fallait impérativement faire surface et percer cette membrane imaginaire qui me maintenait sous le joug de ma douleur, de ce côté-ci ou l'autre de la vie.


Relations amoureuses, difficultés financières, enfer de la drogue ou de l’alcool, questionnement métaphysique… toute personne normalement déséquilibrée rencontre des problèmes, qui se répandent comme une tache d’huile pour occuper dans son esprit toute la zone libre dédiée aux soucis. Et le problème principal de quelqu’un est par définition le problème le plus important du monde : le cancer d’un meilleur ami s’effacera, au moins le temps d’un constat, devant une aile de voiture froissée. Non monsieur j’avais la priorité. La douleur ne se partage pas. Plus exactement, elle se partage mais ne se divise pas.

 

Ainsi donc, l’aphorisme « Quand la santé va, tout va. » est une des phrases les plus stupides que l’humanité a proférée. La vérité est tout autre : « Quand la santé ne va pas, rien ne va. »


Ma réalité en était là.


L’humidité asiatique accentuait depuis quelques semaines les gémissements de mon squelette. Pourtant, la découverte des Philippines, l’ambiance endiablée de ses nuits, le paradis de ces plages m’avaient, malgré les douleurs accrues, détaché de ma mauvaise santé, et je pouvais paradoxalement affirmé que je me sentais mieux : le cerveau recèle toujours des ressources insoupçonnées pour lutter contre la morosité.


Je descendis du Star Ferry avec les centaines de Chinois, regardai, sceptique, les nuages menaçants déversant en continu un crachin tiédasse, et parcourus une dizaine de mètres sur la promenade de Tsim Sha Tsui. De l’autre côté de la baie, Hong Kong, ville de bruit et de fureur, hirsute de gratte-ciels clignotants, se dressait contre le littéral. Je n’avais plus la force de sortir mon appareil pour prendre des clichés flous de ce monde flou. A quoi bon ? Je repensais à ma grand-mère qui avait voyagé absolument partout, à toutes ces images qui s’étaient gravées dans sa mémoire et sur lesquelles le couvercle du cercueil s’était refermé il y avait à peine un mois. Pour la première fois depuis longtemps, je profitai du paysage sans l’arrière-pensée venimeuse d’une photo réussie. Abandonné à moi-même, loin de mes amis et de ma famille, mes pensées ne dérivèrent étonnamment pas vers des questions introspectives propices à la dépression. Non, seuls à mon esprit se noyaient les signaux hétérogènes renvoyés par mes différents sens : la langue chuintante de dizaines de personnes couvertes par le clapotement de l’eau, les reflets troubles des bâtiments dans la mer noire, les effluves moites et salés de la baie, la bruine aqueuse et poisseuse qui, par mes vêtements humides, percolait sur ma peau. J’inspirai profondément et toute pensée construite m’abandonna ; ce sont des moments rares, et j’imagine pour tout le monde : nous pensons toujours à quelque chose. Presque toujours. Mon esprit avait glissé dans cet interstice du presque.


J’expirai profondément et me relevai. Je retournai vers le quai, parfaitement détendu : libéré du passé, peu soucieux de l’avenir, j’étais confortablement blotti dans le présent et me concentrais sur mes pas. Pourtant, comme une écharde dans la conscience, la sensation maligne que cette hébétude ne pouvait durer titilla mes douleurs. Il était temps de rentrer.

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28 mai 2005 6 28 /05 /mai /2005 23:00

- Aïe tall you : it iz complitly krâzy.

Le Danois reprend une gorgée. Qu’est-ce que vous buvez, que je lui demande en anglais. Vodka orange. J’aurais dû deviner. Il rit d’un rire rocailleux, les yeux pétillant de malice et d’alcool. L’homme est accoudé au bar de l’hôtel de Paris, qui comme tous les hôtels de Boracay est situé juste en face de la plage, à cinq mètres du sable. Cette île des Philippines est composée de quatre strates : la mer turquoise à 30°C qui vient lécher une plage de sable fin de plusieurs kilomètres ; une rangée de palmiers ; le village lui-même, tout en longueur, où s’alignent bars, restaurants, hôtels et boutiques : le Saint Tropez des Philippines. Sauf que la vodka orange coûte 90 pesos, soit 1,30 euros : le paradis des alcooliques. Ou l'enfer...


Roger, le patron du de Paris est français. Même qu’il s’appelle Roger de Paris. Mais je suis de Nancy, répète-t-il dans un sourire. Il est pour l'heure parti faire sa sieste. Il a soixante-six ans et a quitté la France à vingt, engagé volontaire pour la guerre d’Algérie. On raconte des horreurs sur la guerre d’Algérie, c’est vrai ? Y a des trucs vrais et des trucs faux. La plupart sont vrais, oui : on ne fait pas la guerre avec des bon-becs dans les poches.
Il est ensuite allé en Afrique noire, au Gabon, au Cameroun, au Congo. Il s’y est marié selon les coutumes du pays, puis il a répudié sa femme, selon les coutumes du pays. Un Suisse l’a reprise tout de suite et tout s’est arrangé, raconte-t-il d’une voix éternellement molle. Janet, you will bring me another beer.


Janet, Elvy et Kéké sont trois jeunes filles de vingt-cinq ans qui s’occupent du bar. Kéké connaît une seule phrase complète en français : « voulez-vous coucher avec moi ce soir ? », qu’elle répète à chaque fois que j’arrive. J’aurais préféré qu’Elvy ou Janet la prononcent, cette rengaine. Janet revient avec une cinquième bière.


Roger a quitté l’armée, travaillé dans le pétrole un peu partout : en Afrique, en Amérique du Sud. Puis il a traîné sa bosse à Hong Kong, pour finalement revenir à son premier métier : la restauration, à Boracay. Depuis vingt ans. Et maintenant le succès de cette île me fait chier. Si je voulais me faire du pognon, je serais pas là. Je cherche un endroit calme. Je me barrerai peut-être. Tu retournes de temps en temps en France ? L’année dernière, pour la première fois depuis vingt ans, pour des histoires de retraite, au mois de juillet. La fille de l’administration me dit qu’il ne fallait pas que je vienne l’été, qu’il n’y avait personne et que je la dérange. Tous des fainéants ! Que son taille-crayon est cassé. T’as bien une gueule à avoir un taille-crayon cassé, que je lui ai gueulé ! Il y a que des connards en France ! Je suis resté un mois à Paris, je suis allé les voir quatre fois, à chaque fois, rien. J’ai tellement gueulé, tous des bras cassés, des branleurs, que je me suis fait sortir pour les flics ; je les ai pris à témoin, le gars ne répondaient rien : ils ne pouvaient pas prendre parti pour moi. Janet, you will bring me a sandwich with ham and cheese, and a glass of red wine.

Alors je suis ici. Quand je veux baiser, je paie. Le mariage, j'ai suffisamment donné. En France on me considèrerait comme un vieux pervers, un satire, mais hein, j’ai soixante-six ans et j’ai toujours envie de baiser. Alors je suis censé faire quoi ? Et bien je paie, j’emmerde personne et personne ne m’emmerde. Qu’est-ce que tu fais pendant la saison des pluies ? Bah rien. Rien de rien. C’est justement ça qu’est bien.


Après cela, accoudé au bar, Roger déclame sur un ton de plus en plus pâteux, Janet you’ll give me another beer, que les trois conditions du bonheur sont : to be free, to have money and to have time to spend the money. If you have money but you don’t have time, it is no good. If you have money but you are not free, it is no good. You have to have the three : freedom, money and time. Sometimes you need not to be free to be happy, lui répond Elvy d’une voix malicieuse. Bullshit : three things, freedom, money, and time. And Janet, you’ll bring me another beer. Et quand Janet apporte la bière, je regarde cet homme siroter en pensant : To much freedom.


Le Danois, la soixantaine tardive aussi, se marre en commandant une dixième vodka orange. Il sème chaque jour sur le bar, comme des petites graines, des numéros de National Geographic dans une langue que lui seul comprend. C’est un aventurier, voyageur sac-à-dos. Il narre ses histoires, ses rencontres, ses aventures, en sirotant sa vodka et en ponctuant chaque chapitre par cette litanie, it iz complitly krâzy. Je ris avec lui, avec Janet, avec Elvy et Kéké, nous échangeons tous des regards complices ou de franches camaraderies, même si je ne comprends pas tout à son anglais crissant.


Je pars bientôt me faire masser pour une poignée d'euros au Ninig, à quelques minutes à pied, face au coucher de soleil. Le fuchsia escalade les nuages et ne rencontre aucune aspérité dans le paysage pour l’arrêter. Je dînerai ensuite avec Grace et Laurent, le couple désassorti d’un universitaire anglais de cinquante-sept ans avec une Philippina non moins british de trente-trois ans. Ensuite ? Retourner voir Elvy ou Janet ? « Sortir » dans une boîte à dix minutes de plage ? Aller me coucher ? On verra : ne pas faire de projet et vivre l’instant. A Boracay, où la température oscille à l’année entre vingt-huit et trente-cinq degrés, pour tout ce petit monde, le temps s’est arrêté.

 

Non, pas d’humour noir, pas de phrases pseudo-métaphysiques. Juste un constat si simple : c’est bien les vacances...

 

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Qui suis-je ?

"J'étais celui qui avait plusieurs visages. Pendant les réunions, j'étais sérieux, enthousiaste et convaincu ; désinvolte et taquin en compagnie des copains ; laborieusement cynique et sophistiqué avec Marketa ; et quand j'étais seul (quand je pensais à Marketa), j'étais humble et troublé comme un collégien. Ce dernier visage était-il le vrai ? Non. Tous étaient vrais : je n'avais pas, à l'instar des hypocrites, un visage authentique et d'autres faux. J'avais plusieurs visages parce que j'étais jeune et que je ne savais pas moi-même qui j'étais et qui je voulais être."

Milan Kundera, La plaisanterie



"Si tu étais une particule, tu serais un électron : tu es petit et négatif."


Grégory Olocco



"Tu es un petit être contrefait simplement réduit à ses fonctions vitales."


Vincent Méli